Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode 24 : Pierre dit la vérité)

Prague@Photo de Marcel Viau

Andréa venait de confirmer à Zoé ce qu’elle savait déjà : Pierre était son grand-père. Cette découverte ouvrit toute grande une porte sur l’histoire personnelle de Zoé, comme si une pièce d’un puzzle de mille morceaux venait de trouver sa place. Elle en était heureuse, mais trop de questions se bousculaient encore, dont l’une qui tournait à vide dans sa tête : pourquoi ni son père ni elle n’avaient-ils jamais connu Pierre ?

— C’est donc Pierre qui est mon grand-père ?

— Oui.

— Est-ce que mon père le savait ?

— Non. Il ne l’a jamais su. J’ai dit à Elliot qu’il était mort avant sa naissance.

— Mais ce n’était pas vrai ?

— Non.

— Alors, pourquoi le lui cacher ?

— Parce que…. Parce que…

***

À la suite de la soirée fatidique du mois d’avril 1977, Andréa prit une distance de Pierre. Elle avait beau faire semblant que rien n’avait changé. C’était faux. Elle le sentait au fond d’elle. Et Pierre aussi évidemment. Elle était moins joyeuse, moins rayonnante. Les nuits étaient plus froides. Ils dormaient dos à dos sans ne plus faire l’amour ou, quand ils le faisaient, c’était sans enthousiasme. Pierre était profondément malheureux de la situation. Il s’était douté qu’en révélant son passé, il ébranlerait la confiance d’Andréa à son égard. Il lui en avait parlé parce qu’il n’avait pas eu le choix, sans se douter que c’est justement pour son manque de transparence qu’Andréa se détournait subtilement de lui. Pierre avait menti à Andréa. Pourtant, elle n’avait jamais rien demandé et la seule fois où elle l’avait fait, il lui avait menti.

Elle était allée pleurer sur l’épaule de sa tante Jeanne qui avait essayé de la consoler comme elle avait pu.

— Pierre n’est pas celui que je croyais.

— Mais ma Pitchounette, les hommes qui nous aiment ne sont jamais ceux qu’on croit. Ils nous montrent seulement le visage que nous espérons voir. Pour les autres…

— Mais son passé est tellement rempli d’ombres.

— Et alors. Qui n’a pas de passé ? Tu n’en as pas, toi ? Ne me dis pas que tu ne lui as jamais caché quoi que ce soit.

— C’est pas pareil.

— Mais oui, c’est pareil. Moi, il y a des choses que mon Maurice n’a jamais sues sur moi et nous ne nous en sommes pas portés plus mal.

— La différence, c’est que maintenant je suis au courant à propos de Pierre.

— En tout cas, il ne faut pas que tu le laisses dans cet état. Cet homme t’aime profondément et il doit être actuellement très malheureux.

— Oui, je le sais. Mais c’est difficile pour moi aussi.

— Qu’est-ce qui est difficile ? Tu n’as qu’à lui parler.

— Ce n’est pas cela qui est difficile… Ce que je trouve plus dur, c’est ce qui se passe en moi…

— Que veux-tu dire ?

— Je me rends compte que cette révélation a soulevé de vieux démons que j’avais cru disparus.

Andréa avait gardé silence pendant que la veuve Landry continuait son tricot comme si de rien n’était.

— Quelqu’un m’a déjà dit à propos de Pierre qu’il n’était que de passage, qu’il finirait par me quitter, qu’il m’abandonnerait. Je ne l’avais pas cru à l’époque. Mais maintenant… Je ne suis plus certaine…

— Ma pauvre Pitchounette. On dirait que tu reviens en enfance, quand tu faisais tes terribles cauchemars.

Andréa se souvenait avec douleur de cette époque quand elle était petite fille. Tous les enfants ont des peurs incontrôlables. Avant de se coucher, ils se penchent sous leur lit pour voir s’il ne s’y cache pas un farfadet. Ils ne veulent pas entrer dans la garde-robe sombre parce qu’ils croient trouver un être malfaisant derrière les vêtements. Pour Andréa, c’était autre chose, un cauchemar qui la réveillait régulièrement, paniquée. Elle était attachée à un rocher avec une chaîne. Elle était nue. Elle attendait avec angoisse que surgisse de la mer un immense poisson avec des dents énormes. Elle était exposée sans défense à cette créature marine qui dévorait les enfants vivants. Tout le village la regardait du haut de la falaise en ricanant. Ses parents étaient désespérés, mais impuissants. Ils ne pouvaient rien faire pour elle, car c’est eux-mêmes qui l’avaient offerte en sacrifice.

— Tu es tellement sensible, continua tante Jeanne. Ma chérie, tu es la plus adorable des femmes. Qui voudrait te quitter ? D’où te vient cette hantise ? Qu’est-ce qui a provoqué cela chez toi ? Tu as tellement peur qu’on te laisse tomber que cette peur risque de prendre le dessus sur ta confiance en l’autre… Parle-lui, Andréa. Parle-lui.

Andréa avait alors décidé de prendre le taureau par les cornes. Un soir qu’ils écoutaient tous les deux de la musique dans le salon, elle s’approcha de Pierre. Celui-ci voyait bien qu’Andréa avait été troublée par son passé. Il ne savait plus comment se dépêtrer de cette situation. Andréa était la femme qu’il avait cherchée pendant toute sa vie. C’était la femme idéale. Elle était son amante, son amie, sa complice. Oh ! Il était réaliste. Elle n’était pas parfaite. Elle avait entre autres des moments où il ne pouvait pas l’atteindre. Elle se refermait alors sans possibilité qu’il ne puisse jamais avoir accès à sa cache secrète. Il respectait son silence alors. Il l’aimait telle qu’elle était et n’aurait rien voulu changer. II y avait tant de douceurs en elle… et tant de secrets.

— Il faut que je t’avoue, Pierre. J’ai de la difficulté à passer par-dessus ce que tu m’as dit. Je ne peux pas accepter que tu m’aies menti tout ce temps.

— Je ne t’ai pas menti… mais je ne t’ai pas tout dit. Je craignais que tu me détestes si tu savais.

— Tu ne m’as pas fait suffisamment confiance.

— Tu dois comprendre Andréa. Ce n’est pas une chose facile à dire… J’ai tellement honte de ce que j’ai fait… tellement honte. C’est pour cela que j’ai voulu me cacher au bout du monde… pour mettre mon passé derrière moi, ne plus jamais en entendre parler… et recommencer à neuf.

— Je peux comprendre cela, Pierre. En même temps, les épreuves qui nous arrivent ne dépendent pas toujours de nous.

— Justement, c’est là que tu te trompes. Tout ce qui s’est passé, c’est moi qui l’ai provoqué. C’était mon destin.

On sentait Pierre si écrasé par le fardeau de sa faute qu’il n’apparaissait plus comme le grand homme fort et solide qu’Andréa avait connu. Elle commençait même à s’en étonner et en être troublée. Qui est-il vraiment ? Qui est cet homme assis en face d’elle qui l’avait tant séduite. Avait-elle été charmée par un fantôme ?

— Tous ces malheurs par ma faute. Et mon frère adoré qui se lance sur un pilier d’autoroute à grande vitesse… À cause de moi… je lui avais fait une promesse… il ne m’a pas cru.

Andréa sentit le besoin de se rapprocher de lui. Elle s’assied à ses côtés et lui prit la main. Pierre garda la tête baissée, perdu dans son océan de drames.

— Avec toi Andréa, j’ai retrouvé un peu de ma fierté, de ma dignité. Depuis le début, depuis la toute première fois que je t’ai vue, tu te souviens. Il y eut comme un éclair qui m’a traversé le corps.

— Moi aussi, tu sais. Moi aussi.

— Je te voyais si malheureuse, et je ne pouvais rien faire. Ce qui s’était passé dans mon pays me revenait en bloc : mon impuissance, mon désarroi. Et puis, il t’a battu. Cette brute avait osé lever la main sur toi. J’étais furibond. Comment pouvais-je laisser passer une chose pareille ?

— Je m’en suis aperçu, Pierre. Mais les choses étaient moins graves qu’elles ne le paraissaient de l’extérieur. Avec le monstre, c’était un combat permanent. Lui aussi, je réussissais à le faire souffrir. Il m’est même arrivé de gagner parfois.

— Mais tu étais si malheureuse… 

— Oui, c’est certain. Mais que pouvais-je y faire ? C’était mon mari pour la vie.

— Pour la vie… oui… je sais… pour la vie.

Andréa voyait bien que Pierre essayait de lui dire quelque chose. Il n’avait pas fini de révéler ses secrets. Cela lui paraissait évident.

— Pour la vie… c’est comme ça chez nous.

— … Jusqu’à ce que la mort vous sépare…

— Qu’est-ce qu’il y a, Pierre ? Me cacherais-tu encore des choses ?

Pierre leva la tête, enfin. Son regard était ailleurs, dans un autre univers. Il regarda longuement le foyer éteint et hésita avant de parler.

— J’avais déjà lâchement abandonné mes proches, mes amis. Il n’était pas question que cela se reproduise avec la femme que j’aimais. Non, jamais plus. Tu m’entends, jamais plus je n’abandonnerais les miens à leur sort. Je ne pouvais pas te larguer par lâcheté, comme tout le village l’avait fait. Il n’était pas question de te laisser entre les mains de cet homme abject.

Une petite lueur commençait à germer dans l’esprit d’Andréa. Elle ne l’aimait pas, cette lueur. Elle la détestait même.

— Mon Dieu, mais qu’as-tu fait ?

— J’ai fait ce que je devais faire.

Pierre regardait toujours le foyer devant lui sans oser lever les yeux sur Andréa. Elle commençait à être sérieusement troublée par la conversation. Elle n’osa pas imaginer la suite. Pierre continua sur un ton monocorde, comme une machine programmée.

— Ce jour-là, j’avais embarqué seul avec Miller sur le Marie-Jeanne. Tu sais comment Miller aimait bien travailler avec moi. Il avait attendu un autre homme qui ne s’était pas présenté finalement. Il avait décidé de partir quand même. Deux pêcheurs, c’était limite pour une bonne pêche, mais nous étions tous les deux d’excellents pêcheurs. Arrivés à notre point de pêche, nous avons commencé à retirer les trawls. À un moment, l’un des treuils s’est enrayé, comme cela arrivait souvent sur le Marie-Jeanne. Miller s’est alors précipité vers la corde et a commencé à la tirer à force bras. Il était plié au-dessus du bastingage et était concentré sur son ouvrage. Je me suis alors précipité sur lui, je lui ai attrapé les deux jambes et je l’ai fait basculer par-dessus bord. Il n’a rien vu venir. Comme il ne savait pas nager, il a coulé à pic et n’est jamais remonté à la surface.

Andréa se dégagea précipitamment de Pierre. Elle se leva et recula lentement de quelques pas vers la porte. Elle était horrifiée. Horrifiée. Elle mit ses deux mains sur la bouche pour ne pas échapper un cri et se mit à pleurer.

— Qu’est-ce que tu as fait, mon Dieu ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— Je l’ai fait pour toi, Andréa. Pour toi. Il fallait bien que quelqu’un le fasse. Je ne pouvais pas te laisser dans les mains de ce monstre. Il aurait fini par te tuer. Il te tuait déjà à petit feu.

— Non, non, non, non… Ne dis pas cela. Ne dis pas cela.

— J’ai voulu te sauver, Andréa. Te sauver. Te sortir de cet enfer et prendre soin de toi pour toujours. Je t’aime et je ne te laisserai jamais tomber. Tu m’entends ? Jamais.

 

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