Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 7: Le mariage d’Andréa)

La jeune femme en robe de mariée s’examinait dans la psyché. Elle pleurait à chaudes larmes. Des gouttes glissaient sur la fine dentelle de sa mantille. Le maquillage que sa mère avait mis tant de temps à réaliser se défaisait, soulignant de traces noires ses beaux yeux bleus. De longs cheveux d’un blond vénitien fraîchement coiffés de la veille sortaient du diadème blanc serti de fausses perles. Elle était grande et surtout d’une rare beauté, si l’on faisait abstraction de son maquillage dégoulinant et de ses yeux rougis par les pleurs.

Elle avait été heureuse autrefois. Il y a longtemps, c’est vrai. Ses parents la laissaient passablement libre d’aller où elle voulait et quand elle le voulait. De toute façon, qu’avait-on à craindre dans ce village où tout le monde se connaissait, ce village du bout du monde ? Dès qu’elle sortait de la maison au printemps, elle se précipitait vers la mer en bas de la pente douce. Au printemps, c’était merveilleux ! La neige avait presque tout fondu et l’on pouvait marcher sans crainte sur la berge. Combien d’heures avait-elle passées à regarder les grands morceaux de glace parfois hauts de plusieurs mètres flottés paresseusement en se dirigeant vers le large ?

Elle se rappelait sans difficulté les odeurs de varech, le cri des goélands, le vent sur sa peau. Le vent. Comment oublier le vent ? Il était présent hiver comme été, parfois ravageur, parfois tranquille. Il était toujours là. Certains travailleurs saisonniers venus ici pour faire un coup d’argent sur les bateaux de pêche repartaient après quelques semaines, incapables de le supporter. Le jour, le vent fouettait les visages, gelait les doigts, battait les vêtements qu’il traversait sans pitié, laissant les pauvres corps transis à perpétuité. La nuit, c’était presque pire. On l’entendait siffler à travers les fenêtres, cogner sur les tuiles de toit, taper sur le volet que l’on n’avait pas encore réparé : toc-toc, toc-toc, toc-toc. Sans cesse. Si encore ce maudit vent avait soufflé avec la régularité du métronome. Et non ! Il venait toujours par bourrasque. Parfois il s’arrêtait complètement en laissant l’espoir que tout était fini, que l’on pouvait se reposer enfin. Puis la minute suivante, il soufflait à décorner les bœufs. C’était surtout cette absence de régularité qui jouait sur les nerfs. Le vent était imprévisible.

— Andréa ! Qu’est-ce que tu fais ? Tout le monde t’attend.

— J’arrive, maman !

Andréa prit quelques mouchoirs de papier et essuya le mieux possible les larmes. Elle ne pouvait évidemment pas refaire son maquillage, mais elle remit tant bien que mal du mascara sur ses cils, les soulignant d’une ligne de crayon noir, mit de l’ombre à paupières et tamponna un peu de fond de teint autour des yeux. Elle avait toujours envie de pleurer, mais elle s’obligea à se souvenir de ces moments heureux sur la grève lorsqu’elle regardait de loin les bateaux partir pour leur première pêche de la saison. Maman et elle venaient toujours dire au revoir à papa pour l’occasion. Toutes les deux, elles faisaient de grands gestes des bras pour le saluer, mais toutes les deux savaient pertinemment qu’il ne pouvait pas les voir. Le bateau était beaucoup trop loin.

Partir en mer, c’était comme jouer aux dés avec la nature. Plusieurs n’étaient jamais revenus, arrachés à leur bateau et à la vie par une tempête aussi soudaine qu’imprévisible. On connaissait les risques. Mais que pouvait-on faire d’autre ici, dans ce village perdu à la limite de la Côte-Nord ? Les villageois avaient toujours été des marins de père en fils depuis des générations, depuis que les premiers colons se sont installés au XVIIIe siècle. Et même avant. Les Basques n’étaient-ils pas venus dès le début du XVIe siècle pêcher la morue et chasser la baleine sur leur coquille de noix ?

Bien sûr, on avait ouvert des mines de fer et de titane dans l’arrière-pays, mais elles étaient trop éloignées pour les gens du village. Seuls les habitants plus proches du Centre-du-Québec pouvaient en profiter. La route 138 n’était jamais arrivée jusqu’ici malgré les promesses électorales. Récemment, les politiciens faisaient encore miroiter l’arrivée de la route pour l’été 1975, mais personne n’était dupe.

Oui, Andréa avait été heureuse ici, au temps où tout était clair comme le ciel d’été et limpide comme la mer à marée basse. Elle allait ramasser des coquillages selon les saisons : des coques, des palourdes, des buccins, des couteaux. Chaque fois, maman faisait un sacré festin. Andréa aidait son père à raccommoder des filets et sa mère à faire des tourtes. Elle était fille unique, un phénomène rare au village. Certains disaient d’elle que c’était une enfant gâtée, que ses parents lui passaient tout. C’était faux évidemment. Il fallait respecter l’intransigeante autorité paternelle et celle de sa mère, gardienne des conventions sociales impitoyables. D’un tempérament conciliant, Andréa s’en accommodait. Ce qui de l’extérieur apparaissait comme une prison lui procurait malgré tout un sentiment de sécurité. Elle se sentait libre parce qu’elle ne connaissait pas autre chose.

Parfois, il est vrai, en fixant l’horizon qui se perdait au loin dans la mer, elle avait envie d’un ailleurs. En s’adressant aux cormorans qui flottaient dans les airs avec tant de facilité, elle se disait pour elle-même : « Emmène-moi très loin, là-bas ». Non pas qu’elle souffrit d’être ici. Non ! Pas vraiment. Du moins, pas quand elle était petite fille. Cependant, quelque chose au fond d’elle la poussait à attendre autre chose de la vie que cette indolente routine. Peut-être quelque chose ou quelqu’un l’attendait-il à l’autre bout du monde ? Elle ne savait pas encore à cette époque que le bout du monde, c’était ici.

Le soir, il lui arrivait de s’asseoir sur les marches de la galerie et de contempler les étoiles. Elle en connaissait plusieurs. La Grande Ourse, si facilement repérable, une casserole dont le manche se terminait par l’étoile Polaire. La Petite Ourse, sa sœur miniature. Le Dragon et sa série de petites étoiles difficiles à voir et dont la queue serpente entre la Petite Ourse et la Grande Ourse. Puis Acturus et le Bouvier. Puis, le Cygne en plein cœur de la Voie lactée. Enfin, Cassiopée la belle regardant sa fille Andromède, tache laiteuse et diaphane, que les Perséides venaient traverser au mois d’août. « Cette tache ressemble à un œil bienveillant », se disait-elle alors. Andromède la regardait de là-haut. Cela la réconfortait.

Par nuit claire, elle pouvait voir des étoiles par centaines, par milliers. Peut-être y en avait-il des millions et même des milliards ? Quelques fois, cela lui faisait peur de regarder le ciel. Elle n’aurait pas voulu se perdre entre les galaxies, seule, vulnérable, abandonnée de tous. La nuit était trop profonde. Le néant trop présent. Heureusement qu’elle vivait ici, sur la terre, dans ce village, ce cocon protecteur.

Tout le monde se connaissait ici et elle avait cru longtemps que tout le monde s’aimait. C’était faux évidemment. Elle apprit en grandissant les rancunes tenaces, les ragots destructeurs, les inégalités sociales aussi. Certes, les gens étaient gentils. Ils s’appelaient par leur prénom. Ils s’entraidaient quand venait le temps. Le village était une forteresse inexpugnable qui sauvegardait ses habitants du monde extérieur. Le milieu était tissé serré, pour le meilleur et pour le pire. Plein de codes tacites formaient la trame du quotidien. On les apprenait avec le temps par essais et erreurs. Il fallait les respecter sous peine d’exclusion fatale.

Andréa était maintenant prise au piège dans les tenailles géantes des conventions non écrites du village. Les choses commencèrent lentement à changer lorsqu’elle avait terminé l’école secondaire. Elle avait trouvé un emploi à la conserverie de poissons du village. Andréa s’était épanouie et portait avec majesté ses dix-huit ans. On disait qu’elle était plus belle que sa mère à son âge, et ce n’était pas peu dire. Tous les garçons se disputaient pour obtenir ne serait-ce qu’un regard de sa part. Même Phil, son meilleur ami depuis l’école primaire, la regardait maintenant d’une autre façon. La vie suivait son cours inexorablement pour Andréa jusqu’à ce que le patron de la conserverie et aussi le maire du village vienne faire une rare visite à son usine.

Don Miller était le dernier d’une famille d’entrepreneurs qui avaient fait la fortune du village. Miller Fishery avait organisé la pêche sous un mode quasi industriel rendant le commerce florissant autant pour son entreprise que pour le village. Son grand-père avait lancé l’entreprise avec deux bateaux de pêche achetés à crédit. Son père en avait acquis deux autres et avait fait construire la première conserverie. Quand Miller reprit les rênes de l’entreprise, il accéléra la cadence. Dès qu’un patron pêcheur fléchissait, par manque d’organisation ou tout simplement parce qu’il dépensait trop, Miller flairait le sang comme un grand requin blanc. Il lui offrait de racheter son bateau pour une somme dérisoire en lui promettant de le garder comme employé, une promesse qu’il ne tenait pas toujours. C’est ainsi qu’il acquit avec le temps plus des deux tiers de la flotte de pêche du village. Il fit également moderniser et agrandir la conserverie de poisson qui transformait morues, harengs, capelans, pétoncles et buccins.

Miller avait le gabarit typique des pêcheurs de morue. Pas très grand, mais râblé. Une tête ronde, de petits yeux de fouine et une moustache trop courte le faisaient vaguement ressembler au gros de Laurel et Hardy. Personne toutefois n’aurait osé faire allusion à cette ressemblance devant lui. Il était fort comme un taureau et quiconque osait s’en prendre à lui dans une bagarre en prenait pour son rhume. D’ailleurs, il n’avait pas besoin de se battre souvent tellement tout le monde le craignait. Il était l’employeur de la grande majorité des personnes, hommes et femmes, qui vivaient au village. Il avait quasiment droit de vie ou de mort sur la plupart. Quand il prenait en grippe l’un ou l’autre, souvent pour des questions d’argent, il valait mieux que cette personne s’expatrie, parce qu’elle n’avait plus aucun avenir au village.

Miller était un homme dur en affaire, mais il ne répugnait jamais à la tâche. Combien de fois l’avait-on vu prendre la mer sur l’un de ses cordiers parce qu’il était insatisfait du travail de ses employés ? En quelques jours, il réussissait toujours à rapporter plus de poissons que la plupart des autres. Comme pêcheurs, c’était un véritable magicien. Comme patron toutefois, il était impitoyable. Dès que la productivité baissait sur un bateau de pêche ou à la conserverie, il se débarrassait sans état d’âme du maillon faible.

À l’âge de trente-trois ans, Miller était célibataire. Il disait n’avoir pas le temps de s’occuper d’une femme. Miller Fishery lui demandait tout son temps et de toute façon les enfants l’énervaient et il n’en voulait pas. Il ne s’intéressait pas aux gens du village. C’était pour lui des outils de production sans plus. Il n’avait pas d’amis, seulement des obligés. Comme maire du village, il devait nécessairement composer avec quelques personnes, ne serait-ce que les échevins, les employés de la ville ou ceux qui venaient solliciter son aide ? Il lui fallait aussi présider la chambre de commerce et même (quel pensum !) se prêter à des séances de coupage de rubans ou encore à des visites à l’hôpital pour saluer un employé blessé. Mais il évitait autant que possible toute promiscuité.

Quand Miller entrevit Andréa à la conserverie, il se passa quelque chose en lui qu’il n’avait jamais ressenti jusqu’alors. Cette femme était belle à éclipser le chatoiement d’un diamant et lumineuse à faire pâlir le soleil. Jamais il ne s’était intéressé à ces tâcheronnes qui travaillaient à son usine, encore moins à celles qui tentaient d’attirer son attention. Mais lorsqu’il avait vu Andréa pour la première fois, il en fut subjugué. Il était revenu plus souvent à l’usine à seule fin de l’apercevoir de nouveau. Chaque fois, il se passait le même phénomène : son cœur s’accélérait, il avait chaud et se sentait rougir, ce qui ne lui arrivait jamais. Était-ce cela le coup de foudre ? Était cela l’amour ? En réalité, il ne se posait même pas ces questions. Il ne savait qu’une chose : cette merveille devait être à lui, à lui tout seul.

Le père d’Andréa avait déjà eu son cordier à lui. Mais quelques mauvaises années de pêche infructueuse l’avaient mis au bord de la faillite. Il avait cédé à Miller son bateau pour une bouchée de pain et depuis lors, il travaillait pour lui. Lorsque Miller a souhaité prendre Andréa pour épouse, il était venu le voir pour en discuter. Le père d’Andréa lui avait promis d’en parler à sa fille.

— Monsieur Miller, il est venu me voir cette semaine.

— Que te veut-il encore ? Il ne t’a pas fait assez de mal comme ça.

— Non, il ne faut pas dire, ça, Andréa. Il a été bon pour nous, il nous a sauvés de la faillite. Il continue à m’employer comme capitaine. Il a été bon !

— Je ne suis pas certaine que le mot « bon » s’applique à lui… mais si vous le dites. Et alors, que vous voulait-il ?

— Bien… Il paraît qu’il t’a remarqué à la conserverie.

— Oui, et alors ? Il est venu plusieurs fois dernièrement, c’est vrai. Je ne pense pas qu’il m’ait remarqué.

— Voyons Andréa. Tu es la plus belle femme du village. Penses-tu qu’un homme peut rester indifférent lorsqu’il te voit ?

— Qu’est-ce que vous êtes en train de me dire ?

— Il voulait savoir si tu sortirais avec lui.

— …

— Une fréquentation très sérieuse… Tu n’as rien à craindre.

— …

— … Il veut t’épouser.

— Quoi ? Il veut m’épouser ! Mais il ne me connaît pas… et je ne le connais pas.

— Voilà pourquoi il veut te fréquenter… pour te connaître… il est très sérieux, tu sais.

— Mais papa. Il ne me dit rien, cet homme. Il est laid et vieux.

— Tu exagères quand même…

— Puis, il a une réputation d’homme dur et méchant…

— Une réputation qu’il ne mérite pas…

— Je ne veux pas l’épouser.

— Tu ne comprends pas, Andréa. Tu n’as pas le choix… Nous n’avons pas le choix… Tu sais ce que cet homme est capable de faire à qui lui résiste. Pense à ta mère et à moi. Que deviendrons-nous si je perds mon poste de capitaine et que ta mère ne travaille plus à la conserverie ? As-tu pensé à ça ?

C’est à partir de ce moment-là qu’Andréa commença à pleurer. Il ne s’est pas passé une semaine ensuite sans qu’elle n’aille se perdre loin sur la grève afin de vider toutes les larmes de son corps. Elle s’était toujours crue protégée des malheurs de ce monde par des parents aimants et un village forteresse. Or, ses parents la livraient à ce monstre et personne au village ne lèverait le petit doigt pour l’en empêcher. Tout le monde l’abandonnait comme un vulgaire bout de bois tordu sur la plage de sable. Où était allée cette confiance naïve aux autres qui l’avait rendue si heureuse dans son enfance ? Elle se jura depuis qu’on ne l’y reprendra jamais plus.

Andréa continua à se regarder dans le miroir, à replacer son diadème et sa voilette, à remonter son corsage. Elle se retourna ensuite, puis marcha d’un pas lent vers la sortie de la chambre, là où l’attendaient avec impatience les invités de la noce. Elle se sentit comme la condamnée qu’un capitaine malveillant poussait avec son épée sur la planche la menant sans retour à la chute fatale dans la mer.

Elle ouvrit, fut accueillie par une clameur de joie et referma hermétiquement derrière elle la porte sur son passé.

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