Manifester ce qui est caché — Qui d’entre nous n’a pas songé un jour à dire adieu à sa petite zone de confort? N’existe-t-il pas, loin en un lieu secret, un espace intemporel qui nous attend? Nous avons rarement le courage de tout remettre en question. Pouvons-nous rendre manifeste ce désir caché au fond de nous de partir pour ailleurs, pour là-bas?

Le hérisson, le chat tigré et le faucon

Occulti Manifestatio

— C’est qui ce type? dit le Hérisson. Que vient-il faire sur nos terres? Il a du culot tout de même. Nous sommes les propriétaires légitimes. Qui lui a donné la permission? Il y a des lois dans ce pays.

— Je t’en prie, arrête de jaspiner. Tu me casses les oreilles… qui sont si fragiles! Répond le Chat tigré.

— Bon. Si l’on ne peut plus défendre ses droits maintenant. C’est quand même pas juste.

— Les droits… Les droits. Moi, du moment qu’un bon repas m’attend à la fin de la journée, c’est le seul droit que je demande.

— Toi le Chat, tu ne t’occupes jamais de rien. Pfft…!

— Attends que je t’attrape. Je vais t’étriper et manger tes rognons bien dodus. Tu verras comment je ne m’occupe jamais de rien.

— Ouais. Tu cours plus vite que moi, c’est sûr. Pour m’attraper, c’est une autre histoire. Tu veux te balader avec une ou deux de mes épingles sur le bout de ton joli museau? Alors, viens, viens…

— Ça suffit, vous deux! réplique le Faucon. Toujours à se chamailler. Il serait temps de comprendre qu’il existe autre chose que votre petit univers mesquin.

— Qu’est-ce que tu racontes? Un autre univers? demande le Chat tigré.

— Je veux dire tout simplement qu’il faut parfois voir plus loin que le bout de son bec. Au moins, se poser des questions, se demander si tout se termine avec nous, s’il y a un autre monde, ailleurs.

— Ah! Le Faucon! J’aime bien quand tu philosophes, dit le Hérisson rêveur.

— Je ne comprends rien à ce que tu dis quand tu parles comme ça, le Faucon, réplique le Chat tigré. Tu t’entendrais sûrement bien avec l’idiot du village.

— Quel étrange petit bonhomme quand même! Il est fascinant avec sa face de lune. Ça fait combien de temps qu’il vient tous les jours s’asseoir sur cette pierre? Tu le sais, toi, le Hérisson?

— Non, et cela ne m’intéresse pas. Je me méfie des hommes, même lorsqu’ils sont petits, laids et qu’ils sourient tout le temps, comme celui-là. Un jour, un copain m’a raconté que…

— Tu nous embêtes à la fin avec tes histoires, interrompt le Chat tigré.

— C’est fort. Je dois me taire alors que tant de choses arrivent dans le monde. La forêt se rapetisse de mois en mois. Les lacs se vident de leurs poissons (tu les aimes bien pourtant ces poissons, hein le Chat!). Puis, il y a le réchauffement de la planète. Et tout ça, à cause de ces maudits humains.

— On a compris, ça va! Mais lui, il n’est pas dangereux, je t’assure. Des comme lui, j’en ai vu dans tous les villages où je suis passé. Ils se promènent les mains dans les poches, sans parler à personne, le nez en l’air et le sourire aux lèvres, comme lui. Et personne ne s’en occupe. Tu l’as rencontré, le Faucon?

— Oui. Je volais au-dessus de la clairière en cherchant ma nourriture, comme d’habitude. Toujours le même trajet, toujours la même pitance. Je l’ai aperçu un jour, comme tu l’as dit, assis sur une pierre. Il regardait au loin, comme s’il attendait quelqu’un ou quelque chose.

— Et il est là depuis, à la même heure, réglé comme une horloge, poursuit le Hérisson. M’embête celui-là!

— Je trouve que tu t’y intéresses pas mal pour quelqu’un qui n’aime pas les humains, rétorque le Chat tigré.

— Ce n’est pas que je ne les aime pas. Je n’ai pas confiance, c’est tout. Mais lui, c’est différent. Il n’est pas comme les autres.

— C’est ce que je pense aussi, dit le Faucon. J’ai vu pas mal d’humains lorsque je chassais. Mais celui-ci ne ressemble à aucun autre. On dirait qu’il débarque d’une autre planète, qu’il appartient à un autre monde.

— Oui, il est spécial, dit le Hérisson. Il n’y a pas longtemps, j’en avais assez de le voir flâner sur mes terres. Je me suis approché de lui en prenant mon air le plus menaçant.

— Toi, un air menaçant? Ricane le Chat tigré. Tu ne ferais même pas peur à un souriceau. Elle est bien bonne!

— Pfft…! Lance rageusement le Hérisson. C’est vrai qu’il n’a pas semblé effrayé. Au contraire, il m’a regardé avec un grand sourire et m’a dit : « Approche, mon frère. » Je me suis tourné lentement pour repartir et je l’ai clairement entendu me dire : « Attend, mon frère, je t’aime ». Jamais un humain ne m’a dit une telle chose. Ça m’a fait tout drôle.

— Il est vrai qu’on se demande bien qui voudrait te flatter quand tu fais le dos rond.

— C’est malin! Bien sûr, pour toi la vie est meilleure, le Chat. Toujours à minauder pour quémander. Et tout cela pour quoi? Des miettes, lorsque ce n’est pas des coups de pieds.

— Il y a du vrai là-dedans. Mais lui ne ferait pas cela.

— Tu l’as donc vu de près? demande le Faucon.

— Bien sûr. Je me suis frotté sur sa jambe quelquefois en espérant qu’il me donne un peu de saucisson. C’est un crétin, ça c’est certain. Il dessine sur le sol avec son doigt ou parle tout seul.

— Est-ce qu’il t’a dit quelque chose? demande à son tour le Hérisson.

— Le plus souvent, il ne se rend même pas compte que je suis là. Une fois, son regard perdu a croisé le mien. Je l’ai entendu prononcer : « Connais-toi toi-même. » Un innocent, je ne vous dis pas.

— Peut-être a-t-il voulu te passer un message? demande le Faucon.

— Un message? Mais quel message? Je me trouvais là par hasard au moment où il a dit cette phrase, c’est tout.

— Peut-être que oui, peut-être que non, reprend le Faucon. Il m’est arrivé quelque chose de semblable. L’autre jour, j’étais perché sur une haute branche de sapin. Je l’observais sans faire de bruit. À un moment, il a levé les yeux. Son sourire est devenu franchement un rire en m’apercevant. Vous savez, une sorte de rire en cascade.

— Et alors? dit le Hérisson.

— Il s’est passé une chose étrange. J’en ai été bouleversé.

— Il t’a fait monter dans sa soucoupe volante?

— Cesse donc de te moquer, le Chat, lui répond le Faucon. Eh! bien, il m’a crié quelque chose que j’ai eu de la difficulté à entendre à cause du vent. C’était bizarre. Il a continué à me répéter la même phrase plusieurs fois jusqu’à ce que je m’envole.

— Qu’est-ce qu’il disait? Demande le Hérisson.

— Il connaissait mon nom, ce qui était déjà troublant comme vous vous en doutez. Il m’a crié : « Le faucon, va, va plus loin. »

— Il voulait que tu t’en ailles? demande le Chat tigré.

— Je ne pense pas que c’est ce qu’il voulait dire. Il riait aux éclats.

— Drôle de petit homme!

— De toute façon, le Hérisson, il ne t’embêtera plus, dit le Chat tigré.

— Pourquoi donc?

— Il ne viendra plus.

— Comment tu le sais, le Chat? demande le Faucon.

— J’étais au village hier. Je l’ai aperçu un moment. Deux hommes vêtus de blanc l’accompagnaient. Ils se tenaient de chaque côté de lui.

— Et alors? Ça ne veut rien dire, répond le Hérisson.

— Ils sont tous les trois montés dans une voiture. On ne le reverra plus, j’en suis certain.

— Il faut faire quelque chose.

— Mais de quoi est-ce que tu parles? Faire quoi? Demande le Chat tigré.

— Je ne sais pas. Ils doivent savoir que ce type n’est pas dangereux, qu’il est seulement spécial. Ce n’est pas juste.

— Il n’y a rien à faire. C’est la vie! Bon, bien ce n’est pas tout ça, mais il faut que j’y aille. Pendant qu’on discute, il y a quelques souris qui se baladent impunément dans la nature. Miaou! Attendez-moi! Je pars de suite m’occuper de vous.

— Salut le Chat. On se revoit bientôt?

— T’inquiète pas, le Hérisson! Je ne lâcherai jamais ma meilleure tête de Turc.

— Bon, moi aussi je dois partir. J’ai plein de choses à faire. Salut, le Faucon.

— Salut, mes amis! Vous savez, j’ai bien réfléchi.

— Ce n’est pas nouveau, ça. Tu réfléchis tout le temps, dit le Chat tigré.

— Je veux dire que j’ai vraiment repensé à tout cela. Il avait raison, le petit bonhomme. J’en ai assez de tourner en rond. Il y a sûrement autre chose.

— Qu’est-ce que tu veux vraiment nous dire, le Faucon?

— J’ai décidé de m’envoler pour ailleurs, plus loin, là-bas.

— Tu veux nous quitter? dit le Chat tigré, surpris.

— Je ne veux pas vous quitter, mais je dois partir.

— Alors, on ne se reverra plus? Demande tout triste le Hérisson.

— Je ne sais pas. Si je découvre ce que je cherche, peut-être.

— Et s’il n’y a rien à découvrir? S’il n’y a rien là-bas? Demande le Chat tigré.

— Je ne sais pas s’il y a quelque chose là-bas, mais rester ici n’est plus une option. Adieu! Va…

— Ça y est, il s’est envolé, dit le Chat tigré. On dirait bien que l’idiot a fait perdre le nord à notre ami le Faucon.

— Au contraire, dit le Hérisson songeur. Je crois que le Faucon a enfin trouvé sa voie.

 

(Pour Aglaé, Ennio, Maëlio, Sarah et Victor )

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4 réflexions au sujet de “Le hérisson, le chat tigré et le faucon

    • C’est bien pour eux que je l’ai écrit, effectivement. Comment dire l’indicible à des enfants de trois ans? Une chose sans doute impossible sinon par le conte.

  1. Et bien c’est justement une question que je me pose presque tous les jours et comme c’est là, ma zone de confort est de plus en plus étendue, gigantesque, envahissante, incontournable, indispensable même. Je n’aime pas ça. Que faire ? Cesser de vieillir?

    • Se garder alerte, ouvert aux possibles. Ne pas se laisser envahir par les événements qui nous emmurent en ce monde… et ils sont nombreux, omniprésents. Rester en contact, mais voir la brèche. À défaut de s’y engouffrer, tourner le regard vers elle et ne pas la perdre de vue.

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