Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (Épisode19 : Peio et Méduse)

Bangkok@Photo de Marcel Viau

Peio avait perdu aux élections législatives de 1973. Ce fut un coup dur. Même s’il prenait de gros risques en se présentant à un tel poste — il était trop jeune, on le lui avait répété —, il n’avait pas écouté les conseils. De toute façon, ce n’était sûrement pas de sa faute. Ses collaborateurs avaient foiré, on ne l’avait pas assez soutenu au parti, les fonds avaient manqué pour faire une campagne plus agressive, etc.

Peio était quelqu’un de très sûr de lui et de sa destinée. Il avait été encouragé par sa mère dès son plus âge à accomplir de grandes choses. Elle lui avait appris à croire en lui, à prendre son destin en main. Elle lui avait enseigné à se forger un caractère trempé de probité et de loyauté, seul capable de le propulser dans les plus hautes sphères. Quand ils regardaient ensemble les étoiles au bord de la mer, elle lui montrait la Voie lactée : « Ton chemin ressemblera à celui-là », lui disait-elle avec un accent espagnol qui ne l’avait jamais quitté.

Sa mère, Daniela, avait elle-même eu un destin peu commun. Elle était née dans le pays basque espagnol, deuxième enfant d’une famille aristocratique qui s’était ralliée aux Républicains dès le début de la guerre civile espagnole en 1935. Son père, un ingénieur de formation et grand amateur de la culture gréco-romaine, avait même été un acteur important dans la Euzko Gudarostea, l’armée basque qui se battait contre les troupes de Franco. Déjà membre du gouvernement républicain hostile à la montée des Nationalistes qui voulait le renverser, il avait été horrifié par le bombardement de Guernica, celle ville symbole rasée par l’aviation allemande, ce qui l’avait incité à prendre les armes.

Sa fille Daniela de même que son frère plus vieux avaient aussi pris part aux combats jusqu’à la fin de la bataille de Bilbao. Le père et le frère y avaient perdu la vie. Elle seule avait pu en réchapper en embarquant sur une petite chaloupe de pêche. Le père de Peio l’avait récupéré en mer, blessée, épuisée et déshydratée. Il l’avait recueillie chez lui, avait pris soin d’elle et l’avait finalement mariée. Jamais elle n’avait voulu remettre les pieds dans son pays d’origine tant que Franco serait au pouvoir. Trop de mauvais souvenirs la hantaient, trop de morts inutiles, trop de massacres de civils innocents. Elle en avait trop vu.

Daniela avait gardé de cette époque un sens très vif de l’honneur. Elle avait combattu solidaire avec des hommes et des femmes qui avaient cru en leur cause. Malgré les nombreuses dissensions et les multiples idéologies de cette armée disparate, une chose les tenait ensemble : la loyauté envers les camarades, la fidélité indéfectible envers leurs sœurs et frères d’armes. Elle avait vu des braves refuser de se retirer d’une position dangereuse et tombés au combat pour protéger les autres. Elle avait elle-même sauvé in extremis un collègue en l’aidant à s’extirper, blessé, d’une zone de combat. Peio avait une haute considération pour sa mère.

S’il avait appris de son père le travail manuel et le sens de l’effort, il tenait de sa mère sa culture classique. Elle jouait du piano à merveille, un instrument qu’elle maîtrisait déjà très jeune. Malgré la pauvreté relative dans laquelle ils avaient vécu au début, elle n’avait jamais voulu se départir de son piano droit qui sonnait faux. Quand elle jouait, il arrivait souvent au petit Peio de s’asseoir à côté d’elle, sentant le mouvement de ses mains et de son corps près de lui.

Elle lui avait appris à lire très jeune. Bien avant qu’il aille à l’école, il avait déjà lu les contes de Perreault et un ou deux romans de la Comtesse de Ségur. Comme son père avant elle, la mère de Peio était férue de littérature grecque qu’elle lisait dans la langue d’origine. C’était elle d’ailleurs qui avait trouvé le nom de l’entreprise que son père avait mise sur pied et que Peio dirigeait maintenant : Méduse.

Pratiquement tout le monde croyait que ce nom venait des animaux marins gélatineux que l’on retrouve en abondance dans le golfe de Gascogne. Pourtant, on avait tort. Lorsque son père avait décidé que la pêche n’était pas suffisamment rentable pour faire vivre sa famille, il avait eu l’idée d’acheter à crédit un et puis deux camions réfrigérés destinés au transport des poissons et des crustacés sur de longues distances. À l’époque, le marché se développait à peine. De nouvelles technologies de réfrigération mobile rendaient plus accessible la distribution de la précieuse marée. À cette époque encore, près de 60 % de la cargaison se perdait en route. Le nouveau système permettait de réduire cette perte à 30 %.

Lorsque le père de Peio avait cherché un nom pour son entreprise, sa mère s’était tout naturellement tournée vers la mythologie grecque. Elle avait pensé à Méduse, l’une des trois Gorgones dont le seul regard a le pouvoir de pétrifier tout mortel. De la pierre à la glace, il n’y avait qu’un pas symbolique à franchir. Le démarrage de l’entreprise avait été difficile. Méduse ne faisait pas ses frais. Son père avait été un bon pêcheur, mais un médiocre homme d’affaires.

Lorsque Peio s’était associé à lui tout en continuant ses études, l’affaire avait pris son envol. L’entreprise avait acheté d’autres camions et fait construire un entrepôt frigorifique, des garages et un bureau dans la zone industrielle de Saint-Jean-de-Luz. L’entrepôt s’était rapidement avéré trop petit. Il avait fallu l’agrandir au cours des années. Le succès de Méduse reposait sur le transport des surgelés. La plupart des camions-remorques pouvaient charger jusqu’à vingt tonnes de marée. Pour la plupart, ils filaient directement sur Rungis pendant la nuit afin d’approvisionner les fameuses halles de Paris.

À l’âge de vingt et un ans, Peio était déjà le maître incontesté de Méduse. Son père avait décidé de se retirer après quelques années de camionnage, heureux de laisser aux mains de son fils génial une entreprise qu’il n’aimait guère. Cet investissement avait été pour lui un gagne-pain pénible qui lui avait fait regretter les nombreuses heures de travail en mer.

Méduse faisait vivre plus d’une centaine d’employés de la région, des ouvriers travaillant à l’usine de réfrigération et quelques dizaines de camionneurs. Elle était l’un des fleurons non seulement de la ville, mais aussi du pays basque en entier. Sa popularité tenait autant à son succès économique qu’à une bonne dose de marketing. Peio était passé maître dans l’art de vendre le label de son entreprise.

Par ailleurs, le succès avait aussi apporté une bonne dose de récriminations et de rancunes. Il y avait ceux qui n’avaient pas su apercevoir à temps ce filon prometteur et qui rongeaient leur frein en attendant la chute de ce géant au pied d’argile. Ceux aussi qui ne profitaient pas des retombées économiques de cette manne et qui cherchaient par tous les moyens à lui mettre les bâtons dans les roues, par pure jalousie. Ceux enfin, bien intentionnés, mais lucides, qui se demandaient jusqu’où la chance allait durer pour cette étoile filante surfant à la limite de sa marge de crédit. On craignait le coup du sort ou le brusque changement du cycle économique qui viendrait mettre une fin brutale à cette aventure.

Enfin, on trouvait les éternels insatisfaits, syndicalistes ou autres, qui reprochaient à Peio de s’enrichir sur leur dos de ses employés. Il est vrai que son train de vie prêtait à de telles attaques. Peio était un homme flamboyant qui aimait montrer au tout venant sa réussite. Il donnait des pourboires démesurés dans les palaces où il descendait ou dans les restaurants trois étoiles Michelin. Il pouvait payer régulièrement la tournée à tout le monde dans les bars. Il s’habillait avec des vêtements griffés, possédait plusieurs automobiles, dont une Bentley hors de prix. Il avait un chauffeur, très peu utilisé parce qu’il préférait conduire lui-même, une cuisinière et quelques domestiques.

Peio était un bon patron selon les dires de la plupart de ses employés. Il engageait de préférence des gens de la région qui devait faire vivre leur famille et dont c’était le seul revenu. Il aidait aussi sa propre famille. Ses parents vivaient dans une nouvelle maison au bord de la mer. Il payait les études de ses deux sœurs et surtout il faisait travailler son plus jeune frère Iban.

On avait diagnostiqué chez Iban dès son plus jeune âge un « léger retard de développement », une litote trouvée par le médecin pour ne pas parler de handicap mental. Il avait eu beaucoup de difficulté à l’école. Peio l’avait beaucoup aidé à faire ses devoirs scolaires. Il le revoyait, peinant à écrire la moindre phrase, tirant la langue et suant à grosses gouttes sur son cahier. Son grand frère l’avait toujours protégé à l’école, démolissant à coup de poing tous ceux osant s’en prendre à lui.

Dès qu’il avait été en âge, Peio lui avait mis entre les mains l’un de ses camions. À son étonnement, il avait rapidement appris à conduire ces mastodontes et s’était pris d’une véritable passion pour les transports au long cours. Il avait trouvé sa voie. Quand il arrivait dans la cour avec son camion vide, il se précipitait dans le bureau de Peio et lui disait immanquablement. « Allô, grand frère, c’est fait. Tu dois être fier de moi ». Peio adorait son frère. Oui, il l’adorait.

Récemment toutefois, après un retour de Rungis, il vint voir Peio avec moins d’enthousiasme.

— Allô grand frère.

— Hey Iban ! Encore un beau voyage ?

— Oui, oui. Un beau voyage.

— Qu’est-ce qui se passe ? Tu n’as pas l’air réjoui.

— Oui, oui. Pas de problème.

Quelque chose clochait, Peio le voyait bien. Iban avait toujours eu des hauts et des bas. Autant pouvait-il s’emballer pour un petit rien, autant tombait-il inactif sans raison. Il ressemblait à leur père à cet égard. Alors Peio s’approcha de lui et le prit par les épaules en lui disant.

— Allons, Iban, je te connais. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Non… rien…

— Quelqu’un t’a fait du mal ?

— Non. Personne.

— Tu me le dirais n’est-ce pas ? Je ne tolère pas que l’on te fasse du mal.

— Non… Ce n’est pas ça…

Lorsqu’il était dans cet état-là, Iban se refermait comme une huître et il était difficile de lui arracher quoi que ce soit. Seul Peio y arrivait… parfois.

— Voyons Iban, tu peux me le dire. Je suis ton grand frère. Tu sais que tu peux tout me dire.

— C’est parce que… Il y a quelqu’un à Rungis qui…

— Qu’est-ce qu’il t’a fait ?

— Il ne m’a rien fait, mais il savait que j’étais ton frère et il m’a parlé de toi.

— Et alors ?

— Tu sais… je ne l’ai pas cru…

— Qu’a-t-il dit, Iban ? Tu peux me dire, ne t’en fais pas.

— Il a dit… il a dit que tu n’étais pas très prudent, que tu dépensais trop et que tu étais au bord du gouffre.

— Ah ce n’est que ça ! J’entends dire des choses comme ça tous les jours.

— Mais lui, il avait l’air sérieux. Il me disait cela comme pour me prévenir. Qu’est-ce que je ferais moi, si la compagnie fait faillite ? Qu’est-ce que je deviendrais ? Conduire un camion, c’est toute ma vie.

— Que me chantes-tu là ? La compagnie ne fera pas faillite voyons. Puis tu ne perdras pas ton emploi non plus.

Peio dit ces derniers mots sans réelle conviction. Iban sut par intuition quand Peio n’était pas sincère.

— Peio, tu me le dirais si les choses allaient mal, n’est-ce pas ?

— Bien sûr. Je te le dirais, mais ce n’est pas le cas. Tu peux te fier à ton grand frère. Ça n’arrivera pas. Tu as confiance en moi ?

— J’ai confiance en toi, mon grand frère. Ça n’arrivera pas.

Peio était si sûr de sa bonne étoile que même s’il décelait certains signes annonciateurs, il était persuadé que rien ne pourrait le faire dévier de sa route. Il voulait faire de Méduse la plus importante société de transport réfrigéré d’Europe. Il y arriverait, c’était absolument certain dans son esprit. Il croyait en lui au-delà de toutes mesures. Sky is the limit. Seul le ciel pouvait l’arrêter.

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :