Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode18 : Le passé de Pierre)

Angers@Photo de Marcel Viau

Zoé vint s’asseoir près d’Andréa comme d’habitude. Celle-ci semblait dans ses bons jours. Zoé ne savait pas trop comment aborder sa rencontre avec Phil. Elle choisit d’y aller directement.

— Je viens de rencontrer l’un de vos vieux amis : Phil.

Le visage d’Andréa s’assombrit d’un coup. Elle ne dit rien.

— Vous vous êtes connu jeune, n’est-ce pas ?

— Oui, je l’ai connu autrefois.

— Il est ici dans la résidence. Il attend que vous le receviez. Vous le saviez ?

 — Oui, je suis au courant.

Zoé s’interrompit. Elle voyait bien qu’Andréa se refermait. Elle ne le voulait pas. Elle attendit jusqu’à ce qu’Andréa prît l’initiative.

— Phil a été l’artisan de mon malheur. Tu le savais ?

— Non. Pourquoi dites-vous cela ?

— Il a découvert des choses sur Pierre que je n’aurais jamais voulu connaître… et ça m’a tuée.

***

La voiture sport filait à vive allure sur la route qui borde la côte basque, la Euskal Kostaldea comme l’appelaient les natifs du lieu. La route se prêtait bien à faire de la vitesse. Elle n’était ni trop escarpée ni trop sinueuse, contrairement à sa jumelle du côté espagnol où les falaises plongeaient directement dans la mer.

L’homme qui conduisait, très élégant dans sa veste bleue, portait des lunettes fumées lui donnant l’air d’un pilote d’avion. À côté de lui, une jolie blonde aux cheveux longs et bouclés regardait le paysage. Elle aussi portait des lunettes fumées démesurément grandes pour son nez tout court. Sur le siège arrière, on pouvait voir un sac de sport d’où sortaient des vêtements blancs typiques des joueurs de pelote basque.

En arrivant près de Saint-Jean-de-Luz, il dû ralentir à regret, débrayant quelquefois jusqu’à ce que le bolide se conforme à la vitesse réglementaire. On pouvait apercevoir sur le bord de la route une grande pancarte sur laquelle une photo dominait.

Élections 1973

Pierre Loyola

Votre député

_____________

Peio Loyola

Zure disputatu

La blonde se tourna vers lui en disant :

— Je trouve que la photo ne te rend pas justice.

Peio sourit sans dire un mot. Il continua son chemin, entra à Saint-Jean-de-Luz, traversa le pont de la Nivelle, monta la colline et finalement arrêta l’auto devant une superbe villa. Elle avait été construite dans les années folles par la fille d’un entrepreneur ayant fait fortune en Amérique, un Amerikanuak comme se nommaient eux-mêmes les Basques expatriés.

Peio avait fait rénover à grands frais ce pavillon laissé à l’abandon. Lorsqu’il sortit de voiture, il s’arrêta un moment pour contempler son œuvre. C’était un magnifique exemple d’Art déco des années trente. L’immeuble avait été construit en béton, sans doute l’une des dernières villas de luxe à utiliser ce matériau de façon aussi systématique. L’arrière paraissait trop épuré avec ses lignes droites formant des rectangles verticaux et horizontaux, sa porte d’entrée très haute et ses deux œils-de-bœuf oblongs, seules fantaisies de l’ensemble. Le devant toutefois était magistral avec son jeu de cubes s’emboîtant les uns dans les autres et se terminant en façade par une rotonde ouverte maintenue par quatre piliers. Le tout, peint en un beige crème, le faisait ressembler à un gâteau de noces dont on aurait retiré les fioritures grotesques et superflues.

Certes, Peio était fier de son acquisition. Cette villa était l’exemple même de sa réussite, ce que personne ne doutait dans la région ! Il y avait bien quelques envieux qui chuchotaient en catimini : « il vit au-dessus de ses moyens » ; « ça ne pourra pas durer » ; « il va se casser la gueule et il l’aura mérité ». Tous des jaloux ! En attendant, il s’apprêta à entrer dans l’une des villas les plus luxueuses du pays, avec à son bras sa dernière conquête, laquelle lui coûtait également la peau des dents. Sa blonde amie en voulait toujours plus : séjour à l’hôtel du Palais à Biarritz pendant des semaines, repas dans les restaurants les plus prestigieux (et les plus chers), montée à Paris pour l’achat de vêtements de luxe et de bijoux sur la Place Vendôme. Peio lui passait encore tous ses caprices. Mais il était sur le point de mettre fin à cette relation coûteuse qui ne le comblait pas de toute façon.

Jusqu’à maintenant, aucune de ses relations ne l’avait comblé. Il avait toujours l’impression d’être seul malgré la foule d’intrigants qui l’entouraient. Même lorsqu’il allait danser dans la dernière discothèque en vogue ou quand il recevait chez lui pour de partis interminables et bien arrosés, rien ne le comblait autrement que momentanément. Il rêvait d’accomplir de grandes choses. Il voulait faire briller son nom pour les générations futures.

Peio était un bel homme, plus grand que la moyenne, musclé, une belle tête aussi avec des cheveux bruns et les yeux marrons. Aîné d’une famille de quatre enfants, il avait toujours eu le syndrome du premier-né. Dès son plus jeune âge, il s’était senti responsable envers son frère et ses sœurs. Il savait d’instinct qu’il lui fallait montrer l’exemple. Il aidait sa mère dans les corvées domestiques, son père dans l’entretien de l’appartement. À cette époque, on s’entassait dans un cinq pièces au centre de la ville. Au tout début, la famille peinait avec le salaire de marin de son père. Sa mère devait faire des ménages pour boucler les fins de mois.

Il se rappelait encore avec amertume ce temps où malgré les efforts et le travail, les revenus restaient insuffisants. Ce n’était pas la disette bien sûr. Il y en avait de bien pires, même autour d’eux dans la ville. Mais il n’avait jamais compris pourquoi le niveau de vie ne reflétait pas le mérite. Ce n’était pas juste. Il s’était alors juré que cela ne lui arriverait pas. Lui, il mériterait son salaire ; lui, il serait juste. Il ne manquerait de rien non plus. Jamais plus il n’accepterait d’être privé comme ce fut le cas dans son enfance. Il ferait ce qu’il fallait pour cela.

Peio gardait quand même de bons souvenirs de cette époque. Par exemple, il aimait quand son père l’emmenait à la pêche en haute mer, il y a de cela bien longtemps. Le petit garçon se démenait de son mieux pour aider dans le bateau sans nuire aux marins qui travaillaient ferme pour faire remonter leurs prises. Il goûtait la brise salée qui lui frappait le visage et pénétrait dans sa bouche. Il humait avec satisfaction l’odeur de poisson remontant de la cale. Même la houle parfois forte lui plaisait. Il se faisait un devoir de rester debout sans prendre appui au bastingage, ne comprenant pas pourquoi certains marins avaient le mal de mer. Pour lui, la sensation d’être sur un bateau était unique.

C’était lors de l’une de ses sorties en mer qu’il avait été blessé au visage lorsque la bôme l’avait frappé de plein fouet. Son arcade sourcilière en était restée étrangement marquée. Les quelques poils de sa cicatrice avaient repoussé tout blanc en barrant le sourcil droit en diagonale. Il n’avait jamais voulu effacer ce trait insolite de son visage, considérant que cela lui procurait un charme supplémentaire. Et c’était le cas.

Peio était un garçon ambitieux, confiant en lui-même. Il était persuadé depuis son plus jeune âge qu’il était destiné à un brillant avenir. Son orgueil était à la hauteur de ses ambitions. Lui, il accomplirait de grandes choses ; il réussirait là où les autres avaient échoué. Peio avait toujours cru en son destin qu’il savait grandiose. Ses ambitions étaient grandes, pour lui, pour sa ville, pour son pays. Voilà pourquoi il s’était présenté aux législatives malgré sa jeune trentaine. Il réussirait là où tout le monde échouait. Rien ne pourrait l’arrêter.

— Alors, tu viens chérie, minauda la blonde en attendant qu’il déverrouille la porte d’entrée.

Peio sortit de sa rêverie et se dirigea vers la somptueuse demeure. Il ouvrit la porte en fer forgé d’arabesque fine et élégante. L’intérieur était encore plus beau que l’extérieur. Des carrelages en marbre noir et blanc posés en losange accueillaient le visiteur dans un vestibule bas de plafonds. On ne voyait rien d’exceptionnel à la villa d’un premier abord. Néanmoins, lorsqu’on levait les yeux et qu’on s’avançait dans la cour intérieure, la magie se produisait. L’édifice avait été construit autour d’un atrium carré, un peu à la manière des maisons traditionnelles du sud de l’Espagne. Une fontaine blanche et bleu, d’un bleu qu’on aurait dit fait de lapis-lazuli, trônait en plein centre. Le carrelage n’était pas carré, mais plutôt en forme d’écailles de poisson, ou peut-être de fleurs de nénuphar, composé de marqueterie dans toutes les nuances allant du beige foncé au crème. Des colonnes circulaires soutenaient tout autour un deuxième étage d’où ressortaient des fenêtres rectangulaires de belle allure. Il n’y avait pas de toit qui recouvrait l’atrium, ce qui en faisait un endroit lumineux.

Le couple traversa l’atrium. La blonde déposa ses sacs remplis d’achats inutiles près du salon et ils se dirigèrent vers la terrasse. Ensuite, ils s’effondrèrent dans les fauteuils en osier, épuisés l’un par le sport qu’il venait de faire et l’autre par une autre sorte d’exercice dans les magasins de Biarritz. Ils regardèrent un temps la baie de Socoa et, plus loin, le golfe de Gascogne. Il faisait beau, très beau, chaud aussi pour la saison. Une petite laine suffisait. Ils voyaient en bas une partie du village et les bateaux dans la rade. Ils pouvaient presque entendre et sentir l’activité portuaire.

À les voir ainsi, on aurait dit le couple le plus heureux du monde. Après un long silence, Peio dit à sa compagne.

— Écoute mon poussin, il faudra ralentir sur les dépenses. Ce n’est plus possible, là.

— Mais voyons mon chéri, qu’est-ce que tu dis ? Ce n’est pas si terrible. Tu veux que je te montre mes achats.

Elle s’apprêta à se lever quand Peio lui fit signe de la main que ce n’était pas nécessaire.

— Malgré ce que tu penses, les affaires ne vont pas si bien que cela.

— Mais voyons, mon chou, tu es riche. Tout le monde le sait. Puis, tu ne m’as jamais dit que les choses allaient mal.

— Non, ce n’est pas que les choses vont mal, mais…

À ce moment-là, l’attitude de la blonde commença à changer. Elle abandonna ce sourire niais qui lui barrait le visage. Elle laissa tomber son petit roulement d’épaules qu’elle croyait si sensuel.

— Ne me dis quand même pas que…

— Non, non, quand même pas… mais il faudra que tu fasses plus attention.

Alors, la minette commença à s’offusquer, jouant son rôle à la perfection.

— Qu’est-ce que tu veux dire, faire plus attention ? Je fais attention ! Je n’achète pas les choses les plus chères du magasin.

Sa remarque fit hausser le ton à Peio.

— Tu sais ce que je veux dire.

— Non, je ne sais pas ce que tu veux dire.

Peio tourna le visage vers la mer. Il était en rogne, cela se voyait. Il ajouta.

— Parfois, je me demande si tu n’es pas avec moi seulement pour mon argent.

L’autre prit son air le plus indigné, comme elle l’avait vu faire au cinéma par Brigitte Bardot, en rejetant la tête légèrement en arrière et en faisant la moue.

— Tu m’insultes, là. Pour ton argent ! avait dit la fille en terminant sa phrase par un « pffuit » bien senti. Si j’avais voulu être avec des hommes plus riches, je le serais déjà. Ils sont nombreux, tu sais, ceux qui veulent m’avoir à leur côté.

Alors Peio explosa d’une colère qui ne lui était pas habituelle.

— Hé bien, va les retrouver tes grosses légumes.

La blonde resta stupéfaite de sa réaction. Jamais son chéri ne lui avait parlé ainsi. Peio continua en hurlant presque.

— Va les retrouver. Je ne veux plus te voir. Du balai ! Sors d’ici !

La blonde éclata en sanglots en se cachant le visage. Mais aucun pleur ne sortit de ses jolis yeux, comme pour ces actrices de soap opera qui imite à la perfection les geignements sans qu’on ne parvienne jamais à voir couler la moindre larme.

— Tu ne peux pas faire ça, mon chéri, après tout ce que nous avons vécu ensemble.

— Ce que nous avons vécu ensemble ? Mais de quoi parles-tu ? Nous n’avons rien vécu ensemble. Tu t’es contenté de dépenser mon argent.

La blonde, voyant que le combat était perdu, se leva en prenant son air le plus outragé. Elle ne trouvait pas les mots.

— Bien… si c’est comme ça… je pars… immédiatement… C’est fini entre nous… je ne reviendrai plus…

— Oui il vaut mieux que tu partes maintenant… tu me laisseras l’adresse où je t’enverrai porter tes bagages…

La minette se retourna en prenant son air le plus indigné, comme elle l’avait vu faire dans un vieux film de Rita Hayworth. Elle allait partir lorsqu’elle s’arrêta au moment où une pensée lui traversa l’esprit. Elle se retourna à moitié et demanda d’un ton mielleux.

— Je peux garder les bijoux ?

Peio baissa la tête et n’ajouta plus rien. C’est ainsi que se sont terminés plusieurs mois de bons et loyaux services de la part de la blonde au petit nez et que Peio se retrouva encore une fois seul avec lui-même.

 

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