Le p’tit café

BushiIls ne l’avaient pas trouvé.

Anne leur avait pourtant donné le numéro de la chambre. Chambre 314. Ils y étaient entrés. Avaient vu un vieillard assis dans son fauteuil. S’étaient excusés. « Oups ! Nous sommes désolés, on s’est trompé de chambre. » Et ils étaient ressortis. Avaient rappelé Anne.

« Mais oui, c’est bien la chambre 314. À moins qu’ils ne l’aient transféré. Ah ! J’aurais du vous dire, il a beaucoup changé. Vous ne l’avez pas vu depuis un an, il est méconnaissable. Désolée. »

« Non, non, c’est nous qui sommes désolés. »

Retour chambre 314. L’homme était toujours là, assis dans le même fauteuil. Les joues creusées, le crâne dégarni, la peau sur les os.

« Salut Richard, c’est nous. Excuse-nous, on ne t’avait pas reconnu. Ma vue baisse, ça n’a pas de sens. »

***

C’est ainsi qu’on avait retrouvé notre ami.

On l’a ensuite reconnu à sa façon de parler, à ses yeux. C’était, pas tout à fait, lui. Nous y sommes retournés, l’accompagner, rire, ne pas le laisser quitter nos vies trop vite. Au fil des jours, ses yeux s’étaient allumés. Redevenus coquins. Jusqu’à cette confidence qu’il pouvait à peine chuchoter tellement ses poumons étaient atteints. « Je voudrais mourir comme mon grand-père, parti paisiblement dans son sommeil… alors qu’il s’était endormi au volant. » Quoi ! Il m’avait fallu quelques secondes pour saisir l’ironie de sa pseudo-confidence. Oui, c’était bien Richard. Toujours le même malgré le corps qui fuyait. Il n’avait pas perdu son humour. Il n’avait pas perdu son amour non plus. Anne était toujours là. Ou presque. Et il comptait toujours sur elle.

Ils avaient connu tant de bonheur ensemble, de combats, de projets. La vie leur avait été belle, féconde. Il ne voulait pas la quitter. Ni Anne. Ni la vie. Mais il ne voulait pas non plus déchoir davantage. Le mal était en lui, revenu avec hargne, comme une vengeance contre la joie de la trop courte rémission. Refermant brutalement l’horizon qui venait de s’ouvrir, comme ils disaient. Le mal croissait, inexorable. Et lui diminuait dans la même mesure. Plus de mal, moins de Richard. L’équation était inexorable.

Quand nous nous sommes quittés, quelques jours plus tard, il allait mieux. Il était même rentré à la maison. Il avait fait le tour de son atelier, encore une fois tenté de me faire saisir comment il faisait ses coulées de bronze, nous avait offert un de ses samouraïs, fier, solide.

Ces samouraïs, c’était lui. Lui avant la maladie. Avant la récidive. Et jusqu’au dernier jour. Mais il n’avait ni seigneur ni maître. Ronin assumé. Ni Dieu ni diable. Ni angoisse ni espérance devant la mort venant — mais je ne le connaissais peut-être pas suffisamment pour l’affirmer aussi net. Plus que la fin, c’est la décrépitude qu’il craignait. Il ne faisait que partir, petit à petit, souffle par souffle, un souffle qu’il ne trouvait qu’à tâtons au fond de lui-même. Comme une flamme presque éteinte. Et les machines n’étaient pas la vie. Alors, quitter celles et ceux qu’il aimait. Son chien au nom hellène comme tous ceux qu’ils avaient eus. Son œuvre qu’il développait avec patience. Son corps qui le laissait tomber, de toute façon. Et cet esprit qu’il avait si vif, allumé, puissant. Qui m’interrogeait encore sur l’amitié chez Sénèque. Quand on s’est embrassé sur le pas de la porte, empêtrés dans des émotions que nous retenions plus ou moins bien, nous savions que c’était des adieux. Définitifs. Nulle promesse. « Salut mon chum. Va le mieux que tu peux. » — « Soyez heureux. »

La semaine suivante, Anne nous a dit. Un p’tit café au goût de délivrance, une dernière cigarette avec elle, comme un majeur levé au cancer du poumon qui l’achevait. Et mon ami anarchiste s’en est allé. Noble et digne. Avec son amour.


© Supra, reproduction d’une sculpture de Richard B. : Bushi.


 

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