Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 1: Zoé)

Istanbul © Marcel Viau

La chaise s’envola comme dans un ralenti au cinéma. La vitre éclata en mille morceaux. Elle la regarda tournoyer dans les airs, virevoltant dans tous les sens, suspendue comme par magie dans l’espace. Puis, elle la perdit de vue. Il ne restait dans son champ de vision que le toit des immeubles gris et le ciel bleu.

Elle entendit le bruit autour d’elle, celui des chaises et des pupitres en pagaille, celui des cris des élèves, celui de sa propre voix qui dominait tous les autres. La scène était surréaliste. Elle était restée plantée là, près de la fenêtre, les bras étendus, se figeant dès que la chaise lui avait échappé des mains. Si agitée avant la chute, elle s’était maintenant immobilisée, étrangement contorsionnée, comme l’un des personnages de bronze de la Porte de l’enfer. Elle ne bougeait plus.

— Ça va aller, Zoé. T’en fais pas.

La voix toute douce provenait de derrière elle. Elle lui arriva aux oreilles dans un écho, un écho lointain, d’au-delà les montagnes, d’au-delà le monde connu. Zoé resta encore un moment sans bouger. Puis, elle se retourna lentement, très lentement.

— Ça va aller.

Elle ne reconnut pas tout de suite l’homme qui lui parlait. Une espèce de halo autour de son visage lui cachait les traits. Il lui sembla qu’il portait un chapeau, un chapeau à large bord, un chapeau de cow-boy, un Stetson. Elle s’attendait à le voir dégainer ses colts en disant Stick ’em up ! comme elle l’avait souvent entendu dans ces vieux films qu’elle aimait regarder naguère avec son père. Ils étaient en noir et blanc. Allez savoir pourquoi papa préférait des films si vieux. Il y avait des chevauchées fantastiques, des attaques de diligences, des bagarres à n’en plus finir, de belles femmes à sauver. Elle s’était toujours demandé pourquoi seulement les hommes se battaient. Et les femmes alors ? Elle n’avait jamais osé poser la question.

Enfin, tout se remit à bouger autour d’elle. Elle aperçut des corps, puis des visages. Des filles pleuraient, des garçons criaient. Les autres étaient pétrifiés. Elle vit les meubles éparpillés, certains brisés. Elle ne comprenait pas. Elle regarda l’homme en face d’elle. Il ne portait plus de Stetson. C’était monsieur Perreault, le directeur du CÉGEP. Il approcha la main vers son bras, la toucha et lui dit :

— Ça va aller, Zoé. Viens ! Viens avec moi !

Zoé le regarda sans comprendre, mais elle se laissa faire sans mot dire. Il la prit par les épaules et l’entraîna vers la porte de la classe où se tenait un gardien de sécurité. M Perreault fit signe au gardien d’attendre.

— Tu connais M. Berthier, Zoé.

Zoé fit oui de la tête.

— Lui et moi, nous allons t’accompagner vers l’ambulance. Tu es d’accord ?

Zoé hocha encore une fois la tête. Mais elle n’était pas là, elle était ailleurs, perdue dans de lointaines contrées, au milieu de la forêt de conifères. Elle était en haut de la piste, concentrée à l’extrême sur ce qu’elle s’apprêtait à faire. Elle examinait le panorama. C’était beau ! Un brouillard dissimulait les cimes, comme pour lui dire de ne pas s’en faire parce que Dieu lui cachait ce qui était mauvais. La piste, elle, était claire et nette, un chemin blanc tracé dans le vert sombre des arbres. Un chemin pur, virginal. Un chemin qui la rassurait par sa rectitude, par sa droiture. Au moins, ici, au sommet de la piste, elle savait où sa vie la menait.

Mais elle avait tort.

Zoé marcha comme dans un rêve, encadrée et soutenue par les deux hommes. Des têtes sortirent dans l’encadrement des portes des classes. Tout le monde avait entendu le vacarme et voulait en connaître la cause. Des visages juvéniles ahuris la regardèrent en silence. Elle vit se refermer sur elle les murs du corridor verdâtres et sales. Elle se sentit prisonnière de cases grises et cabossées prêtes à lui tomber dessus et à la dévorer.

Puis, elle aperçut une petite lueur au bout du long couloir. La lueur se rapprocha inexorablement au fur et à mesure de ses enjambées. Une lueur. Oui, une lueur blanche comme la piste de neige qu’elle avait descendue à toute allure, encore une fois. Comme elle se sentait vivre alors. Le vent sifflait, le froid cinglait ses joues, ses membres parfaitement coordonnés lui donnaient de la force et de la puissance. Elle parvenait à tout oublier, à s’oublier elle-même, à oublier ce qui la rongeait de l’intérieur et qu’elle ne comprenait pas. Elle savait où la piste la menait et elle savait ce qu’il y avait au bout. Elle contrôlait alors sa vie en laissant derrière, dans la neige poudreuse soulevée par son passage, ses regrets, sa colère, sa peur.

Arrivée à la porte du collège, elle comprit que la lueur blanche n’était qu’une illusion. La lumière du soleil était trop puissante. Elle couvrit ses yeux avec la main. Deux ambulanciers l’attendaient devant un gros camion jaune citron. Zoé recula un peu lorsqu’ils s’approchèrent d’elle. M. Perreault la rassura :

— Je resterai avec toi, Zoé. Je t’accompagnerai. Ne t’en fais pas.

Elle accepta de se coucher sur la civière, un geste qui lui rappela de très mauvais souvenirs. On l’enveloppa délicatement, ensuite on empoigna la civière et on l’introduisit dans le fourgon. M. Perreault monta avec l’une des ambulancières.

L’ambulance repartit sans faire fonctionner la sirène.

L’ambulancière s’approcha tout doucement du bras de Zoé avec une seringue et lui injecta un produit. Zoé ne réagit pas. M. Perreault, assis de l’autre côté de la civière, lui prit la main, sans la serrer. En fait, il déposa simplement sa main sur la sienne et la regarda fermer les yeux.

Zoé vit par la fenêtre défiler les maisons et les poteaux d’électricité. Elle essaya d’ouvrir un peu plus les paupières pour voir le ciel, mais elle en était incapable. Elle se retrouvait maintenant dans le parc, tout près de la maison de ses parents, habillée pour l’hiver rigoureux qui sévissait à cette époque de l’année. Elle ressemblait à une petite boule de couleur avec son gros manteau rose, des bottes assorties, sa tuque à pompon, ses mitaines trop grandes pour elle. 

Son père tirait le traîneau dans laquelle elle était assise. Ce n’était jamais assez rapide pour elle. Elle lui criait : « plus vite, papa, plus vite ». Son père tournait alors son visage vers elle en souriant, puis repartait à tirer de plus belle. Elle n’apercevait que son dos. Il accélérait le pas en se penchant un peu plus en avant.

Elle se voyait monter la petite colline. Totalement inutile l’été, celle-ci devenait l’hiver la plus formidable glissade de neige. Arrivés au sommet, son père s’assoyait le premier dans le traîneau, puis la faisait asseoir entre ses jambes en l’ancrant bien entre les cuisses pour qu’elle ne tombe pas. Il prenait solidement en main la corde qui servait de guide en lui criant : « t’es prête, ma petite chatte ». Bien sûr qu’elle était prête. Elle était toujours prête quand papa l’entourait ainsi de ses bras. Elle se sentait tellement en sécurité alors. Il ne pouvait rien lui arriver. Son papa était là.

Le traîneau dévalait la colline, lentement d’abord, puis de plus en plus vite. Elle s’entendait crier de joie. Elle n’avait jamais eu peur. Jamais. Au contraire, il montait en elle une sensation de plénitude, une espèce de lumière qui lui faisait battre le cœur et rosir les joues. C’était du pur bonheur. Elle se sentait invulnérable, capable de tout, de voler si elle avait pu. Tout en bas, quand le traîneau ralentissait, elle se balançait d’avant en arrière, comme si cela pouvait faire avancer encore un peu plus le traîneau. Mais c’était peine perdue.

« T’as aimé ça ? ». Son père la serrait très fort dans ses bras en l’aidant à sortir du traîneau. « Encore ! Encore ! », lui répétait-elle. Et le manège recommençait. Ce n’était jamais elle qui voulait terminer le jeu. Il arrivait même qu’elle pleure au moment d’arrêter. Son père, patient, lui disait alors : « T’en fais pas, ma petite chatte, nous reviendrons demain. T’en fais pas ».

***

— Est-ce qu’elle va bien ? demanda M. Perreault.

Zoé entendit ces mots résonner dans ses oreilles comme si elle était dans une cage de fer-blanc.

— Oui, ça va. Je lui ai donné un sédatif afin qu’elle dorme un peu. Elle est en état de choc.

Tout en regardant Zoé, M. Perreault se souvint de ces pénibles moments à son collège. Un étudiant était arrivé en courant dans son bureau en lui disant que des événements graves étaient en train de se produire dans la classe de Mme Potvin. Il n’avait pas hésité à descendre l’escalier en courant et à se diriger vers la classe où il y avait tant de raffut. En y repensant, il n’avait pas été prudent. Avec tout ce que l’on entendait sur les loups solitaires tirant sur tout ce qui bouge dans les écoles, il n’avait vraiment pas été prudent. Mais de telles choses ne pouvaient pas arriver ici, dans son CÉGEP, à Québec, une ville si tranquille. Non, il n’avait pas réfléchi.

En arrivant devant la porte de la classe, il avait eu un moment d’hésitation. Ne devait-il pas appeler la police ? C’est alors qu’il avait aperçu Zoé, très agitée, qui projetait dans tous les coins chaises et bureaux. Elle était comme folle, les yeux exorbités. Ses cris étaient profonds et rauques. Des cris de rage. Les étudiants, paniqués, s’étaient écartés d’elle, la laissant à ses actes furieux et désordonnés. Mme Potvin restait debout sur l’estrade, collée à son tableau. Elle ne bougeait pas, paralysée. Elle d’habitude si autoritaire et tellement en contrôle ne pouvait plus rien faire. Elle tremblait de tous ses membres.

Perreault était entré tout doucement en faisant attention à ne pas effrayer davantage Zoé. Celle-ci venait de projeter la chaise par la fenêtre et s’était immobilisée dans cette pose burlesque. Autant tout le monde criait et pleurait autour de lui, autant il gardait un calme olympien. Rendu tout près d’elle, il lui avait dit :

— Ça va aller, Zoé. Ne t’en fais pas.

La petite Zoé ! M. Perrault avait eu maille à partir avec elle. Elle s’était retrouvée une ou deux fois dans son bureau pour des fautes ou des délits mineurs. Il avait déjà été question de l’expulser du collège à cause de son comportement erratique. D’une part, jusqu’à maintenant les petits problèmes qu’elle avait n’étaient pas suffisants pour mériter une expulsion. D’autre part, il connaissait son parcours et savait d’elle des choses que seul un directeur de CÉGEP pouvait savoir. Zoé avait besoin d’aide.

Il avait souvent tenté de se rapprocher d’elle. Chaque fois qu’il la voyait assise devant lui, il avait essayé de la faire parler. Jamais il n’aurait voulu la punir inconsidérément, cherchant plutôt à la rassurer. C’était un chat sauvage blessé. Il la revoyait assise enfoncée dans sa chaise, une jambe relevée sur le siège, le visage fermé, les bras croisés.

— Qu’est-ce qui t’arrive Zoé ? lui disait-il parfois de sa voix la plus douce et la plus rassurante.

La plupart du temps, elle ne répondait pas, se contentant de le fusiller du regard. La dernière fois qu’elle était venue à son bureau, il y avait de cela quelques semaines, il avait une nouvelle fois tenté de lui parler.

— Zoé, je sais que les choses ne vont pas très bien pour toi. Pourquoi ne veux-tu rien me dire ?

Cette fois elle avait répondu presque en hurlant.

— De quoi vous mêlez-vous ? Qu’est-ce que vous en avez à foutre de moi ? Vous n’êtes pas mon père. Fichez-moi la paix !

Pour la première fois, M. Perrault avait senti une petite, une toute petite ouverture. Il l’avait laissé se calmer et lui avait dit.

— Tu sais Zoé, tu n’es pas seule… Tu n’es pas seule.

Il l’avait senti faiblir. Les larmes lui étaient venues aux yeux, larmes qu’elle avait rapidement réprimées en tournant la tête.

— On est toujours seule. On naît seule et on meurt seule.

Perrault s’était pris d’affection pour cette jeune fille qui montrait tant de profondeur. Il s’était aperçu au cours de ses rencontres qu’elle n’était pas comme les autres. Il y avait en elle une force de vie peu commune qu’elle contrôlait si mal pourtant. Elle s’agrippait comme elle pouvait, convaincue que si elle lâchait quoi que ce soit, elle tomberait dans un gouffre sans fond. Il comprenait bien ce qu’elle vivait. Il aurait tant voulu l’aider. Comment faire pour qu’elle se laisse convaincre ?

L’ambulance roula vers l’hôpital plutôt lentement en respectant les feux de signalisation. Il n’y avait rien d’urgent maintenant. Zoé s’était endormie.

Perreault la regarda dormir. Son visage était beau, calme, comme celui d’un enfant.

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