Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 4: La punition de Zoé)

Singapour © Marcel Viau

Zoé s’arrêta devant l’entrée du CHSLD. Pourquoi les institutions sociales au Québec ont-elles des sigles si longs et si incompréhensibles ? CRSSS, RSPSAT, CÉGEP. On aurait dit des rébus. Zoé n’avait pas de réponse à cette question. Elle monta, résignée, les marches de ce Centre d’Hébergement et de Soins de Longue Durée, le CHSLD des Écureuils, et présenta sa lettre au comptoir.

L’adjointe à la direction l’accueillit avec un sourire de circonstance. Elle examina longuement son document. Qu’avait-elle en tête ? « Encore une cinglée que nous allons devoir supporter » ou « j’espère qu’elle ne partira pas avec la coutellerie » ou enfin « pourvu qu’elle ne nous fasse pas de crise ». Zoé était incapable de lire dans ses pensées. L’adjointe avait une longue habitude de garder pour elle ses sentiments, ce qui était une nécessité dans ce milieu où elle devait constamment avoir le contrôle de ses émotions. Il y avait tant de gens démunis ici, dans ce lieu qui allait être pour la grande majorité leur dernière demeure. On était vieux, malade ou fortement handicapé, en fauteuil roulant ou alité. Beaucoup n’avaient plus toute leur tête.

Zoé n’avait aucun désir d’être ici et cela se voyait sur son visage. Elle y avait été obligée par le juge. C’était sa punition. Lorsqu’elle se présenta au tribunal après une nuit en cellule à sa sortie de l’urgence de l’hôpital Hôtel-Dieu, son cas avait été réglé rapidement. Comme elle n’avait pas d’avocat, on lui en avait commis un d’office. Le petit homme nerveux et maigrelet avait à l’évidence d’autres chats à fouetter. Après avoir pris le temps de regarder pendant quelques minutes son dossier, il lui proposa tout de suite de plaider coupable. « C’est ta première offense. Tu recevras une peine légère, peut-être même une peine avec sursis ». Zoé s’en fichait royalement. Tout ce qu’elle voulait, c’était de sortir de là.

Zoé était agitée, avait mal partout, se sentait vulnérable et triste. Lorsqu’elle était venue chercher son antidote à l’Oxycodon avant d’arriver au Tribunal, elle avait appris par la pharmacienne que ces troubles faisaient partie des symptômes de sevrage. Zoé n’avait pas pris conscience de sa dépendance avant ces derniers jours. Non pas qu’elle consommait beaucoup. Elle avait parfois rencontré des athlètes comme elle beaucoup plus accros. Elle s’était toujours dit en les voyant : « Je ne serai jamais comme ces pauvres loques. Je suis plus forte ». Elle n’en était plus tellement sûre maintenant.

On la présenta au juge. Elle était la cinquième sur la liste. On aurait dit un supermarché avec une seule caisse. Les prévenus attendaient en ligne pour passer devant un magistrat fatigué et grognon. La machine était bien rodée. Le juge avait un tas de dossiers devant lui, l’avocat de la Couronne résumait brièvement le cas, l’avocat de la défense plaidait coupable, le juge donnait la sentence et le tour était joué. C’était encore plus rapide lorsqu’un pauvre type plaidait non coupable. Le juge fixait le montant de la caution et au suivant…

L’acte d’accusation de Zoé fut tout aussi bref. Elle avait vaguement compris qu’on l’accusait de troubler l’ordre public ou quelque chose de semblable. Il y avait une circonstance aggravante toutefois puisqu’elle avait non seulement causé des dégâts, mais provoqué un accident. L’avocat de Zoé avait plaidé coupable en mentionnant au juge que c’était sa première offense, que c’était une bonne fille qui étudiait encore au CÉGEP, qu’elle s’occupait de sa mère malade, etc.

Le juge délibéra rapidement. Il semonça Zoé pour sa mauvaise conduite, lui montra la nécessité de se reprendre en main, comme le lui avait dit le bon docteur. Décidément, tout le monde lui voulait du bien. Il la condamna à trois mois de travaux communautaires et à suivre un traitement pour se sevrer de la drogue. Elle devait aussi s’engager à des rencontres des Narcotiques anonymes. Elle devait enfin se rapporter régulièrement à son agent de probation pendant la période où elle purgerait sa peine.

Avant de sortir de la cour, on lui fit signer pas mal de paperasse. On lui donna aussi les coordonnées de son agent de probation et fournit une liste d’institutions prêtes à accueillir des gens comme elle. Il lui fallait choisir sur place l’établissement, car on devait avertir les responsables que Zoé s’y présenterait régulièrement. En contrepartie, ceux-ci devaient rendre compte à la cour de son comportement. La liste était courte. Vraisemblablement, peu d’organismes voulaient s’embêter avec ce type de bénévoles qui représentaient pour les employés une responsabilité supplémentaire. Zoé choisit le CHSLD des Écureuils parce qu’elle aimait bien ces petits animaux gris ou noirs à belle queue. On lui remit ses bijoux et son portable dont la pile était complètement déchargée. De toute façon, qui pouvait-elle bien appeler ?

Son agent de probation n’avait pas voulu qu’elle commence dès maintenant à purger sa peine. Elle devait d’abord suivre son traitement et surtout assister à plusieurs rencontres des Narcotiques anonymes. Cela faisait maintenant plus d’un mois qu’elle ne prenait plus d’Oxycodon. Elle commençait à voir de l’amélioration sur le plan physique. Les NA avaient aussi été une découverte pour elle. Elle s’y retrouvait avec d’autres personnes ayant le même problème qu’elle.

L’agent lui avait fait passer des tests de sang afin de déceler d’éventuelles traces de drogue. Enfin, il avait signé son accord pour qu’elle effectue ses trois mois de punition. Il lui avait remis une lettre et demandé de se présenter toutes les semaines à son bureau. Il l’avait aussi prévenue qu’il la tenait à l’œil en appelant régulièrement la résidence où elle ferait son bénévolat.

L’adjointe demanda à Zoé.

— As-tu déjà travaillé comme bénévole quelque part, demanda l’adjointe à Zoé.

— Non.

— Tu verras. Ce n’est pas compliqué.

— Est-ce qu’il faudra que je torche les patients ?

L’adjointe la regarda d’un air de dire : « Bon, en voilà une qui ne sera pas facile ».

— Non, non. Ce sont les employés qui s’occupent du bien-être corporel des bénéficiaires.

— Alors, il faudra que je moppe les couloirs. Ça, j’ai déjà fait.

— Non plus. Les bénévoles s’occupent de divertir les patients. Ils jouent aux cartes avec eux ou les aident à faire des puzzles. Quand ils sont en fauteuil roulant, ils les promènent dans les couloirs ou vont dehors par beau temps. Ils font aussi la conversation avec eux, pour ceux qui en sont capables. Tu vois, ce n’est pas compliqué.

— Ouais ! Je vois, dit Zoé sans grand enthousiasme.

L’adjointe remarqua le portable de Zoé dans sa poche arrière.

— Il y a quelques règles qu’il te faudra respecter. Pas de téléphone lorsque tu es dans l’établissement. Tu devras le laisser dans le casier au comptoir en arrivant et on te le redonne en sortant.

— Mais pourquoi ?

— Ça ne s’adresse pas seulement à toi. Tous les bénévoles doivent le faire. On ne veut pas qu’ils passent leur temps à consulter leur SMS ou leur compte Facebook lorsqu’ils sont avec les patients.

Zoé lui remit son portable. L’adjointe le déposa dans un casier et lui donna un coupon.

— De toute façon, dit Zoé, pour le nombre d’amis que j’ai sur Facebook, ça ne ferait pas une grande différence.

L’adjointe la regarda pour la première fois avec une lueur dans des yeux. Elle lui demanda également.

— Il faudrait aussi que tu modifies ton apparence. Essaie donc de te trouver des jeans qui ne sont pas troués. Puis tes cheveux… Ici, ce sont de vieilles personnes qui n’ont pas l’habitude de voir des jeunes filles comme toi.

— Qu’est-ce qu’ils ont, mes jeans ?

— Ah Zoé…

L’adjointe se pencha sur le document qu’elle avait en main.

— C’est bien Zoé ton nom ?

— Oui.

— Tu peux m’appeler Marie. Zoé, t’es une belle fille, mais tu t’enlaidis. Je ne sais pas pourquoi et ce ne sont pas de mes affaires. Mais ici, les bénévoles n’ont pas pour but d’effrayer les bénéficiaires. Tu comprends ?

— Et si je ne veux pas…

— C’est simple, tu repars comme tu es venue. Je fais un signalement à ton agent de probation et tu retournes en cour.

— C’est dégueulasse !

— Peut-être, mais c’est comme ça. Le boulot ici est très difficile pour tout le monde et nous ne pouvons pas nous permettre de gérer en surplus des cas qui nous viennent de la cour et qui ne veulent pas se plier aux règles. Il y a des limites. Tu comprends ça. Il n’y a pas que toi au monde, Zoé.

— Ça, je le sais bien qu’il n’y a pas que moi au monde, même si parfois je me le demande…

Encore une fois, une lueur passa brièvement dans les yeux de Marie. Zoé reprit.

— D’accord, j’achèterai de nouvelles fringues, mais je ne vous garantis pas que ce sera pour demain. Pour les cheveux, j’ai un petit foulard ici. Je peux le mettre sur ma tête ?

Zoé sortit le foulard avec lequel elle s’entourait le cou parfois, puis enveloppa ses cheveux de façon experte. Elle avait déjà fait cela, c’était évident. L’effet fut immédiat. L’ovale de son visage fut mis en valeur. Un teint mat, des traits classiques et réguliers, des yeux marrons. Elle était vraiment belle, pas de cette beauté flamboyante qui fait tourner les têtes, mais plutôt de celle des statues grecques anciennes.

— Parfait !, lui dit Marie en souriant de toutes ses dents.

Zoé lui rendit son sourire. Son visage s’illuminait littéralement lorsqu’elle souriait. Cela ne lui arrivait presque plus maintenant.

Zoé suivit Marie pour une visite rapide de l’établissement. Cet environnement lui était vaguement familier. Il ressemblait aux hôpitaux qu’elle avait fréquentés naguère. Marie lui expliqua que les besoins étaient devenus tellement criants pour une clientèle de plus en plus âgée qu’il avait fallu fermer cet hôpital ouvert par les religieuses dans les années trente, mais devenu trop petit pour les besoins de première ligne. Il avait été réaménagé pour en faire un CHSLD.

Pendant leur promenade, Zoé put se faire une idée de la clientèle. Beaucoup de vieillards enfoncés dans les fauteuils roulants, certains complètement hagards. Les employés se démenaient pour donner les soins. Dans la salle commune, certains patients étaient accompagnés de bénévoles qui tentaient tant bien que mal de les animer — ou de les réanimer — en parlant avec eux ou en jouant aux cartes. Zoé était touchée par cette misère quelle ne soupçonnait pas.

Revenue au comptoir de l’entrée, Marie ouvrit et examina un grand cartable. Elle fronça les sourcils en s’arrêtant sur un nom.

— Tiens, j’ai un nom pour toi. Comme je soupçonne que tu es une fille de défi, j’ai un beau cas : Madame Andréa. Oui, ce sera un bien beau défi, Madame Andréa. Je trouve qu’elle te ressemble.

— Pourquoi dites-vous ça ?

— Attends un peu de la rencontrer. Pour le moment, aucun des bénévoles qu’on lui a envoyés n’a résisté plus de deux jours.

— Et vous trouvez qu’elle me ressemble ?

Marie lui sourit de nouveau sans rien dire. Elle alla chercher un autre dossier, l’ouvrit et lit pendant un moment en tournant quelques pages.

— Quand Madame Andréa est arrivée ici, elle était déjà très mal en point. En fait, il ne lui reste pas beaucoup de temps à vivre.

— Est-ce qu’elle le sait ?

— Nous ne lui avons rien dit, mais elle le sait sûrement.

— Qu’est-ce qu’elle a ?

— Elle a une cirrhose avancée. C’est une alcoolique. Elle est arrivée en ambulance il y a quelques mois. On l’avait trouvé sans connaissance dans un petit appartement miteux de Limoilou. On l’avait soigné tant bien que mal à l’hôpital, mais comme on ne pouvait plus rien pour elle, on nous l’a amenée ici.

— Elle ne pouvait pas retourner chez elle ?

— Il n’y avait plus de chez elle. La chambre qu’elle occupait avait été relouée rapidement. On ne lui connaît aucun parent, proche ou lointain. Madame Andréa vivait complètement seule.

— Comment gagnait-elle sa vie ?

— Elle bénéficiait de l’aide sociale. On ne connaît pas beaucoup de choses à son sujet. Nous avons appris qu’elle avait été un temps infirmière à Québec. Sans doute que son penchant pour l’alcool lui a fait perdre son emploi. Mais on ne le sait pas. Elle n’est pas très bavarde, tu verras. Les confidences, ce n’est pas son genre. Puis, elle n’est pas toujours d’agréable compagnie.

Marie s’arrêta un instant. Son visage devint grave soudainement. Elle ajouta.

— Ce serait malheureux qu’elle décède sans qu’au moins une personne lui tienne la main. Ne trouves-tu pas ?

Zoé ne dit rien. Elle pensa à son père qu’elle n’avait pas pu accompagner lorsqu’il est mort dans un accident. Elle n’avait même pas eu droit de voir son corps exposé, le cadavre étant tellement détérioré que l’embaumeur n’avait pas pu reconstituer son visage. Le cercueil était resté fermé.

— Je vais essayer…

— Parfait !, dit Marie avec pour la troisième fois une lueur dans les yeux.

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