Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 11: Zoé cherche ses racines)

Paris©Marcel Viau

Zoé avait encore sa clé. Elle entra dans la maison en lançant : « Maman, t’es là ? ». Elle se douta bien sûr qu’elle allait la trouver dans sa chambre bien que l’on soit au milieu de l’après-midi. Elle traversa le salon en désordre et la cuisine dont le comptoir était encombré de vaisselle. Elle s’approcha de la chambre et s’arrêta sur le seuil. Évidemment, sa mère était couchée en robe de chambre. Sur la table de chevet traînait là tout un assortiment de boîtes de pilules. Elle n’avait pas besoin de lire les étiquettes pour savoir que c’était des antidépresseurs.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Zoé avait connu sa mère dans cet état. Enfin, pas dans un tel état. Sa mère avait toujours eu tendance à la dépression. Elle avait donné le change pendant la période où elle était encore avec Eliott. Mais depuis qu’il n’était plus là, elle se laissait aller, peinant même à entretenir sa maison.

Bien sûr, comme tous les dépressifs, elle avait des hauts et des bas. Dans ses beaux jours, c’était une femme charmante, séduisante même. Elle s’occupait bien de sa petite fille, lui achetant de beaux vêtements, la soignant du mieux qu’elle le pouvait, lui disant tant et tant qu’elle l’aimait. Mais dans ses mauvais jours, elle devenait pénible, lui jetant à tort et à travers des reproches injustes, toujours en mode de chantage affectif. Combien de fois au téléphone lui avait-elle lancé : « Tu me laisses toute seule ; je ne te vois jamais ; je pourrais mourir sans que tu t’en aperçoives. » Si un temps ces récriminations avaient pu toucher Zoé, il n’en était plus de même aujourd’hui. Elle-même empêtrée dans ses propres problèmes, elle avait délaissé sa mère devenue un fardeau trop lourd à porter.

Elle s’approcha du lit sans précaution.

— Maman, qu’est-ce que tu fais encore couchée ?

Sa mère ouvrit les yeux et vit Zoé près du lit. Elle se redressa et lui dit :

— Ah, ma Zoé, tu es venue voir ta p’tite maman. Enfin, tu es là. Viens. Viens m’embrasser.

Elle se pencha sur sa mère et l’embrassa sans conviction. Elle ne supportait pas ce ton plaintif que sa mère adoptait souvent en lui parlant.

— Qu’est-ce que tu fais encore couchée au milieu de l’après-midi ?

— Oh, je faisais une petite sieste…

— … en robe de chambre ? Habille-toi maintenant. Je vais te faire du café.

Elle repartit dans la cuisine, déposa quelques cuillerées de café moulu dans la cafetière filtre et se mit en frais de débarrasser le comptoir. Elle savait qu’elle devrait bientôt rappeler à sa mère de s’habiller. Elle commença donc à laver la vaisselle tout en lui criant : « Maman, le café est prêt. Tu viens ? » Lorsque sa mère se pointa dans le cadre de la porte, pas peignée ni maquillée, mais habillée, cela faisait un bon quart d’heure que Zoé rangeait. Elle en était à essuyer les dernières fourchettes lorsque sa mère vint s’effondrer littéralement sur l’une des chaises de la cuisine. Elle regarda Zoé avec des yeux de chien battu et lui dit :

— Ouf ! Je suis épuisée ! Et toi, qu’est-ce que tu deviens, ma Zoé ?

— Comment ? Qu’est-ce que je deviens ? C’est quoi cette question ? Tu le sais très bien ce que je deviens. Est-ce que tu t’en souviens au moins ?

— Ah oui, c’est vrai. Pauvre petite. Tu as été malade ? J’ai été tellement malheureuse d’apprendre ça ? Qu’est-ce qui est arrivée, mon p’tit ange ?

Zoé bouillait. Ses joues devinrent cramoisies. Sa mère avait dit cela comme si Zoé avait échappé son sac d’épicerie en faisant ses emplettes. Même si elle était prémunie par des années d’expérience, elle restait encore décontenancée par l’indifférence de sa mère. Comment avait-elle pu ne pas savoir ce qui se passait ? Ce n’était quand même pas commun ce qui lui était arrivé : sa crise, ses nuits à l’urgence de l’hôpital.

Sa mère avait sans doute perçu son désarroi. Elle avait alors ajouté, comme pour s’excuser.

— Je n’étais pas bien quand c’est arrivé. On m’avait laissé des messages, mais j’étais trop fatiguée pour les écouter. Je suis très malade, tu le sais.

Bien sûr, elle le savait très bien. Elle avait appris depuis longtemps que la dépression chronique comme celle de sa mère rendait les personnes égoïstes malgré elle. Tout tournait autour de leur petite personne. La médication amplifiait le phénomène, car elle les détachait de leurs émotions. Quand sa mère avait une émotion, elle la simulait la plupart du temps.

— Laisse tomber, maman.

En fait, Zoé n’était pas venue prendre des nouvelles de sa mère. Quand elle avait aménagé dans une petite chambre près de son CÉGEP, elle avait enfin pu respirer un peu. À la maison, c’était devenu invivable. Elle était la mère de sa mère ou son aide-soignante ou en tout cas tout autre chose que la petite fille à sa maman. Elle n’en pouvait plus.

— Je fais du bénévolat dans un CHSLD.

— Ah bon ? Toi, tu fais du bénévolat ?

Elle ne releva pas la critique sous-jacente à la question de sa mère, car son ton de voix signifiait tout autre chose : « Tu t’occupes des autres et pas de moi ». Elle ne voulait pas lui donner les raisons pour lesquelles elle devait y aller. Cela aurait engendré des discussions sans fin sur son comportement, sur sa façon de s’habiller, sur ses fréquentations et quoi d’autre. Elle était venue pour autre chose. Elle voulait en savoir plus sur le passé de son père.

— J’ai rencontré ma grand-mère, dit Zoé sans aucun préambule.

Sa mère prit un certain temps à réagir, d’abord par un « Ah oui ! » indifférent. Puis son visage s’assombrit en comprenant l’énormité de cette affirmation.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— J’ai rencontré ma grand-mère, maman. Ma grand-mère qui devait être morte depuis des lustres. La mère de papa. Peux-tu m’expliquer ça ?

Sa mère était maintenant totalement décontenancée, ne sachant quoi répondre. Zoé continua.

— Je ne peux pas croire que vous ne le saviez pas.

— Bien sûr que nous le savions.

— Alors, pourquoi m’avoir caché qu’elle était encore vivante ?

— Tu l’as rencontré où ? Couchée près d’une bouche d’aération ?

Cette affirmation était très dure et ne ressemblait pas à la manière de parler de sa mère. Elle préférait le larmoiement à l’amertume. Comme Zoé ne disait rien, elle a continué.

— Ton père et elle ne s’entendaient pas du tout et depuis longtemps. Moi, je la connaissais à peine. Je l’ai rencontrée une ou deux fois avant que nous nous mettions ensemble, ton père et moi. Mais après cela, je ne l’ai plus revue. Elle n’est jamais venue à la maison et n’a jamais su que tu existais.

— Hé bien, je vais te surprendre, mais elle savait que j’existais. Elle savait aussi que papa était décédé. Elle était au cimetière.

— Comment est-ce possible ?

— Je ne sais pas, mais elle était là. Je me rappelle l’avoir vue… Pourquoi papa avait-il coupé les ponts avec elle ?

— Ce n’était pas une femme bonne. Elle était mauvaise. C’était un alcoolique.

— Et en quoi cela faisait-il d’elle une mauvaise mère ?

— Écoute Zoé, le peu que j’en sais, c’est Eliott qui me l’a appris. Elle ne faisait pas partie de ma vie ni de la tienne.

 — Tu peux toujours me dire le peu que tu sais.

— Ton père vivait déjà seul depuis longtemps lorsque je l’ai rencontré. Eliott, mon bel Eliott, comme j’étais amoureuse de lui. Et lui de moi. Pourtant, ce n’était pas les prétendantes qui manquaient, je peux te l’assurer. Tu sais, Zoé, je n’ai pas toujours été malade comme aujourd’hui. À cette époque, j’étais plutôt séduisante, j’avais de l’entrain et je…

Elle entendait sa mère repartir sur son sujet préféré : elle-même. Cela l’exaspéra. Elle interrompit sa lancée en lui disant.

— Maman, je te parle de grand-mère, là.

— Oui, bien sûr. Donc, Eliott disait qu’elle était devenue insupportable et même ingérable. C’est le mot qu’il disait : ingérable. Elle l’avait élevé seule. Et sans amour, selon lui. Elle se contentait de faire ce qu’il fallait pour qu’il ne manque de rien. Mais du plus loin qu’il se souvînt, elle ne lui avait jamais montré de signes particuliers d’affection. Il avait à boire et à manger, un toit sur la tête. Nourri, logé, blanchi comme on dit. Elle l’avait un temps aidé dans ses devoirs et ses leçons. Par contre, il ne souvenait pas des fois où elle jouait avec lui. Elle faisait rarement des sorties au parc. Jamais elle ne l’accompagnait à ses entraînements de foot et encore moins à ses tournois. Eliott avait dû se débrouiller seule. Heureusement que c’était un garçon très fort, « résilient » comme on dirait aujourd’hui. Ton père, tu sais, c’était un sacré bonhomme, remarquable à tous les égards.

— Je le sais ça, maman. Je le sais, dit Zoé avec beaucoup de tristesse dans la voix.

Après un assez long silence, Zoé demanda.

— Comment ça s’est passé entre eux pour qu’il ne veuille plus la voir ?

— Je n’ai pas de détails là-dessus. Ton père détestait aborder le sujet de sa mère. Je sais cependant que ce ne fut pas une rupture brutale, mais progressive. Sa mère prenait de plus en plus d’alcool. Elle arrivait souvent saoule à son travail. Elle devenait de plus en plus imprévisible. Il est même arrivé (cela il me l’a raconté une fois) qu’elle le réveille en pleine nuit et qu’elle se rende jusqu’au Cap-Diamant pour lui faire admirer les étoiles. Selon Eliott, elle connaissait très bien les différentes constellations. Elle lui racontait alors des choses incohérentes : c’était là que se trouvait la réponse, là-haut dans le ciel étoilé, que la Voie lactée devait le guider, qu’il avait un grand destin, des choses comme ça, tu vois.

— Et alors, que s’est-il passé ?

— Le reste, je n’en sais pas plus. Eliott est parti de chez lui alors qu’elle venait de perdre son emploi d’infirmière. Il a fallu quitter le logement où ils habitaient parce qu’elle ne pouvait plus payer le loyer. Eliott était jeune, mais travailleur. Il a trouvé des petits boulots tout en étudiant. Jamais sa mère n’aurait voulu dépendre de lui. J’ai toujours pensé qu’elle était devenue une clocharde en pratiquant son sport préféré : boire de la piquette.

— Et son père, mon grand-père ?

— Oh ça, personne n’a jamais su qui il était, sauf elle évidemment. Mais elle n’en a jamais parlé à Eliott. Tu disais que tu l’avais revue.

— Oui, pendant mon bénévolat au CHSLD. C’est l’une des personnes que je visite. Elle est mourante.

— Ah !

Voilà la seule réaction que cette nouvelle suscita chez sa mère : « Ah ! »

Il est vrai que pour celle-ci, c’était une inconnue, qui plus est fort peu fréquentable, comme le disait elle-même Madame Andréa. Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’elle pleure sa mort prochaine. Zoé par contre était plus sensible à la situation de sa grand-mère. Peut-être parce qu’elle n’avait aucun préjugé à son égard. Peut-être aussi pour autre chose de plus profond. Elle voulait mieux la connaître pour mieux comprendre son père. Et son père, c’était ses racines, des racines qui avaient été coupées trop tôt.

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