Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode15 : Les amours d’Andréa)

Bali-2@Marcel Viau

En janvier 1976, Andréa accepta que Pierre vienne habiter chez elle. La période la plus heureuse de sa vie allait débuter. Pierre avait quitté la bicoque de la veuve Landry presque à regret. Il aimait bien cette vieille femme revêche. Elle n’avait pas hésité toutefois à le mettre à la porte. « Tu as fait ton temps chez moi. Ouste ! Du balai », lui avait-elle dit en brandissant son outil de prédilection pour chasser les intrus. Ils s’étaient regardés en souriant et elle lui avait dit en l’embrassant : « Prends bien soin d’elle. Elle le mérite ». Et elle avait ajouté en levant de nouveau son balai : « Si jamais ce n’est pas le cas, tu auras affaire à moi ».

Andréa qui n’avait connu que Miller découvrit l’amour des corps avec Pierre. Il était si tendre, tellement à l’écoute aussi. Elle en avait été plutôt surprise au début. C’était donc cela faire l’amour ? Elle s’y était habituée rapidement cependant, apprenant à se donner à son tour, goûtant des délices inconnus jusqu’alors. Il lui faisait découvrir des dimensions de son être qui était restées en jachère. Et elle en redemandait. C’était toujours un arrachement lorsqu’ils devaient se quitter. Elle trouvait surtout les nuits insupportables lorsque Pierre partait loin au large et ne revenait que le lendemain. Des rêves la réveillaient en sueur, de ces sortes de rêve qu’elle n’avait jamais eus avec Miller.

Elle adorait ces moments intimes avec lui. Toutefois, ce qu’elle aimait le plus était d’un autre ordre. Comment le dire ? Elle peinait à identifier ses sentiments. Avec Miller, elle se sentait en cage, prisonnière, constamment à l’affût, comme un chat sauvage prêt à combattre, comme un carcajou acculé à un tronc d’arbre. Ses griffes n’étaient jamais loin de sortir. Même quand Miller n’était pas là, elle se sentait captive.

Avec Pierre, elle était libre comme le vent bien qu’ils soient tout proches, toujours proches. Elle se sentait comme un cormoran, libre de voler où bon lui semblait, même si elle ne le faisait jamais et qu’elle ne voulait pas le faire. Ils étaient si proches et pourtant ils ne se gênaient jamais. Elle avait déjà entendu cette histoire des deux porcs-épics qui veulent se rapprocher pour se réchauffer, mais ne le peuvent pas parce qu’ils se blesseraient à mort. Les choses n’étaient pas ainsi avec Pierre. Il n’était jamais nécessaire de s’affirmer ou de s’expliquer avec lui. La vie coulait doucement, harmonieusement. S’il y avait des compromis à faire, ils se faisaient naturellement, parce qu’elle l’aimait et qu’il l’aimait et que tous les deux voulaient le bien de l’autre avant le sien propre.

Et cela la rendait libre.

Andréa se sentait en sécurité avec ce bel homme fort. Il lui disait souvent. « Je veux prendre soin de toi pour toujours ». Pierre appréhendait sa vulnérabilité. Tout le monde porte en lui une faille, une fêlure, un interstice qu’il cache parce qu’il ne veut pas que l’autre le trouve, s’y insinue et le blesse. Andréa avait compris depuis longtemps où était son angle mort. Elle l’avait saisi clairement lorsque, toute jeune encore, en regardant les étoiles, elle avait contemplé les ténèbres plutôt que la lumière.

Dans un ciel nocturne, on s’attarde d’abord à ce qui nous frappe : les lueurs des planètes, des étoiles, des galaxies. On ne pense pas aux ténèbres, on ne les voit pas. Lorsque Andréa s’attardait à penser au vide que représentaient ces ténèbres, il montait en elle une sorte d’angoisse irraisonnée qu’elle avait peine à refréner. Elle se rassurait en se répétant que des personnes l’aimaient et surtout que celles-ci seraient toujours là pour elle. Ces personnes-là la protégeaient et ne l’abandonneraient pas. Elle serait toujours en sécurité avec elles.

Voilà donc cette faille si effrayante. Non pas la crainte de la solitude. Cela, elle était capable de s’en accommoder. Mais de se sentir abandonnée lui était insupportable. Et Dieu sait qu’elle en avait souffert depuis tant d’années, jusqu’au point de perdre confiance aux autres et même en elle, jusqu’au point de tenter d’oublier avec ses petits gins de plus en plus nombreux.

Puis, elle avait rencontré Pierre. Pourquoi cet inconnu dont elle ne savait rien exerçait-il une telle attraction sur elle ? Elle était Vénus attirée par le Soleil. Pourtant, lui aussi portait au fond de lui-même une faille. Elle le savait d’instinct. Il était si secret, si peu loquace sur sa vie passée. Or Andréa n’était pas ce genre de femme dont la curiosité vire à l’indécence. Elle le respectait pour ce qu’il était, pour ce qu’elle connaissait de lui aujourd’hui, pour ce qu’il promettait. Mais sa vie d’autrefois ne l’intéressait pas.

Pierre trouvait qu’Andréa, avec ses différents panoramas époustouflants et sauvages, ressemblait à ce pays. Ils aimaient aller marcher tous les deux, souvent main dans la main, le long du rivage et des plages de sable. Ils préféraient les falaises de grès dur formant l’assise des collines alentour. Elles n’étaient pas très élevées. Rien n’était très élevé ici, contrairement à ce qu’il avait connu naguère. Ils aimaient se tenir au sommet et se pencher sur l’à-pic. Parfois, tout près de la paroi, ils contemplaient l’horizon sans mot dire, attendant d’apercevoir quelques macareux moines, un oiseau qui ressemble vaguement à un perroquet et dont le bec possède des couleurs si peu nordiques. Ils espéraient toujours observer le souffle des rorquals à bosse.

Quand ils faisaient une promenade dans les terres, il leur arrivait de croiser des belettes se lavant dans la rivière ou encore, s’ils étaient chanceux, un beau renard roux les fixant de loin. Pierre ne s’habituait pas encore au paysage de toundra, avec ces conifères nains, rabougris et tordus croissant dans des conditions extrêmes de vents et de froid.

Andréa connaissait la flore du coin comme pas une. Elle avait tant sillonné les sentiers étant jeune. Ils se penchaient pour admirer l’astragale, ces petites fleurs blanches endémiques à la région ainsi que les saxifrages et les fétuques qui ressemblent au blé. Pierre avait reconnu la gentiane qui poussait également dans les montagnes de son pays, lesquelles n’avaient rien à voir certes avec ces collines.

En mai, ils étaient venus voir rouler le capelan. Pierre avait été fasciné par le phénomène. Lors de certaines marées montantes, ce petit poisson d’une vingtaine de centimètres envahit la côte en pleine période de fraie. Il vient déposer ses œufs sur la plage. Dans la région, on dit alors que le capelan « roule ». Ils sont des millions à se tortiller dans les vagues, les femelles évacuant leurs œufs de cette façon.

Le phénomène se produisait souvent la nuit tombée. Les habitants allumaient un feu, fournissant éclairage et chaleur au petit groupe de pêcheurs qui s’agrandissait peu à peu, les nuits de mai étant encore fraîches. Un seau dans une main, un filet dans l’autre, ils attendaient. Certains marchaient jusqu’à l’eau, armés de lampes de poche. Puis, la lune amorçait sa montée droit devant. « Ça ne devrait plus tarder », disait l’un des pêcheurs. Du coup, un autre lançait un cri : « Ça roule ! » Après quelques secondes d’hésitation collective, le groupe s’élançait vers la mer. Des centaines de capelans coloraient maintenant l’eau et sautillaient dans le sable, illuminant la rive. « Regarde par là, et là… Il y en a partout ! » Les nouveaux initiés s’émerveillaient, comme Pierre. La scène était unique. Les pécheurs empoignaient leurs filets et remplissaient facilement les seaux. Enfin, les seaux bien remplis, les riverains commençaient à retourner au feu ou à rentrer. « Il va rouler une partie de la nuit ».

C’était surtout le silence qui dominait les longues périodes d’intimité. Ils aimaient lire tous les deux, écouter de la musique, faire de longues promenades. Elle avait appris qu’il était bon cuisinier. Il lui fit découvrir des petits plats de son pays : brouillade d’œufs, piperade, morue apprêtée aux tomates et aux poivrons, crabe farci. Quand il avait le temps, il cuisinait un Axoa, sorte de mijoté de veau tout à fait savoureux.

Pierre avait très rarement évoqué son pays. Andréa avait appris qu’il venait du sud de la France, qu’il était né près de la mer. C’était la raison pour laquelle il avait déjà acquis une si bonne expérience de pêche lorsqu’il était arrivé ici. Il avait décrit en termes imagés les très hautes montagnes de l’arrière-pays. C’était à peu près tout. Rien sur sa vie antérieure, ni même s’il avait de la famille. De toute façon, Andréa ne s’intéressait pas au passé. Elle vivait le moment présent avec cet homme qu’elle apprenait à apprécier tous les jours et à aimer de plus en plus.

Dans le village, on ne prisait guère cette vie commune entre Andréa et un étranger. On sentait de la réprobation qui allait du : « Quand même, elle pourrait respecter son deuil. » à « Ils ne sont même pas mariés » jusqu’au « on ne le connaît pas celui-là ? C’est peut-être un bandit ? ».

Dans un village du bout du monde comme celui-ci, l’apparence comptait plus que la réalité. Qui ne connaissait pas l’histoire du mari qui trompait sa femme ou du gars qui prenait plus que son quota de poissons ? Une telle levait la jambe trop souvent, un tel rapportait toujours une dose de cigarettes à la fumée bizarre de ses séjours en ville. On savait, mais rien ne se rapportait ouvertement. Tout se passait selon un certain ordre. Il y avait des règles dans ce village du bout du monde et la première consistait à respecter les codes tacites : tu peux prendre plus que ton quota de pêche, mais tu ne le dis à personne ; tu peux coucher avec qui tu veux, mais sans que cela se sache ; tu peux voler ton patron, mais tu ne t’en vantes pas ; tu peux vivre en couple, mais tu dois te marier à l’église.

Ils ne s’inquiétaient pas du qu’en-dira-t-on. Ils vivaient leur amour dans une sorte de bulle dans laquelle personne ne pouvait entrer. Andréa avait peu d’amis. Elle visitait régulièrement sa tante Jeanne quand Pierre partait à la pêche. Elle lui parlait évidemment de ses amours, de son bonheur nouveau. La veuve Landry en était si heureuse.

Andréa avait aussi gardé des liens avec Phil, son ami d’enfance, qu’elle avait perdu de vue depuis quelques années. Il correspondait par lettres avec une certaine régularité. Il était maintenant à Québec pour ses études. Il lui donnait de ses nouvelles et lui en demandait en retour. On pouvait lire entre les lignes un je-ne-sais-quoi qui ne relevait pas strictement de l’amitié. Une femme sait sentir ces choses. Andréa se rappelait son passage au village lors des funérailles. D’ailleurs, elle s’était posé la question de sa présence. Après tout, Phil n’avait jamais eu aucune relation avec Miller, ni professionnelle ni encore moins personnelle. Quand il était venu lui offrir ses sympathies, il lui avait murmuré à l’oreille qu’il serait toujours là pour elle, qu’elle n’avait qu’à l’appeler et qu’il accourrait sur le champ.

Phil était venu la voir une fois cet été. Il était en vacances et était retourné au village pour visiter ses parents vieillissants. Il avait frappé à sa porte un jour de pêche. Andréa avait été contente de le voir. Cela faisait trop longtemps. Elle l’embrassa sur les joues, l’invita à s’asseoir. Il refusa le verre qu’elle lui proposa. Elle se servit un gin tonic et ils commencèrent à bavarder de choses et d’autres. Comment trouvait-il la grande ville ? C’était quoi ses projets d’avenir ? Il lui raconta sa découverte de cette ville magnifique qui avait gardé son cachet d’autrefois, de la grande Université Laval, de son campus moderne et de ses milliers d’étudiants. La vie était plus agitée là-bas. Il préparait un diplôme pour devenir journaliste.

Andréa l’écoutait avec intérêt. Le petit Phil, celui qui traînait toujours avec elle accroché à ses basques, était en train de faire son chemin, semblait-il. Elle se souvint des intrépides randonnées sur la plage ou dans la toundra. Il avait bien changé assurément. Ce fut le moment choisi par Phil pour lui dire.

— Tu sais que le village n’est pas très content de votre situation, Andréa.

— Certainement, mais je m’en fiche. Si tu savais comme je m’en fiche.

— Je te comprends. Moi aussi, j’ai eu à subir les cancans de ces hypocrites.

Après un long moment, il ajouta.

— Je ne comprends pas ce que tu fais avec cet homme, Andréa.

Andréa le regarda, surprise de sa réaction. Elle s’attendait qu’il se réjouisse plutôt que de lui faire des reproches.

— Mais je suis heureuse avec lui.

— Es-tu bien certaine ? Tu sais, c’est un étranger. Il est ici maintenant, mais il te quittera un jour. C’est inévitable.

— Pourquoi dis-tu ça ? Tu ne te réjouis pas pour moi.

— Mais comment veux-tu que je me réjouisse de ton malheur ?

Andréa le regarda fixement. Elle connaissait Phil et comprenait évidemment ce qu’il voulait lui dire. Il continua à voix basse.

— Tu sais que je t’aime, Andréa. Je t’aime depuis toujours. Moi, je te serai toujours fidèle.

Bien sûr qu’elle le savait. Elle était au courant des démarches qu’il avait faites pour la fréquenter autrefois. Il n’avait pas assisté à son mariage et il était parti peu de temps après pour la grande ville. Il avait été désespéré de la situation. Au fond d’elle, Andréa le savait. Une froide colère monta lorsqu’elle lui dit.

— Où étais-tu Phil lorsqu’on m’a donné en pâture à ce monstre ? Où étais-tu ? Tu te disais mon ami. Tu me confesses aujourd’hui ton amour éternel. Qu’as-tu fait pour me sortir de ce piège infâme ? Tu as pris les jambes à ton cou.

À mesure qu’elle parlait, Phil baissa la tête. Ce qu’elle disait était entièrement vrai. Entièrement. Son amour pour elle n’avait pas été suffisant. Il avait été lâche. Il avait eu peur d’intervenir. Il aurait pu affronter Miller, même s’il savait qu’il perdrait. Pour l’honneur au moins. Mais de l’honneur, il n’en avait pas. Comment avait-il pu lui faire cela ?

Il se leva péniblement de son siège pour partir. Elle ne le retint pas. Tout juste avant de franchir la porte, Andréa lui dit.

— Ton amitié m’est chère, Phil. J’aimerais qu’on reste amis.

Phil ne dit rien, fit un signe d’assentiment et sortit.

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