Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 5: Zoé et madame Andréa)

Brisbane © Marcel Viau

Zoé s’approcha de la chambre 302. La porte étant ouverte, elle entra et aperçut un lit fait, les objets usuels rangés et un fauteuil roulant près de la fenêtre. Elle vit d’abord le dos de quelqu’un assis dans le fauteuil, puis des cheveux longs et blancs sommairement peignés par une préposée aux bénéficiaires. Ses épaules étaient recouvertes d’un châle beige malgré une température adéquate dans la chambre. Il faisait beau dehors.

Zoé avança lentement en faisant du bruit avec ses souliers. Elle ne voulait pas faire sursauter la vieille dame. Arrivée près de la fenêtre, elle put examiner un peu mieux la tête de Madame Andréa. Ce qui frappa au premier abord dans son visage, c’était ses yeux. Ils étaient bleus de mer, d’un bleu virant au violet près des pupilles. La beauté de ses yeux était cependant gâtée par une face jaunâtre, plissée, affaissée par endroit d’où ressortaient un nez fin un peu long et une bouche bien proportionnée, mais dont de nombreuses rides couronnaient des lèvres minces. Cette femme avait sans doute déjà été belle un jour, mais il y avait de cela longtemps.

— Bonjour Madame Andréa !

Le ton se voulut joyeux et engageant, mais il ne l’était sans doute pas assez, car Madame Andréa regarda à peine Zoé avant de tourner son regard vers l’extérieur.

— Je m’appelle Zoé. Je suis la bénévole qui va s’occuper de vous.

Pas de réaction. Madame Andréa fixait le ciel comme si elle attendait quelqu’un ou quelque chose. Zoé commença à perdre contenance. Elle resta là en se demandant comment établir le contact lorsque Madame Andréa se tourna vers elle et lui fit signe de s’approcher. Zoé obéit en se penchant vers elle. Madame André marmonna quelque chose qu’elle n’entendit pas. Elle s’approcha davantage.

— Me donnerais-tu un petit verre de gin ?

Zoé, surprise de la demande, ne sut pas que répondre. En regardant autour, elle aperçut sur la table mobile qui servait à déposer les cabarets de nourriture un pichet d’eau et un verre en plastique transparent. Elle remplit le verre à moitié et revint le donner à Madame Andréa. Celle-ci l’attrapa sans la remercier et en but une gorgée. Tout aussitôt, elle recracha le liquide et lança le verre par terre, arrosant au passage quelques pans des vêtements de Zoé. Celle-ci se recula en vitesse en essuyant tant bien que mal avec la main l’eau sur son jeans troué. Elle regarda avec colère la vieille femme, mais se retint de parler.

— C’est pas du gin, ça ! À quoi tu sers, toi, si je peux pas avoir mon gin ?

La jeune fille aurait bien aimé réagir en lui lançant : « Maudite vieille folle ! » À la place, elle lui dit.

— Mon nom, c’est Zoé et vous ?

— Tu peux repartir d’où t’es venue. J’ai pas besoin de toi. J’ai besoin de personne.

Encore une fois, Zoé prit sur elle de ne pas réagir. Elle commença à comprendre pourquoi Marie lui avait laissé entendre qu’aucun bénévole ne voulait être en sa présence. Zoé tourna les talons et repartit en se disant qu’elle demanderait une autre affectation, quelqu’un de plus facile. Après tout, elle ne voulait même pas être ici. Ce n’était pas son choix.

En arrivant à la porte toutefois, elle s’arrêta net. Elle se souvint de ce que Marie lui avait dit. « Tu es une fille de défi ». Comme avait-elle deviné cela en la connaissant à peine ? Cela lui échappait. Pourtant, Marie avait raison. C’était on ne peut plus vrai. Rien ne la motivait davantage jadis qu’un défi à relever. Elle tenait cela de son père qui n’avait peur de rien. Il lui avait transmis ce goût d’aller à la limite de ses capacités… « et même au-delà », se dit-elle. La situation actuelle avec Madame Andréa fit remonter ce goût qu’elle avait perdu depuis une éternité.

Zoé se retourna en jetant un regard circulaire dans la pièce. Ses yeux stoppèrent sur une chaise en métal légèrement rembourrée au siège et au dossier. Elle prit la chaise et s’approcha de Madame Andréa. Elle installa sa chaise en parallèle du fauteuil roulant, s’y assit et regarda dehors. Le tableau aurait paru étrange pour quelqu’un jetant un œil par hasard dans la pièce : une vieille dame dans son fauteuil et une jeune fille dans sa chaise regardant toutes les deux en silence dans la même direction par la fenêtre. Plus un mot ne fut plus prononcé ce jour-là.

En regardant dehors, Zoé se remémora ses séances aux Narcotiques anonymes. La première rencontre avait été affreuse. On aurait dit que tout le monde la scrutait. Elle avait l’estomac noué et son cœur palpitait. Elle avait rempli le questionnaire distribué à ceux qui venaient pour la première fois aux réunions. Il lui avait semblé d’abord que les questions étaient toutes plus stupides les unes que les autres. De toute façon, aucune ne s’adressait à elle. Elle, elle n’était pas dépendante. Elle était capable d’arrêter n’importe quand. Elle était simplement dans une passe difficile et elle s’en sortirait toute seule, comme elle l’avait toujours fait.

Quand elle avait assisté à la première rencontre toutefois, elle en était sortie plutôt sonnée. En entendant les quelques témoignages, elle avait pris conscience que, malgré les situations diverses et le type de drogue, le cheminement d’un dépendant aux narcotiques était semblable à tous les autres. Les témoins reconnaissaient qu’ils avaient perdu le contrôle sur leur vie, que leur dépendance les privait de leur liberté, qu’elle les avait coupés des parents et amis.

Zoé s’était reconnue. C’était elle. Depuis deux ans, depuis son accident, elle n’arrivait plus à faire face. Elle avait d’abord pris de l’Oxycodon pour la douleur. Elle avait continué parce qu’elle n’y arrivait pas. Une douleur d’un autre type la rongeait de l’intérieur, une angoisse profonde qui la troublait et à laquelle elle était incapable d’échapper malgré ses efforts. Elle descendait la pente, mais ce n’était plus la piste de neige. Elle glissait en snowboard dans un monde inconnu et sombre. Il n’y avait plus de finish line en bas, qu’un trou noir et sans fond. Pourtant, elle se battait. Ça oui ! Elle se battait. Pour maintenir son équilibre, pour contourner les portes du parcours, pour contrôler sa vitesse. Elle se battait. Mais c’était devenu difficile, inutile peut-être.

À la sortie de cette première rencontre chez les NA, elle avait compris quelque chose. La première étape à franchir selon les NA était la suivante : « Nous avons admis que nous étions impuissants devant notre dépendance, que nous avions perdu la maîtrise de notre vie. » Voilà bien ce que Zoé avait compris : elle avait perdu la maîtrise de son snowboard. Et maintenant, elle glissait en downhill vers le gouffre. Elle avait compris que sa vie lui échappait. Zoé avait franchi la première étape, ce qui était un pas dans la bonne direction.

Depuis un mois, Zoé avait commencé son sevrage. Son agent de probation voulait qu’elle attende un peu avant d’entreprendre ses travaux communautaires. Il la trouvait peu apte à faire ce travail de bénévolat tant qu’elle était dans cette condition. Cela avait prolongé d’autant sa période de probation, mais c’était mieux ainsi. De toute façon, elle n’avait pas eu le choix. Depuis son arrestation, elle n’avait plus vraiment le contrôle de sa situation. Elle vivait une double dépendance : aux narcotiques et aux institutions judiciaires.

Sa marraine d’abstinence devait avoir dans la jeune trentaine. Elle était soignée dans son apparence, signe évident d’une bien nantie. À la voir, personne n’aurait cru qu’elle participait semaine après semaine depuis plus de six ans aux rencontres des NA. De prime abord, elle semblait aux antipodes de Zoé, mais allez savoir pourquoi, il s’était produit un déclic entre elles dès le début. Sophie — c’était son nom — avait été d’une franchise désarmante lorsqu’elle avait fait son témoignage et c’était sans doute ce qui avait plu à Zoé. Sophie s’était rapprochée de Zoé en prenant un café. La conversation sur tout et sur rien avait été agréable. On avait dit à Zoé qu’il était important de se choisir une marraine (une marraine, c’était mieux qu’un parrain pour elle). Alors, comme il fallait le faire, elle avait demandé à Sophie et celle-ci avait accepté.

Sophie avait beaucoup plus d’« expérience » que Zoé dans la dépendance puisqu’elle avait consommé des drogues de toutes sortes depuis l’âge de 13 ans. Cela faisait maintenant plus de six ans qu’elle était sobre. La période de servage avait été particulièrement difficile. Il lui avait fallu être hospitalisée quelque temps. Mais elle s’en était sortie, vraisemblablement. Après quelques rencontres, Sophie savait déjà plusieurs choses au sujet de Zoé : elle avait été une athlète de haut niveau ; elle avait eu un accident grave qui avait brisé net son ambition d’aller aux Jeux olympiques ; elle consommait, mais relativement modérément selon Sophie qui en avait vu d’autres ? Elle lui avait dit récemment :

— Je trouve que tu progresses bien, Zoé.

Zoé ne la croyait pas vraiment. Il lui semblait qu’elle était dans une impasse. Certes, elle avait cessé de consommer de l’Oxycodon, mais elle devait toujours continuer à prendre son antidote qu’elle percevait comme une béquille. Surtout, elle se sentait comme une merde, incapable, impuissante, un état qu’elle détestait. Elle l’avait dit à Sophie qui lui avait répondu.

— Donc, ça va mieux, avait dit Sophie en riant. Tu es prête à la deuxième étape.

Zoé savait vaguement de quoi il s’agissait. Elle avait évidemment lu attentivement les douze étapes des NA. Elle avait appris qu’il était très important de franchir ces étapes l’une après l’autre, de ne surtout pas en sauter une ou de ne pas aller trop vite dans la démarche. Sa marraine serait précieuse à cet égard.

La deuxième étape l’avait surprise lorsqu’elle l’avait lue, et encore plus lorsqu’elle avait continué sa lecture des autres étapes. On y parlait de Puissance supérieure, de Dieu même. Non pas que ce sujet répugnait à Zoé. Comme la plupart des jeunes de son âge pour qui vivre et laisser vivre était une norme plus qu’une exception, elle n’avait pas de réticence particulière envers la religion ou la spiritualité. Elle-même s’était par période posé des questions de ce type à la suite de certaines lectures — Zoé aimait lire —, mais rien pour l’avoir marquée.

Comme Sophie connaissait par cœur toutes les étapes. Elle l’avait donc débité sur un ton monocorde : « Nous en sommes venus à croire qu’une Puissance supérieure à nous-mêmes pouvait nous rendre la raison ».

— Qu’est-ce que ça veut dire ? avait demandé Zoé.

— Tu sais, tu peux mettre tout ce que tu veux sous l’expression « Puissance supérieure ». Ça dépend de toi.

Zoé avait alors repensé à sa nuit à l’urgence de l’Hôtel-Dieu. Elle se souvenait avoir regardé les étoiles, chantonné l’Hymne à la nuit et senti une chaleur particulière lui traverser le corps.

— Ça pourrait être les étoiles ? lui avait-elle répondu avec un air moqueur.

— Ce que tu veux ! Tu sais, la première étape est difficile. Elle fait le vide en toi. Et c’est ce vide que tu ressens actuellement.

— Ça, c’est sûr. C’est comme lorsque j’essayais de me tenir debout après mon accident et que je n’y arrivais. Sauf que là, c’est dans ma tête.

— Quand tu as réappris à marcher après ton accident, il y avait bien quelqu’un qui t’a aidée ?

— Oui, je me souviens bien. Il y avait un grand bonhomme très fort qui me faisait faire des exercices douloureux. Il me poussait à réagir et n’acceptait jamais que je me plaigne. Je crois que je lui dois de remarcher à nouveau.

— Dans la deuxième étape, tu dois trouver ton Grand bonhomme d’en haut. Il n’aidera pas ton corps cette fois, mais ton âme et ta tête.

— Est-ce si nécessaire ?

— Oui, je le pense. Il est vrai que je ne suis pas la mieux placée pour te donner une réponse là-dessus. Ce que je sais cependant, c’est que j’ai commencé à croire en moi lorsque j’ai commencé à croire que Dieu pouvait me venir en aide. Je sais aussi par expérience que ceux qui n’ont pas pris cette étape au sérieux retrouvent rapidement leurs vieux démons.

Zoé avait réfléchi sérieusement à ce que Sophie lui avait dit. Elle se rappelait les moments où elle se sentait le plus libre, lorsqu’elle glissait sur le traîneau avec son papa, lorsqu’elle dévalait une piste de neige de snowboard. Il y avait dès lors comme une lueur spéciale, enveloppante, sereine qui se produisait dans sa tête. Elle commençait maintenant à comprendre que cette lueur, ce n’était pas elle qui se la donnait par son acharnement au travail. Cette illumination lui arrivait de l’extérieur ; elle lui était donnée. Ses efforts consistaient simplement à ouvrir une porte dans sa tête pour laisser pénétrer la lueur des étoiles. Et c’était cette lueur qui venait éclairer ses ténèbres.

 

Madame Andréa s’était mise à bouger à côté d’elle, ce qui sortit Zoé de ses rêvasseries. Elle vit son visage grimacer de douleur. Zoé avait presque oublié que cette femme était très malade et qu’elle devait sans doute endurer des souffrances terribles.

— Je veux me coucher, dit-elle dans un râle.

— Je vais chercher l’infirmière.

Zoé partit en courant vers le comptoir des soins et parla à l’infirmière. Celle-ci se dépêcha de venir dans la chambre 302 avec à la main un plateau déjà préparé où il y avait une seringue. Les deux femmes s’approchèrent du fauteuil roulant où la vieille dame grimaçait de douleur. Elles l’aidèrent à se lever et à se coucher dans le lit. Pendant que l’infirmière donna la piqûre à Madame Andréa, Zoé la borda en lissant ses draps. Puis, elle lui dit :

— Je reviendrai demain.

Le visage de la vieille se détendit presque instantanément après avoir reçu la piqûre. Elle avait les yeux fermés lorsque Zoé lui parla. Il n’était pas certain qu’elle ait entendu ses mots.

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