Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode 8: Andréa et Miller)

Trélazé © Photo de Marcel Viau

Cela faisait maintenant presque une année qu’Andréa était mariée. Miller, son mari, était parti en mer pour deux jours. Il avait embarqué sur la Gaspésienne No 35, l’un de ses cordiers préférés. Avec ses 45 pieds de la poupe à la proue, le bateau n’était pas très grand, mais robuste. Miller pouvait manœuvrer et pêcher avec un minimum d’hommes d’équipage, trois, parfois même deux, incluant lui-même. Toutes les économies étaient bienvenues. Il n’était pas devenu riche en jetant son argent pas les fenêtres. Il négociait toujours ferme lors de l’achat de bateaux ou d’équipement, dur en affaire et ne faisant jamais de cadeaux. Il payait aussi ses employés le minimum. Les gens disaient de lui qu’il était « peigne », ce qui voulait sans doute dire pingre.

On ne peut pas dire non plus que son train de vie était tape-à-l’œil. Toujours habillé de la même façon, sauf dans certaines cérémonies où il mettait une cravate sans attacher le col de chemise. Sa maison ne sortait pas de l’ordinaire dans ce village où chaque habitation se ressemblait, cottages d’un seul étage en clins blancs et à toiture de bardeaux d’asphalte. Le village se composait en fait de plusieurs agglomérations dont la plus importante n’avait qu’une seule rue principale et à peine quelques rues secondaires. On y trouvait une église catholique, une école primaire et même un dispensaire que les habitants appelaient avec emphase « l’hôpital ».

Dans ces moments où Andréa se trouvait seule à la maison, elle avait le sentiment de respirer. La maison vide l’effrayait moins que la présence de ce mari encombrant et dominateur. Elle n’avait plus besoin de se cacher pour prendre son petit verre de gin — et parfois deux ou trois. S’il venait à s’apercevoir qu’elle se livrait à son péché mignon, elle devait subir ses amers reproches : « Maudite soulonne ! Arrête de boire comme ça. Tu me fais honte ! ».

Miller n’était pas comme cela avec elle au début. Il semblait si fier d’avoir pu mettre le grappin sur cette beauté qui l’avait tant troublé lorsqu’il l’apercevait à la conserverie. Quand Andréa avait accepté de le marier (avait-elle vraiment eu le choix ?), il organisa la noce la plus somptueuse. Contrairement à ses habitudes et à contrecœur, il dépensa sans compter pour offrir à sa dulcinée le mariage de ses rêves. Il refusa l’argent du père d’Andréa qui aurait dû normalement assumer les frais de la noce. Non par générosité, mais parce que la cérémonie n’aurait jamais été à la hauteur de ce qu’il voulait pour cet événement : un moment marquant pour lui, pour le village et aussi bien sûr pour elle.

Non, il n’était pas cet être sans cœur au début. Il la sortait au restaurant le plus cher du village. Il était comme un paon qui fait la roue quand elle marchait à son bras sur le trottoir de la rue principale. Tout dans son comportement semblait dire : « Vous voyez, bande de niaiseux. Elle est à moi. » La plupart saluaient le couple avec révérence. Mais dès que Miller avait le dos tourné, on se moquait de lui ou encore on médisait à son propos. On prenait en pitié la belle Andréa qui s’était fait prendre dans ses filets. Vraiment ! Ce Miller était un sacré bon pêcheur.

Puis, tout le monde oubliait cette brève rencontre. Tous sauf Phil qui les regardait passer les bras ballants, le désespoir dans les yeux. Ce mariage d’Andréa avec Miller lui était resté en travers de la gorge. Phil aimait Andréa depuis toujours. Ils avaient été si proches. Ses parents étaient voisins (qui ne l’était pas dans ce village ?). Ils avaient ramassé des coquillages ensemble. Ils avaient couru pieds nus dans les vagues qui venaient mourir sur la plage. Ils s’assoyaient côte à côte dans la classe de madame Tremblay. Ils se donnaient des petits cadeaux le jour de leur anniversaire. Ils avaient partagé des fous rires, des moments de plaisir et de peine. C’était sa meilleure amie.

Phil était certain qu’elle l’épouserait un jour. Il en avait même déjà parlé au père d’Andrée. Il se souvenait comme si c’était hier de sa conversation avec lui. Sa mère lui avait dit de mettre son plus bel habit, une veste en tweed qu’il ne portait jamais. Il se sentait ridicule et à l’étroit dedans, mais il accepta quand même de le mettre pour faire plaisir à sa mère.

Avant d’arriver chez le père d’Andréa, il s’assura d’abord qu’elle ne fut pas à la maison. Il ne voulait surtout pas qu’elle soit au courant de sa démarche. Il se revoyait encore cognant à la porte avec à la main une boîte de biscuits que se mère avait préparés : « C’est pour Mme Joncas ». Celle-ci était venue lui ouvrir avec un grand sourire au visage. C’était de bon augure, pensa-t-il. Elle l’invita à venir s’asseoir au salon et s’esquiva dans la cuisine pendant que M. Joncas s’assit devant lui. C’était un homme à l’air sévère avec des yeux bleu de mer tirant sur le gris acier. Il lui demanda.

— Que me vaut l’honneur de ta visite ?

Évidemment, l’homme se doutait de sa démarche. M. Joncas ne l’avait jamais vu attriqué de la sorte et l’air effrayé de Phil en disait long sur ses intentions.

— Ben, M. Joncas… Je voulais… Je voulais…

— Ben oui, qu’est-ce que tu voulais ?

Décidément, M. Joncas ne cherchait pas à l’aider.

— Ben, vous savez… Il y a longtemps que vous me connaissez.

— Ça, c’est certain, je t’ai même porté dans mes bras quand tu avais encore des couches.

— Ben… Ben… Vous savez aussi qu’Andréa me connaît depuis longtemps aussi.

— Alors, dis donc, ça c’est toute une nouvelle. Es-tu venu seulement pour me dire des niaiseries pareilles ?

— Non… non… je m’excuse… C’est que je ne sais pas… comment le dire…

— Contente-toi de le dire comme ça vient.

— Ben, monsieur Joncas… je voulais… vous demander la permission… de fréquenter votre fille.

À ce moment-là, le visage de M. Joncas se fendit d’un large sourire.

— Et bien, ça t’a pris du temps à le sortir.

— Ouais…

— Bon, je vais en parler à Andréa. Tu la connais. C’est elle qui décidera.

Phil avait été si heureux de cette réponse pourtant ambiguë. Il remercia chaleureusement M. Joncas en lui serrant la main, salua Mme Joncas et partit presque en courant.

Dans un premier temps, M. Joncas se montra plutôt favorable à cette fréquentation. Il avait parlé de Phil à son épouse. C’était un garçon d’ici, honnête et travailleur. Mais Phil était un tantinet poltron. Il avait toujours été la tête de Turc de ses copains. C’est à lui qu’on jouait les plus vilains tours. Pour rire évidemment. Mais il s’accrochait et continuait à sourire. Il avait cette ténacité des faibles. C’était un doux et un tendre, ce qui dans ce village rude de pêcheurs n’était pas les qualités les plus recherchées. Néanmoins, il ferait sans doute un bon parti pour Andréa, faute de mieux. C’était un peu avant que se présente Miller pour faire une demande similaire.

 

Au début, Miller prenait soin de sa femme comme un bel objet précieux, un peu comme il traitait sa collection de bateaux miniatures en bouteille, seuls objets qui égaillaient un tant soit peu un foyer triste à mourir. En arrivant, Andréa commença à prendre en main la décoration, repeignit les cloisons, acheta de nouveaux meubles, décora les murs de marines achetées à prix d’or par correspondance. Elle se plut dans ce nouveau rôle de maîtresse de maison, tentant de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Après une période où il fallut absorber le choc de ce mariage de raison, elle voulut se convaincre que le temps arrangerait tout. C’était sa nature. Andréa cherchait toujours à voir le bon côté des choses.

Miller laissa faire son épouse dans ces transformations domestiques, jusqu’au jour où il mit brutalement le holà à ces dépenses extravagantes et inutiles. On ne peut pas dire qu’il fut enchanté de se retrouver quotidiennement dans un foyer à peine reconnaissable. Il avait cru que cela aurait fait plaisir à son épouse. Elle avait besoin d’être amadouée. Andréa n’était pas heureuse de son nouvel état, il le reconnut. Pourtant, il lui sembla faire tout son possible pour lui rendre la vie facile. Il se dit qu’elle vivait sans doute un moment d’adaptation tout à fait normal. Il chercha à s’en accommoder, convaincu que tôt ou tard elle arriverait à apprécier sa situation. Qu’elle arrive à l’aimer, c’était une autre histoire. Pour Miller, il l’admit lui-même, ce n’était pas ce qui importait le plus. Après tout, elle avait fait un beau mariage avec un homme puissant qui allait la protéger. Une épouse pouvait-elle en demander davantage à son mari ?

Miller avait toujours été un homme malhabile avec les femmes. Avant Andréa, il n’avait jamais fréquenté de filles. Il se tenait loin de ces êtres plutôt étranges qui passaient leur temps à jacasser, à minauder et à ne rien faire de leurs dix doigts. Elles ne semblaient pas avoir d’autres ambitions que de faire un beau mariage et d’avoir le plus d’enfants possible. Jusqu’à un certain point, les filles lui rendaient bien son indifférence. Elles le trouvaient ridiculement laid, un brin sauvage et pas très attirant, sauf pour son compte en banque. En vérité, lui-même ne se trouvait pas très beau ni très séduisant et il se savait peu à l’aise en présence des femmes. Il se voyait comme le vilain petit canard de la fable.

Il avait abandonné l’école très tôt afin de travailler avec son père. Ce dernier lui avait enseigné jeune les rudiments de la pêche hauturière. Son père était de la vieille école, comme son père avant lui. Il transmettait à son fils son savoir de la seule façon dont lui-même l’avait acquis : à coup de trique. Le fils Miller se faisait battre plus souvent qu’à son tour à la moindre erreur. Il avait fini par l’accepter. C’était la seule façon que son père connaissait pour lui faire entrer le métier dans la peau, une peau restée marquée par des années d’apprentissage.

Lorsque le fils Miller avait repris l’entreprise à la mort de son père, il était encore bien jeune, mais connaissait déjà toutes les ficelles du métier. Surtout, il avait la bosse des affaires, un talent qui lui venait de sa mère en l’occurrence. Elle tenait d’une main de fer les finances de l’entreprise, surveillant chaque sou entrant et sortant. Elle surveillait aussi les activités de son mari rêveur qui avait tendance à s’éparpiller dans des projets fumeux. Combien de fois ne l’avait-elle pas ramené à la raison par son argumentation à toute épreuve ? Miller Fishery était bien davantage aujourd’hui le produit du travail acharné de sa mère que de celui de son père.

Andréa n’avait pas connu d’homme au moment de son mariage. Ses parents étaient très sévères envers leur fille unique. Ils ne voulaient pas qu’elle devienne une marie-couche-toi-là comme celles qui traînaient à la salle de billard ou avec les bandes de garçons. Ils étaient très croyants aussi, de bons catholiques qui allaient avec elle à la messe tous les dimanches et recevaient régulièrement le curé pour ses visites paroissiales.

Elle n’avait à aucun moment mis en doute ce mode de vie qu’elle ne percevait pas comme imposé de l’extérieur. Son caractère s’y prêtait à merveille. C’était une jeune fille timide — ses parents disaient « réservée » — qui évitait d’être le centre d’attention. Elle aimait les choses simples : observer la nature, faire de longues promenades sur la plage, lire, regarder les étoiles. Jamais elle n’avait vécu ce genre de rébellion sans cause que bon nombre d’adolescents connaissent tôt ou tard. C’était une gentille fille, affable et généreuse. Mais il ne fallait pas s’y tromper. Il y avait en elle une certitude tranquille de sa valeur qui la faisait flotter un peu au-dessus des autres et rendait la plupart des garçons craintifs en sa présence. Comment approche-t-on une étoile si brillante ? Les mauvaises langues, surtout les femmes, la traitaient de « frachiée », une expression du terroir dont la signification pouvait s’étendre de « suffisante » à « arrogante ». Ce quant-à-soi qui lui était propre, elle l’avait perdu le jour à l’église où elle avait dû dire « oui ». Alors, quelque chose s’était brisé en elle, une chose irréparable. Elle avait compris qu’elle ne serait jamais plus la même.

La nuit de noces fut brutale, c’est le moins que l’on puisse dire. Andréa avait tant pleuré. Miller n’avait pas compris pourquoi. Il avait fait son devoir conjugal. C’était dans l’ordre de choses entre un homme et une femme. Qu’avait-elle à lui reprocher ? On ne peut pas dire qu’Andréa fut prise par surprise. Elle avait déjà une connaissance sommaire de l’anatomie des corps et de leur différence. Elle connaissait évidemment la mécanique de l’acte sexuel, du moins en théorie. Enfin, sa mère lui avait prodigué quelques bons conseils avant sa nuit de noces, la préparant psychologiquement à ce qui l’attendait.

Elle avait pleuré non parce qu’elle se sentait outragée dans son corps. Andréa n’était pas une sentimentale. Jamais elle n’avait rêvé du prince charmant. En ce sens, elle n’était pas comme les autres copines de son âge. Quand celles-ci se parlaient entre elles, il était question d’enfants, de belle maison et surtout de beau mari à la Robert Redford. Andréa ne rêvait à rien de la sorte. En réalité, elle n’aimait pas se projeter dans le futur. Elle était bien comme elle était. Elle voulait travailler rapidement pour ne pas dépendre de ses parents ni de quelqu’un d’autre d’ailleurs. Elle tenait au plus haut point à être libre, responsable de ses actes et de ses pensées.

Si rêves il y avait, ils étaient d’une autre nature. Chaque année, pendant le carême, un Père Blanc d’Afrique venait parler de sa mission au Congo ou ailleurs. Il arrivait avec des diapositives d’enfants malades ou souffrant de malnutrition. Il racontait l’exaltation de venir en aide aux plus pauvres, de la satisfaction de nous dépasser pour Jésus. Ces rêves lui convenaient mieux, car ils réalisaient son désir d’indépendance tout en puisant dans son fond naturel de générosité. Chaque fois que la conférence se terminait, elle ne manquait pas d’aller s’informer auprès du bon Père des besoins de missionnaires laïques. Elle s’était rendu compte finalement d’une chose : ce qui l’intéressait vraiment dans ces projets, hormis le fait de se retrouver dans des pays lointains, c’était l’absence d’attache et la liberté.

Andréa pleura cette nuit-là parce qu’elle avait vu sa liberté entravée à jamais, emprisonnée comme elle l’était dans une vie qui, elle le comprenait maintenant, ne la comblerait pas.

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