La vie se résume-t-elle à notre courte existence terrestre? Nous devons ce qui nous arrive à un ensemble de liens ténus raccrochés l'un à l'autre par un invisible fil. Lorsque nous perdons de vue ce fil, nous sommes désemparés. Nous passons alors le reste du temps à tenter de le chercher. Pour pouvoir enfin retrouver notre chemin.

Le chemin

Cap Horn

Le rêve m’a montré la voie. Je reconnais les paysages de mon rêve. Je reconnais les murs de rochers qui plongent dans la mer. Je reconnais l’eau qui tourbillonne si curieusement. La nuit, je reconnais les étoiles scintillantes, la lune mauve. Oui, je suis sur le bon chemin. Je dois continuer à ramer. Je le dois.

Le Vieux me guide dans les détroits et les chenaux depuis trop longtemps pour que j’abandonne. Le Vieux m’a dit en rêve qu’il faut aller là-bas. Le Vieux avait fait la même chose avec mes ancêtres. Ils avaient suivi le chemin qu’il leur avait montré. Ils sont venus de loin, de très loin derrière les hautes montagnes. Ils ont suivi les routes escarpées. Ils ont marché dans les déserts. Plusieurs sont morts de faim et de soif pour que je puisse suivre ce même chemin.

Le chemin.

Le rêve était clair : « Va vers le sud. Abandonne ce qui te reste. Pars pour ne pas revenir. Cherche-moi et tu me trouveras. Va ! Va plus loin. Là-bas ». Watauinewan le Vieux a parlé dans mon rêve. Je dois l’écouter. J’ai recouvert le corps de mon fils de peaux de loup de mer et d’écorce de hêtre. Il est bien à l’abri dans une faille du rocher du Coude Descendant. Il ne faut pas dire le nom des disparus. Il faut laisser les morts avec les morts.

J’ai pris mon anan, mon si cher canoë d’écorce de shushchi, celui qui m’a tant servi à la pêche, celui dans lequel ma femme avait fait tant de feux pour nous réchauffer. Nous avons beaucoup pagayé. Souvent, je la voyais plonger dans les algues et nager jusqu’à la rive. Moi, j’en suis incapable. Lorsqu’elle m’a donné mon fils, elle n’a pas pu le supporter. Elle m’a laissé seul avec lui. J’ai fait comme les ancêtres m’avaient enseigné. Je lui ai appris à fabriquer des harpons avec des os de bêtes. Je lui ai montré à pêcher, à cueillir des coquillages, à attraper des crabes. Nous avons fait du feu ensemble. Je lui ai appris à faire un abri avec des écorces de hêtre lorsque nous étions sur terre. Il était docile. Il apprenait vite.

Puis, il est mort à son tour. Alors, j’ai pris mon anan et je suis parti sans regarder en arrière. J’ai écouté mon rêve. Watauinewan le Vieux m’a appelé par mon nom : « Toi, Orundellico, de la longue lignée des yagans qui ont peuplé ce pays. Va ! Va plus loin. Là-bas ».

Le Vieux sait tout. Il est juste et puissant. Il est le créateur de toutes choses. Il est le maître. Il voit tout ce qui se passe. C’est Lui qui donne la vie. C’est Lui qui la reprend. Il récompense les hommes qui font le bien et punit ceux qui font le mal.

Quand mon fils est mort, j’ai cru que le Vieux m’avait abandonné, que Curspi le Mauvais m’avait jeter un sort. Quand mon fils est mort, il y a eu beaucoup de vent, de pluie et de neige, tout en même temps. C’était Curspi, j’en étais certain. Il s’abattait sur moi parce que je m’étais éloigné de mes ancêtres, parce que j’avais perdu mon chemin. Mais maintenant, j’ai compris. J’ai retrouvé mon chemin.

Le chemin.

Il y a longtemps que je ne m’étais senti aussi bien, assis dans mon anan, ramant avec force. Je glisse près de ces hauts rochers, mon canoë ballotté par les flots. Parfois, mais parfois seulement, la mer se calme et le brouillard m’entoure tellement que je ne vois pas où je vais. Alors, je fais confiance au Vieux. Il me guide dans les méandres des canaux. Il me pointe les rochers qu’il faut contourner. Il me fait suivre la grève où les arbres poussent drus, si près de la mer que les troncs semblent plantés dans l’eau. Alors, je rame sans effort, porté par une force invisible.

Je ne sens pas le froid. J’ai enduit mon corps nu de graisse de phoque ; je me suis recouvert d’une peau de loup de mer. Je regarde le ciel. Je vois les cimes enneigées d’où les anciens sont venus. Les nuages sont gris et lourds. La pluie tombe en crachin. Je suis bien. Je continue à donner des coups d’aviron. Je suis exactement à la place où je dois être. Je poursuis mon chemin.

Le chemin.

Après la mort de mon fils, j’étais triste, j’étais seul. Je ne savais plus quoi faire ni où aller. Je me suis couché au fond de mon anan et j’ai dérivé longuement. Je regardais le ciel gris, lourd, menaçant. Je n’avais pas peur. Puis, je me suis endormi. Dans mon rêve, j’étais plongé dans l’eau du chenal. Lorsque je regardais au-dessus, je voyais les vagues frapper le rocher avec violence. Mais au fond de l’eau, j’étais bien. Tout était vert. Tout était calme. Tout était immobile. Je voulais rester là. Pour toujours.

Mais le Vieux m’a appelé par mon nom : « Orundellico, pars et laisse tout derrière toi. Va ! Va plus loin. Là-bas ». Je me suis réveillé. Des flocons de neige tombaient. La mer ondulait doucement, comme pour m’inviter à suivre son mouvement. Je me suis redressé, j’ai pris ma pagaie solidement et je me suis mis à ramer. Je n’ai pas cessé depuis.

Il faut que je continue. Je ne sais pas ce que je trouverai là-bas, mais il faut que je continue. Le Vieux me l’a demandé. Il m’indique la route à suivre. J’ai confiance en lui. Il m’a dit d’aller au Sud, là où il n’y a plus de rocher, là où il n’y a que la mer. Là-bas.

Alors, je poursuis mon chemin.

Le chemin.


 

© Supra, une photographie de Marcel Viau : Cap Horn.


 

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