Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 23 : Pierre se révèle à Andréa)

Dante dans le Bois-de-Ville
Budapest@Photo de Marcel Viau

Lorsque Zoé arriva ce matin-là, Andréa était au plus mal. Elle souffrait et cela se voyait sur son visage. Elle était restée couchée. Zoé en était maintenant à la dernière semaine de sa peine, mais elle s’était promis de ne pas lâcher sa grand-mère avant la fin. Elle était sensible à son histoire qui lui rappelait la sienne à certains égards. Rien à voir certainement quant au déroulement des événements : nous étions à une autre époque dans d’autres circonstances. Mais Zoé se sentait proche de cette femme qui ne demandait rien d’autre qu’un peu de bonheur et sur laquelle le sort semblait vouloir s’acharner. Qu’est-ce qui relevait de sa faute à elle ? Était-ce plutôt le destin ? Quand Zoé se projetait dans le futur, elle se posait la question : suis-je vouée à terminer ma vie comme ma grand-mère, malheureuse, aigrie et seule au monde ?

Après sa piqûre de morphine, Andréa avait voulu se lever. On l’aida à s’asseoir dans son fauteuil et on l’installa près de la fenêtre. Zoé s’assied à côté d’elle comme d’habitude. C’était maintenant devenu un rituel. Zoé s’était rendu compte que de la façon dont les sièges étaient placés, Andréa parlait plus facilement. On aurait dit qu’elle se racontait à elle-même le fil de sa vie et elle était plus à l’aise de le faire en regardant dehors au loin, comme si elle voyait encore la mer.

Après quelques banalités d’usage, Zoé lui demanda de lui parler de Pierre de nouveau. Andréa lui avait déjà fait part de ce qu’elle savait de sa vie passée par le truchement de Phil, lequel s’était fait un malin plaisir de tout lui raconter à propos de Pierre/Peio. Que s’était-il passé ensuite ?

***

Le printemps 1977 fut hors de tout doute la période la plus sombre de la vie d’Andréa. Lors du passage de Phil pendant le temps de Fêtes, elle avait reçu les révélations sur Pierre comme un coup de poignard dans le cœur. D’abord, elle n’avait pas cru Phil. Il était jaloux, à l’évidence. Elle savait depuis longtemps qu’il était amoureux d’elle, qu’il avait passé très près de lui être promis par son père, que seule la proposition de Miller avait empêché son projet. Non pas qu’elle le détestait, pas à ce moment-là du moins. Il était gentil au moins. Elle l’aimait bien, comme un bon copain sans plus. D’ailleurs, ce n’aurait sûrement pas été son choix de mari si on lui avait laissé la chance de prendre une décision. Toutefois, elle s’en serait sans doute accommodée. Il n’aurait pas été pire que le monstre de toute façon.

Mais ce jour où Phil est venu lui faire des révélations sur Pierre, il avait dépassé les bornes. Vraiment ! Comment osait-il ? Elle était tellement furieuse qu’elle l’avait giflé, un geste aussitôt regretté. Elle était enfin heureuse après des années de malheur et il venait briser cela par jalousie, parce qu’il voulait la posséder à son tour. Elle n’était ni à vendre ni à donner. Phil n’avait jamais compris cela. Même Miller ne l’avait jamais possédée et c’est sans doute ce qui l’irritait au plus haut point à mesure qu’il le comprenait. Il avait eu son corps, mais pas son âme.

Elle prit un certain temps à s’avouer que Phil avait semé le doute dans son esprit. Elle avait passé le plus beau temps des Fêtes qui soit. Pierre découvrait les coutumes du coin avec une joie toujours renouvelée. Il était si curieux. Il voulait tout savoir sur la vie dans la région. Évidemment, ces Fêtes détonnaient avec les autres qu’elle avait vécues auparavant. D’habitude, c’était une période familiale entourée de la parenté immédiate et lointaine, les cousins et les cousines, les oncles, les tantes. Tout le monde que l’on n’avait pas vu pendant l’année essayait de se rencontrer, pour le meilleur et pour le pire. Une période de réjouissance familiale quoi !

Dans le cas d’Andréa et de Pierre, c’était différent. Andréa ne tenait pas à fêter avec ses parents. Elle avait réellement coupé les ponts. Ils l’avaient abandonnée à son sort et elle ne leur pardonnait toujours pas. D’ailleurs, ses parents ne lui reprochaient-ils pas son « concubinage » — un mot qu’ils avaient appris on ne sait où ? Ils n’auraient jamais voulu rencontrer Pierre de toute façon. Pour les autres, il n’était pas question qu’ils osent se montrer avec eux, trop engagés comme ils l’étaient à calomnier le couple comme le reste du village. Andréa et Pierre étaient devenus des persona non grata. Seule tante Jeanne s’est tenue à leur côté tout ce temps.

Pierre restait une énigme pour Andréa. Il semblait totalement insensible à la médisance. Seule Andréa comptait pour lui, lui disait-il. Quand elle lui avait demandé s’il ne regrettait pas de passer un peu de temps avec sa propre famille, il avait fait semblant de ne pas comprendre. Il s’était cantonné à des généralités : dans son pays, le temps des Fêtes ne prenait pas autant d’importance qu’ici ni les retrouvailles familiales. Il n’avait rien dit de personnel. Il ne disait jamais rien de personnel. Au fond, elle ne savait rien de lui ni de son passé. Cela ne l’avait pas embêtée jusqu’à maintenant. Or le travail de sape initié par Phil avait commencé à faire son chemin. Irrémédiablement.

Ils avaient continué à filer le parfait bonheur les mois suivants. Mais le doute, cette chimère tapie tout au fond de la conscience, était à l’affût attendant son heure pour sortir à la lumière. L’occasion lui fut donnée un beau jour d’avril. Depuis les Fêtes, Andréa s’était montrée plus curieuse qu’à son habitude à l’égard de Pierre. Quelques petites questions ici et là, innocentes en apparence, sur sa vie d’autrefois. Il lui semblait normal qu’entre deux couples aussi intimes elle en sache un peu plus sur son amant. Phil lui avait raconté tant de choses à son sujet, mais elle ne savait pas tout. Le changement de nom de Pierre, par exemple. Pourquoi ?

Ce fameux soir d’avril, Andréa avait un grand événement à fêter. Elle n’avait pas voulu en parler à Pierre, lui demandant simplement de préparer l’un de ces délicieux mets dont il avait le secret. Elles avaient acheté deux bonnes bouteilles au village. Ils étaient en train d’en terminer une et s’apprêtaient à ouvrir l’autre lorsqu’elle lui posa l’une de ses questions banales.

— C’était bon, comme toujours. C’est un mets de chez toi ?

— Oui.

— C’est ta mère qui t’a appris à cuisiner ?

Pierre la regarda, un peu étonné d’entendre une question aussi directe sur sa famille. Andréa ne l’avait jamais fait jusqu’à maintenant, et c’était bien ainsi. Elle n’avait pas à savoir ce qu’avait été sa vie antérieure. Il avait mis son passé derrière lui. Irrémédiablement. Tout ce qui aurait pu le lui rappeler de près ou de loin ranimait de si vives douleurs. Il ne voulait plus y penser ; il ne voulait plus se souvenir. D’ailleurs jusqu’à maintenant, Andréa n’avait jamais insisté pour en apprendre davantage sur lui. Cela faisait partie de ce qu’il estimait chez elle : elle vivait le moment présent et cela lui suffisait… jusqu’à aujourd’hui.

— Pourquoi veux-tu savoir cela ?

— C’est une simple question, mon chou. Qu’y a-t-il de plus normal que d’en savoir plus sur la famille de son amoureux ?

— Ce n’est pas vraiment nécessaire. Il n’y a rien à savoir de toute façon.

Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Andréa vit que Pierre se mit sur la défensive. Elle l’avait toujours perçu comme un homme sûr de lui que rien ne pouvait ébranler. Et là, une simple petite question sur sa famille semblait carrément l’effrayer.

— Voyons mon chou. Tu connais tout de moi, de ma famille, de ma situation, et moi je ne sais rien de toi. Avoue que c’est plutôt étrange. Ça fait, quoi, presque un an et demi que nous sommes ensemble. Il me semble que tu devrais avoir un peu plus confiance en moi. Non ?

— Voyons ma chérie, la question de confiance ne se pose pas. Tu le sais que je t’aime à la folie. Tu le sais.

— Moi aussi je t’aime. Tu es mon grand amour. Alors, pourquoi cacher des choses à ton sujet ?

— Je ne te cache rien, voyons.

— Ah non ! Tu ne me caches pas que Pierre Ségal n’est pas ton vrai nom ?

— Qui t’a dit une chose pareille ? C’est totalement faux.

C’est précisément ce moment-là que le doute a choisi pour sortir de sa tanière. Ce démon malveillant attendait son heure et elle était venue. Andréa était démontée. Elle n’en revenait pas. Pierre niait l’évidence. Il lui mentait sans vergogne. La colère monta en elle. Elle lui dit.

— Tu t’appelles Peio Loyola, tu es né à Saint-Jean-de-Luz, dans le Pays basque français. Tu étais un riche homme d’affaires qui possédait une entreprise florissante appelée Méduse. Tu veux que je continue ?

Ce fut au tour de Pierre de s’effondrer. Comment avait-elle su ? Il n’était pas aimé au village, mais qui avait été assez méchant ou inconséquent pour révéler son secret à Andréa ? La souffrance qu’il croyait avoir enfouie au fond de lui-même dans une cage fermée à double tour l’envahissait maintenant plus puissante qu’auparavant. Il se leva de table en chancelant, regarda autour comme s’il ne reconnaissait pas la pièce. Il alla prendre son manteau et s’installa dans l’une des chaises berçantes dehors. Il faisait encore froid, mais il n’y avait plus de neige. Il regarda la mer.

Andréa ne l’avait encore jamais vu comme cela, faible, vulnérable comme un enfant pris en faute. Elle alla s’asseoir à ses côtés et attendit le bon moment pour lui demander.

— Pourquoi n’as-tu pas voulu m’en parler ?

— Je ne sais pas… C’était trop dur… J’ai eu peur…

— Tu pensais que je n’aurais pas compris…

Il la regarda avec des yeux tristes comme elle n’en avait jamais vu. Une tristesse infinie.

— Je ne voulais pas que tu saches… je ne suis pas celui que tu crois.

***

Quand Méduse déposa son bilan, ce fut véritablement une onde de choc dans le pays. Plusieurs centaines d’ouvriers se retrouvèrent à la rue. De nombreux sous-traitants furent aussi acculés à la faillite à cause de l’inconséquence de ce voyou de Loyola qui s’était enrichi au détriment de sa compagnie. Les journalistes en faisaient leurs choux gras, retrouvant Peio dans tous ses repaires, le mitraillant de leurs appareils photo. C’était d’ailleurs l’une de ces photos qui avait mis la puce à l’oreille à Phil.

Peio était totalement désemparé. Il avait vécu jusqu’à maintenant avec le sentiment inébranlable que les étoiles éclairaient sa route. Sa mère avait lu cela dans la Voie lactée. Il la croyait. Il y croyait aussi. Il était le fils prodige. Il était capable de tout accomplir. Il suffisait de le vouloir. Et maintenant, il avait dû vendre sa maison et ses automobiles. Plus aucune banque ne lui faisait crédit. Il se retrouva du jour au lendemain sans emploi, sans avenir, sans personne autour de lui.

Son imprudence avait causé plus que des pertes financières. Il y avait un coût humain énorme. Des familles d’ouvriers se brisèrent, incapables d’assumer les conséquences de leur situation catastrophique. Des hommes tombèrent en dépression, d’autres se jetèrent dans l’alcool. Lui qui se voyait comme le sauveur de toute une population et qui avait l’ambition de l’être pour tout un pays, il tomba de son piédestal avec fracas. Il se rendit compte qu’il n’était qu’un colosse aux pieds d’argile.

En d’autres circonstances, Peio se serait peut-être ressaisi, allant chercher au fond de lui-même les ressources pour se remettre sur pied, pour repartir. Or, un grain de sable inconnu jusqu’alors s’était infiltré dans la machine bien huilée de sa personnalité. Un tout petit grain de sable : la peur ! Peio n’avait jamais eu de doute sur son courage. Il était fort et capable d’affronter tous les obstacles. Il avait été élevé comme cela depuis sa plus tendre enfance. Il s’était construit une image de lui-même de surhomme indestructible. Il se voyait plus grand que nature. Les étoiles le guidaient. Mais avait-il déjà été confronté à une situation semblable auparavant ? On reconnaît un être courageux non pas au fait qu’il n’a pas peur, ni même qu’il n’a jamais été tenté par la lâcheté. Le courage consiste plutôt à surmonter sa peur. C’est à sa façon de gérer la terreur qu’on reconnaît un homme d’honneur. Peio n’était pas certain d’être un homme d’honneur. Il songea à quitter le pays pour fuir ses créanciers, pour se soustraire le plus possible au malheur qu’il avait provoqué.

La goutte qui fit déborder le vase arriva peu de temps après sa chute. Comme un malheur n’arrive jamais seul, il apprit la très mauvaise nouvelle de l’accident ayant coûté la vie à son frère adoré, Iban. Il avait fait une embardée sur la route en allant à son dernier voyage à Rungis. Péio avait beaucoup pleuré.

Peu de temps après, Peio reçut un appel de la gendarmerie. On lui demandait de le rencontrer. Ce qu’on lui apprit à cette occasion lui scia les jambes. Iban n’était pas mort d’un simple accident. Le camion était en ordre, on n’avait trouvé aucune trace de freinage sur la chaussée, la route était droite, il faisait beau et l’autopsie n’avait décelé aucune trace de malaise chez Iban. Le camion avait percuté de plein fouet sans s’arrêter le pilier central d’un viaduc de béton. La conclusion des gendarmes était formelle : Iban s’était suicidé. Iban, son petit frère dont il avait pris soin toute sa vie, qu’il avait juré de protéger, Iban était mort par sa faute, parce qu’il n’avait pas été capable de lui permettre de poursuivre son rêve.

C’est à ce moment précis que Peio est devenu Pierre. Il a décidé de quitter pour toujours son pays. Il partit comme un voleur sans laisser d’adresse, ni à ses parents qu’il avait tant déçus ni à ses deux sœurs, ni aux quelques amis qui lui restaient. On devait perdre sa trace, l’oublier. Il n’existait plus, il était mort. Cela valait mieux pour tout le monde. Au début, il avait tenté de se convaincre que cet acte déshonorant était un acte de compassion. Il voulait épargner les gens qu’il aimait des retombées de sa honteuse situation. Ce n’est plus ce qu’il croyait aujourd’hui.

Quand Pierre eut terminé son récit. Andréa se leva lentement sans dire un mot et monta se coucher, laissant Pierre à son désarroi.

Elle ne lui annonça pas qu’elle était enceinte de lui.

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :