Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 22 : Le drame de Zoé)

Sophie et Zoé en étaient à leur deuxième café. Pas de dessert évidemment, Sophie parce qu’elle voulait garder la ligne et Zoé parce que son ancien régime à l’entraînement lui interdisait. Elle demanda à Sophie :

— Crois-tu que le bonheur soit possible pour des gens comme nous ?

Sophie regarda longuement le tableau derrière l’épaule de Zoé. C’était une croûte qui représentait des enfants jouant au hockey l’hiver dans une rue de Montréal.

— Je ne sais pas, Zoé. Sincèrement ? Je ne sais pas.

— Toi, tu ne l’es pas ?

— Ce que je peux dire, c’est que je suis mon chemin, je vais là où le Bonhomme en haut me dit d’aller. Pour moi, c’est suffisant. Il me reste encore plusieurs étapes à franchir. Je n’ai pas fini d’avancer. Et si je continue d’avancer, c’est que ma vie n’est pas terminée. Et toi ?

— Moi ? Oh moi…

Zoé avait peut-être déjà connu le bonheur, pour autant qu’elle n’ait jamais su ce que c’était. Il lui restait certaines impressions fugitives. Quand son père arrivait le soir, la prenait dans ses bras et la lançait en l’air. Elle avait peur, mais elle avait confiance qu’il la rattraperait toujours. Quand il lui lisait des histoires avant de se coucher. Il faisait tous les personnages à lui tout seul, changeant de voix et mimant les gestes. Il terminait toujours par un chatouillement près de sa gorge qui la faisait rire aux larmes. Quand il l’amenait jouer au parc, poussant très fort la balançoire pendant qu’elle hurlait de joie. Les moments joyeux de sa vie que Zoé aurait pu qualifier d’instants de bonheur, elle prit conscience que cela avait été avec son père.

— Moi ? Il y a bien certaines périodes où je me sentais vivre pleinement lorsque je pratiquais le snowboard.

— Pourquoi cela ne m’étonne pas que tu dises cela ? lui dit Sophie avec un sourire. Avec ton énergie, je te vois bien faire ce genre de sport.

— Tu sais, ce n’était pas seulement un sport pour moi. C’était devenu presque une religion. J’étais dans une classe sport-études. J’y consacrais tous mes temps libres.

— Pas de garçon en vue ?

— Pas le temps pour ça, dit Zoé en riant franchement.

— Une belle fille comme toi. On a dû te tourner autour pas mal.

— Moins que tu crois. Moins que tu crois… Il y a bien eu Jessy. Un garçon bien, Jessy.

— Et alors ?

— Alors quoi ? Rien, dit Zoé en riant encore.

— Ça fait du bien de te voir rire. Je pense bien que c’est la première fois que je te vois rire.

— Je n’en ai pas eu beaucoup l’occasion depuis mon accident.

Zoé se remémora ces périodes sombres qui l’avaient enfoncée dans un trou profond. Cela lui faisait mal juste d’y penser. Elle hésitait encore à en parler, même à Sophie.

— As-tu le goût de m’en parler ?

— Pas vraiment…

Zoé regarda Sophie qui se taisait devant elle. Elle n’était pas ce que l’on pourrait qualifiée de belle femme, ni jolie d’ailleurs. Le nez trop long comme le visage, de petits yeux bruns enfoncés dans des arcades sourcilières trop proéminentes. Ses traits lui donnaient du caractère, mais ne l’embellissaient pas. Cependant, la coiffure de ses cheveux mettait son visage en valeur le mieux possible. Sophie était une femme de goût à l’évidence. Elle faisait du mieux qu’elle pouvait avec ce qu’elle était incapable de changer. Zoé se décida à parler de son accident.

— C’est le genre d’accident plutôt banal qui arrive à plein de gens.

— Mais c’est arrivé à toi une seule fois, non ?

— Oui, bien sûr. Tu sais c’est difficile d’en parler. Il y a la Zoé d’avant l’accident et la Zoé d’après.

— Je pense que je peux comprendre.

— Je me suis entraîné tellement fort à cette époque.

— Pourquoi le snowboard ?

— Depuis toute petite, j’ai toujours aimé les sports de glisse. Mon père était très sportif. Si tu trouves que j’ai de l’énergie, c’est parce que tu ne l’as pas connu. Même ses amis disaient qu’il était dur à suivre, au travail comme dans les loisirs. Il aimait beaucoup le ski. La première fois qu’il m’a emmenée sur une piste, je tenais à peine sur mes jambes. Ç’a été mon premier instructeur. Plus tard, j’ai découvert le snowboard. La planche et moi, nous étions faits l’un pour l’autre. Dès que j’attachais mon snowboard aux pieds, nous ne formions qu’un. Nous étions une seule machine soudée l’un à l’autre. Tu aurais dû me voir filer sur les pistes. Je volais presque. Évidemment, c’était inévitable, on a remarqué mon talent. Plus jeune, mon père m’a beaucoup encouragé à aller plus loin. Il m’accompagnait le plus souvent qu’il le pouvait. Il m’a appris à avoir confiance en moi…

Zoé prit une nouvelle gorgée de café. Il n’en restait presque plus dans la tasse et il était froid. Elle garda le silence un temps avant de continuer.

— J’ai commencé à m’entraîner avec des professionnels. Ils avaient formé une équipe de jeunes Québécois destinée à participer aux championnats mondiaux. Nous étions bons en maudit, je t’assure. On travaillait si fort. Nous nous entraînions tout l’été au Lac-Beauport.

— Ah tiens ! Je ne croyais pas que l’on pouvait s’entraîner l’été à un sport d’hiver.

— Bien sûr, nos hivers ont beau être longs, nous ne pourrions pas atteindre le niveau que nous avions si nous ne nous entraînions pas toute l’année. C’est un peu comme le piano. On ne sera jamais un bon pianiste si l’on ne pratique que six moins par année.

— Avais-tu le temps d’étudier ?

— Ce n’était pas un problème, ça. J’ai toujours eu de la facilité à l’école. J’étais une bolée, tu sais. Je savais déjà lire et même écrire un peu avant d’entrer à la maternelle. Mon père était un homme très brillant. Il lisait beaucoup et de tout. Je ne sais pas comment il y parvenait avec son rythme de vie. Il connaissait plein de choses et il m’a beaucoup appris. Dès mon plus jeune âge, il me disait que je ne devais pas compter sur l’école pour apprendre. Je devais le faire par moi-même. Je ne devais compter que sur moi-même pour faire mon chemin dans la vie. Et il m’a donné les moyens de le faire.

— Ton père, ça doit être quelqu’un.

— Ça, c’est certain…

Zoé leva une autre fois sa tasse de café pour se rendre compte qu’elle était vide. Elle la reposa lentement dans la soucoupe.

— En tout cas, j’étais bonne, je t’assure. Je me rends compte seulement aujourd’hui que la confiance en soi n’est pas toujours une bonne chose. Lorsqu’on en a trop, ce peut-être aussi très dangereux.

Zoé raconta à Sophie l’accident de Mammoth Montains du mieux qu’elle put, avec des hésitations dans la voix et des moments d’émotion. Elle revivait ces moments comme si la chose s’était passée hier. Elle raconta sa descente impeccable et la fraction de seconde d’hésitation qui l’avait perdu.

— Tu es restée longtemps hospitalisée ?

— Je ne sais pas trop, quelques semaines en soins intensifs, quelque mois en réadaptation. Il a fallu que je réapprenne à marcher, comme un petit enfant.

— Tu as réussi à ce que je vois.

— Pas vraiment. Physiquement, je m’en tire assez bien. J’ai appris que je ne pourrai jamais plus faire de sport violent. Mais au moins, je peux marcher.

— Mais mentalement…

— Ouais, ça, c’est autre chose.

Sophie leva le bras pour appeler la serveuse. Quand elle approcha, elle demanda à Zoé si elle désirait un autre café. Zoé trouvait qu’elle en avait déjà trop bu. Un thé alors ? Va pour un thé. « Deux thés s’il vous plait ». Elles attendirent en silence que la serveuse revînt avec les deux tasses de thé. Sophie reprit la parole.

— Qui était présent pour toi à ce moment-là ?

— Personne.

— Comment, personne ! Ton père ? Ta mère ? Tes amis ?

— Ma mère, bof ! Mes amis, je n’ai jamais voulu les voir. J’avais trop honte.

— Et ton père alors. Tu sembles tellement l’aimer et lui aussi.

— Mon père était déjà mort à ce moment-là.

— Ah, Zoé, pardon. Je ne savais pas.

— C’est normal. Je ne te l’avais pas dit.

— De quoi est-il mort ?

— Un accident de moto. Je t’ai dit comment il essayait toute sorte de choses. Il voulait tout connaître. Il était comme ça. Il s’était pris d’engouement pour la moto à un âge où normalement il aurait dû préférer une belle voiture de luxe. Il a pris un mauvais tournant sur une route de campagne à trop haute vitesse. Il s’est crashé. Il a disparu comme ça, d’un coup, sans laisser de trace… sans un mot, sans une dernière parole à sa fille adorée. Il a simplement disparu de ma vie…

Les larmes montèrent aux yeux de Zoé, malgré qu’elle les retînt comme elle put. Elle s’essuya les yeux du revers de la main en ajoutant.

— C’est la vie, n’est-ce pas.

— Tu n’as jamais voulu remonter en selle, ressayer de faire du snowboard.

— Non jamais. Je suis trop orgueilleuse pour revenir glisser sur des pentes de débutants.

— On dit que celle qui a été proche de se noyer doit rapidement se jeter à l’eau par la suite, sinon elle ne pourra plus jamais le faire.

— C’est peut-être vrai pour l’eau, mais pour la neige, c’est une autre paire de manches. Je suis revenue au Lac-Beauport il y a quelques semaines. Juste pour voir, juste pour me souvenir. D’ailleurs, j’ai revu Jessy à cette occasion.

— Et alors ?

— Bien, ça m’a fait du bien de le revoir. Je ne me suis pas montrée très gentille avec lui. J’ai été bête comme mes pieds. Comme c’est un garçon plutôt timide, je lui ai sans doute fait peur. Je ne suis pas certaine qu’il veuille me revoir.

— Il te plaît ?

— Bah ! Je ne sais pas. Je ne suis pas prête à sortir avec quelqu’un en ce moment.

— T’es sûre ?

— Il ne voudra pas de toute façon.

— Rappelle-le. Tu verras bien.

— Tu crois ?

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