Il nous arrive tous parfois, pendant un bref instant, d’avoir une impression de déjà-vu ou encore d’éprouver un sentiment d’étrangeté pour ce monde dans lequel nous vivons. C’est le moment où, fût-ce le temps d’un éclair, nous prenons conscience de l’insuffisance de notre quotidien. À l’évidence, nous aspirons à autre chose, à un ailleurs, lequel nous trouble pourtant par son inaccessibilité.

Le voyage de Gabriel

6.Inaccessibilis AccessusMoi, Gabriel, le plus petit et le plus humble de vos serviteurs, je vous transmets ce récit du voyage entrepris à votre commande dans le pays inconnu situé au-delà de la Porte Interdite. J’adresse à mon Roi cette relation avec grand-peur et moult hésitations. Il y trouvera tant de choses étonnantes presque incroyables à entendre. Je prie face contre terre mon Maître de regarder son esclave, totalement dévoué à Lui, comme un messager fidèle de ce qu’il a vu et entendu.

J’ai d’abord approché la Porte Interdite avec crainte et tremblement. Il y avait tellement d’effroyables histoires au sujet de voyageurs s’étant aventurés trop près. Certains ne sont même jamais revenus de leur périple. Je rendrai grâce éternellement à votre Majesté pour la confiance qu’il a daigné faire à son plus vil serviteur en lui remettant la clé de la Porte.

En franchissant le Saint Portail, ma crainte s’évanouit complètement devant la surprise qui me frappa en passant de l’autre côté. Dès l’abord, j’entrevis des choses n’ayant cessé de m’étonner durant tout mon séjour. Je vais maintenant les décrire le plus véridiquement possible, espérant que mon Roi ne me tienne pas rigueur de mes imprécisions. J’ai vu objets et événements si étranges et si différents. Il n’y a pas d’autres moyens de les décrire qu’en les comparant aux matières de notre beau Royaume.

D’abord, je n’ai rien aperçu ressemblant à notre grand fleuve de feu. Il y a bien de petites rivières, mais elles se composent d’un matériau tout à fait opposé à nos flammes si puissantes. L’objet est mou, coulant. On peut même voir à travers comme certaines de nos chrysolithes. À l’instar de notre feu, cet objet est insaisissable, mais il ne brûle pas. Il semble toujours en mouvement. J’ai même vu des engins qui glissaient dessus, ce qui me parut totalement ridicule et inutile.

Lorsque je m’avançai plus avant dans le paysage, j’aperçus qu’il ressemblait fort au nôtre par plusieurs aspects. On y trouve des montagnes et des vallées, du vent et des nuées. Il y a aussi des arbres, menus et parfois décharnés, qui n’ont évidemment rien à voir avec la majesté de nos cèdres du Liban. Contrairement à nous, dont le rayonnement de notre Soleil de Justice est éternel, il y a une alternance entre la lumière et les ténèbres. Ces ténèbres ne sont pas toujours sans lueur blafarde puisqu’une lanterne dans la voûte céleste réussit parfois à éclairer l’horizon.

Le pays que j’ai visité est très pauvre. On n’y trouve pas d’ambre ni d’airain. Si l’on voit parfois briller de l’or et de l’argent, ce n’est qu’en petites quantités et de piètre valeur. On peut voir s’élever ici et là des monticules de formes bizarres, un peu comme des montagnes que l’on aurait équarries. Ils semblent faits de fer et de pierreries vulgaires transparentes, parfois de rochers inégaux. Le paysage en est enlaidi d’autant à cause de ces monstruosités qui poussent là sans raison, comme des verrues ou quelque autre malformation naturelle.

J’ai vu aussi des roues, mais n’ayant rien de commun avec nos roues à l’éclat d’or. Contrairement à nos disques sublimes qui viennent toujours par quatre et qui se trouvent tous l’un au milieu de l’autre, on trouve des roues séparées. Parfois, elles viennent par deux, mais la plupart du temps par quatre. De plus, comble du dérisoire, elles vont toutes dans la même direction. Des chars sont attachés à ces roues, mais aucun animal ne marche à côté. Ils ne peuvent même pas s’élever de terre, ce qui rend ces objets totalement superflus. Évidemment, je n’ai aperçu aucune roue ailée capable de révolutionner sur elle-même autour du Bien immuable.

Je n’ai vu aucun animal comme les nôtres, avec quatre faces, quatre ailes et des sabots étincelants. Cela n’a pas manqué de m’étonner grandement. Tout ce que j’ai aperçu sont des morceaux d’animaux tous plus petits et chétifs les uns que les autres. Il y a bien des bœufs rassemblés en troupeau, mais qui ne sont pas libres d’aller et venir comme ils l’entendent. La plupart du temps, on les parque dans des enclos où ils attendent la mort, car ils ne sont pas éternels. J’ai aussi vu des lions, mais en si petite quantité que cela en est pitoyable. La même chose pour les aigles. Ce sont les seuls qui ont des ailes, mais toutes petites et qui ne font aucun fracas en battant l’air.

Je sais que ce que j’ai raconté jusqu’à maintenant peut vous sembler, mon Seigneur et Maître, si étrange que vous seriez en droit de battre votre serviteur de la verge sacrée. Mais ce que je dis est bien ce que j’ai vu, si incroyable en apparence. Je vous demande donc toute votre mansuétude pour ce qui va suivre et qui va vous sembler encore plus insolite.

Dans ce pays invraisemblable, il a des humains qui forment une myriade de myriades. Je ne veux pas paraître inconvenant, mais il me faut dire la vérité:  il y a autant d’humains que les anges à votre service. Évidemment, ils n’ont rien en commun avec nos chers associés, puisque ces humains sont laids, incomplets et souvent malveillants.

Comment les décrire sinon en montrant les différences avec nous. Comme les animaux décrits ci-dessus, ils sont malingres et ils ne sont pas éternels également. Ce qui frappe dès l’abord, c’est l’absence totale d’ailes. Ils ont gardé toutefois des bras et des mains, mais ils en ont seulement deux. Ils n’ont aucun sabot, mais des pieds qui sont tendres et se blessent souvent. Ils ont bien une bouche, mais elle n’est presque pas utilisée pour chanter des louanges. Elle sert surtout à absorber des produits de la terre. Ils ont même une coutume révoltante qui consiste à y introduire leur semblable, des bœufs en particulier, mais aussi toutes sortes d’autres animaux. Ceux-ci y disparaissent et on ne les revoit jamais. Enfin, il leur arrive de faire souffrir des êtres qui ressemblent à nos si sacrés vers de terre.

Ces humains sont rarement revêtus de robes blanches comme neige. Je n’en ai jamais vu aucun non plus dont la figure d’or lançait des rayons lumineux. Rares sont ceux qui ont les cheveux purs comme laine. Pendant toute la durée de mon voyage, j’ai cherché un trône sur lequel était assis celui qui a une voûte surmontée d’un saphir au-dessus de sa tête. Je n’en ai trouvé aucun. S’il était encore nécessaire d’en faire la démonstration, on comprend que ces humains sont totalement livrés à eux-mêmes. D’ailleurs, cette absence de soumission à un Maître leur fait accomplir périodiquement des choses indignes. Comme ils sont très nombreux et qu’ils ont besoin d’espace, ils laissent facilement disparaître leurs semblables en les privant d’absorber des produits. Lorsque l’extinction n’est pas suffisamment rapide, ils s’effacent mutuellement à l’aide de toutes sortes d’outils tous plus blessants les uns que les autres.

Comme ils n’ont pas d’ailes, ils ne peuvent s’élever dans les airs par eux-mêmes, ce qui les confine à piétiner le sol. Ils s’abritent dans des enclos faits de terre ou de pierres. Ou ils passent beaucoup de temps à s’agiter dans tous les sens, sans but ni direction, ou ils restent étendus sur une planche sans bouger pendant très longtemps. Ils ont une telle habitude de rester sur le sol qu’ils s’adonnent à des rituels très terriens. J’en ai vu qui passaient leur temps à remuer le terreau; d’autres creusaient la terre afin d’en extraire des roches pour faire du fer. J’en ai même vu quelques-uns qui enfouissaient leur semblable dans des fosses en proférant des chants mélancoliques.

Quand vous avez passé votre commande, vous avez demandé à votre serviteur, dans votre grande sagesse, de prendre contact avec la population autochtone. Cette entreprise s’est révélée d’une grande difficulté. Aucun animal ou humain ne semblait me voir lorsque je passais près d’eux. On aurait dit que j’étais invisible. Ils n’entendaient pas le bruit de mes ailes ou encore le confondaient avec le vent de tempête.

J’ai bien croisé quelques individus qui m’ont entrevu lorsqu’ils étaient étendus, immobiles. Ils paraissaient différents de la plupart des autres humains, et ceux-ci ne semblaient pas les apprécier beaucoup. Ils étaient effrayés lorsqu’ils m’apercevaient, se jetant face contre terre pour ne pas me voir. J’ai tenté de leur parler, mais ils ne comprenaient qu’à demi ce que je leur disais.

Jamais votre serviteur n’aurait osé donner sa modeste opinion si Votre Majesté ne me l’avait demandé avec tant de force. J’obéirai donc à l’injonction de mon Seigneur et Maître. La race que j’ai rencontrée lors de mon périple est instable, tapageuse et irritable. Elle n’est dirigée que par ses instincts et semble incapable d’obéissance. Lorsque je lève mon regard vers votre Plénitude, auréolée de vermeil, je trouve un fossé tellement grand et profond entre eux et nous qu’il semble impossible à franchir. Dans sa grande miséricorde, Votre Majesté veut quand même envoyer un ambassadeur auprès de ces humains turbulents. Selon votre humble serviteur, cette race sera incapable d’écouter votre messager, et cela, même si c’était notre si gentil Monsieur le Prince qui venait les rencontrer en personne.

Ici se termine le récit du voyage de votre serviteur dans le pays inconnu.

Gabriel


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Inaccessibilis Accessus


Print Friendly, PDF & Email

3 réflexions au sujet de “Le voyage de Gabriel

    • Il est certain que la distance parfois peut nous faire réfléchir sur nos propres comportements. C’est ce qu’on appelle en philosophie « se placer du point de vue de Dieu ».

  1. Salut Marcel. Un bel exercice. Qui fait réfléchir. Et j’ai bien souri en lisant: « Évidemment, je n’ai aperçu aucune roue ailée capable de révolutionner sur elle-même autour du Bien immuable. »

N'hésitez pas à laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :