Que savons-nous des autres? Nous les jugeons sur leur apparence ou leur comportement. Mais qu'en savons-nous vraiment? Il y a chez autrui une grande part d’invisible qui nous échappe sans cesse. Il en va de même pour nous. Nous sommes parfois entraînés là où nous ne voulons pas aller. Il faut dès lors plonger au plus profond de nous-mêmes, dans la mer agitée de nos souvenirs, en espérant en remonter intact.

Des mains si douces

15.Invisibilis Visibilitas

La pièce n’était pas grande, suffisamment néanmoins pour faire tenir une lourde table de chêne et une dizaine de chaises droites. Des meubles à rayonnages, toujours en bois, occupaient la moitié de l’espace. Trois grandes fenêtres perçaient des murs épais, tellement épais que des tablettes avaient été installées sur les rebords. On pouvait y déposer des objets ou s’y asseoir, s’il avait été permis de le faire. La pièce était propre, très propre. Elle sentait l’encaustique. Des boiseries couleur miel soulignaient ici et là des murs blancs, immaculés. Rien pour les décorer, ou si peu. Un crucifix en bronze trônait au centre de l’un des murs, formant comme une cicatrice incongrue sur la paroi lisse et pâle.

Elle venait souvent s’assoir à la table, seule la plupart du temps. Peu de ses compagnes passaient comme elle des heures à la bibliothèque. On préférait venir chercher un ouvrage et repartir lire dans sa cellule ou dans la cour du cloître, lorsqu’il faisait beau bien sûr. Elle, elle aimait l’endroit, se sentant rassurée par ces bouquins multicolores qui meublaient les rayons. Toujours assise dos aux fenêtres, face aux livres, pour mieux en examiner l’arrangement lorsqu’elle levait les yeux. Et cela lui arrivait souvent.

À cette époque, ce n’était déjà plus une jeune novice. Dans le jargon, on en parlait comme d’une « vocation tardive ». Son métier d’enseignante lui avait plu, mais ne lui manquait pas. Tout le monde l’appréciait au collège. C’était une femme gentille et discrète, voire effacée. On disait qu’elle préférait les livres aux hommes. Puis brusquement un matin, on l’a vu nettoyer son bureau et partir avec sa petite boîte, sans adieu, sans donner de raison à personne.

Pourquoi choisir cette abbaye austère à la clôture étanche ? On n’y avait aucun droit de visite. On ne pouvait même pas croiser des gens de l’extérieur. Cela lui était bien égal. Au contraire, la solitude lui paraissait une nécessité absolue. Mais il n’y avait pas que cela, bien sûr. La simplicité du lieu et le rituel l’avaient charmée. On y vivait hors du monde, ailleurs, là où l’on pouvait réapprendre à vivre.

Au début, la chapelle avait été son lieu de prédilection, croyant à tort que l’oraison régulière et soutenue la réconforterait. La prière lui avait apporté de la sérénité, certes, mais pas de réconfort, pas vraiment. C’est pourquoi la bibliothèque était devenue son refuge. Il y régnait là une paix plus tangible. Aussi, son esprit naturellement vagabond pouvait se laisser aller, même si ce n’était pas toujours une bonne chose, loin de là.

Il lui arrivait de sortir de ces longs séjours à la bibliothèque dans un état épouvantable. Il fallait alors faire une pause, revenir à la chapelle et prier de nouveau. Elle ne pouvait pas espérer de consolation auprès de ses compagnes. La règle ne permettait que quelques minutes par jour de conversation et encore. Les échanges devaient rester convenus, banals, rien de plus. Il n’était pas question non plus de rencontrer la mère supérieure. Comment pourrait-elle bien comprendre ce qui se passait ?

Ce jour-là, la crise s’était produite soudainement, sans prévenir, pendant une lecture des écrits de Sainte Thérèse d’Avila. En levant la tête, comme à l’accoutumée, son imagination s’était emballée. Elle l’avait revu, torse nu, pagayant avec énergie dans son canoë. Il la regardait avec son sourire désarmant et ses yeux francs et clairs. Innocent. Superbe de candeur. Donné. À ce moment précis, le désir a monté en elle si fort qu’elle s’était levée d’un bond pour courir à l’une des fenêtres, la respiration courte, le cœur battant la chamade. Cela lui avait demandé beaucoup d’effort de revenir à la normale. « Normale, oui ! » avait-elle marmotté.

Le garçon était arrivé dans sa classe un peu tardivement en début d’année. Le directeur du collège lui avait demandé de l’accueillir. « Vous êtes tellement dévouée à vos élèves », lui avait-il dit. Le gamin venait d’avoir treize ans. Toute de suite elle avait ressenti quelque chose pour lui, mais elle ne savait pas quoi. Elle ne savait pas si c’était de l’aversion ou de la sympathie, de l’animosité ou de l’affection, de la froideur ou de la tendresse. Non, elle ne le savait pas.

Jusque là, sa vie avait été toute tracée. Une vie banale dans le fin fond de la campagne. Des parents aimants, mais trop préoccupés par le difficile quotidien pour lui donner toute l’attention nécessaire. Toute jeune, ils l’avaient laissée libre de batifoler dans les champs, de se coucher dans l’herbe pour admirer les nuages, de sentir l’odeur des blés, de plonger nue dans le petit ruisseau, de s’étendre à plat ventre sur la grosse roche, émerveillée devant l’activité des fourmis.

Ses parents l’amenaient à la messe de onze heures tous les dimanches. Pour l’occasion, sa mère l’habillait toute propre, avec ses jolis souliers vernis et sa belle robe blanche à pois rouges. Quand elle tournait sur elle-même, la robe faisait comme un ballon, ce qui la mettait dans une joie souveraine. « Tu vas être malade », disait sa mère en l’arrêtant.

L’église était simple et charmante. Il y avait de belles volutes aux colonnes, des peintures délavées au-dessus du maître-autel, des bancs en bois de frêne. En se retournant, on pouvait voir l’orgue qui jouait une musique incertaine. Il avait grande allure, cet orgue. Mais sa maman n’aimait pas cela : « il faut regarder en avant dans l’église ». Pourquoi ? Voilà une question qu’on ne posait même pas. Souvent pendant le rituel, toujours au moment de la consécration, elle ressentait un bref moment d’état de grâce, un bonheur ineffable. C’était presque physique.

Il a bien fallu un jour devenir grande. On lui avait d’abord fait prendre soin des poules, puis traire les vaches, puis ramasser le foin. Ensuite, la métamorphose était arrivée : les premières règles, les seins qui grossissent. Elle s’en était accommodée facilement, proche de la nature comme elle était. Dans la nature, tout change toujours, avec les saisons, avec les années.

On la trouvait gentille, bien de sa personne quoiqu’un peu maigre. On vantait son si joli sourire. Mais personne ne la trouvait belle. Peu de garçons s’intéressaient à elle. Cela ne la dérangeait pas. Studieuse, première de classe, le nez toujours fourré dans les livres. Toutes les médailles lui revenaient. Il lui arrivait d’avoir plein d’angelots collés sur ses cahiers. On lui promettait un bel avenir comme institutrice à l’école du village. Sa préférence est allée à la ville. On l’avait accueilli comme enseignante dans ce collège. On lui avait trouvé un petit appartement. Seule et contente de l’être.

Pourquoi l’avait-elle tout de suite remarqué, lui ? Pourtant, il y avait d’autres élèves plus intelligents ou plus charmants ou plus avenants. Pourquoi lui ? Ce n’était pas le plus brillant des garçons ni le plus actif. Il n’avait pas de copains. Quant aux filles, elles lui avaient tout de suite tourné autour. Mais lui restait sur son quant-à-soi. C’était un solitaire. Ce qu’il était beau ! Il lui arrivait de le regarder en coin, sans qu’il s’en aperçoive. Un visage d’ange, de beaux cheveux châtain clair, un cou bien dessiné, des épaules d’homme déjà, des mains parfaites. Des mains si douces. Si douces.

Il préférait se tenir auprès d’elle pendant les récréations. C’était un garçon timide. Il parlait peu. Mais les regards qu’il posait sur elle ! Ses regards ! Des yeux bleus de mer, toujours grands ouverts, si purs, si limpides, presque caressants. Dans sa classe, quand ses élèves travaillaient silencieusement, il lui arrivait de s’approcher de lui et d’appuyer délicatement sa main sur son épaule pour le regarder écrire. Cela le troublait, elle le sentait bien. Il s’arrêtait, s’agitait un peu sur son siège et tournait les yeux. Toujours ce beau regard caressant. Alors, elle repartait rapidement, ne comprenant pas trop ce qui se passait en elle.

Un jour — ce jour restera marqué dans sa mémoire —, il était resté après la classe pour une révision. Bien que persévérant, il n’avait pas beaucoup de facilité. De plus, c’était un rêveur et les rêveurs ont autre chose à faire que d’étudier, c’est bien connu. Ce jour-là donc, elle avait tiré une chaise et s’était approchée de son pupitre pour l’aider avec un problème difficile d’algèbre. Ils se touchaient presque. Elle lui montrait quelque chose avec son doigt sur le cahier d’exercices. Il écrivait laborieusement, la tête un peu penchée vers elle. Puis, sans crier gare, il lui avait chuchoté : « Vous sentez bon, mademoiselle ».

Elle, au lieu de s’amuser de sa remarque, elle n’avait rien dit. Plutôt, elle avait fait un geste totalement inexplicable, incompréhensible. Qu’est-ce qu’il lui avait pris ? Encore aujourd’hui, elle ne comprenait pas. Elle avait déplacé lentement sa main vers celle du garçon. Puis, elle la lui avait prise et l’avait serrée tendrement. Avec une infinie tendresse. Le garçon avait semblé surpris, mais il n’avait pas retiré sa main. Il était resté la tête baissée, attendant on ne sait quoi.

Ce fut sa première crise, violente, irrépressible. Elle ne pouvait pas enlever sa main. Elle ne pouvait pas. Sa poitrine s’enflait et se rétractait au rythme de ses battements de cœur. Il montait en elle une sensation qui lui rappelait vaguement ces moments de bien-être dans le champ de blé, sur la grosse roche, à l’église. Mais c’était plus fort encore. Beaucoup plus fort.

Enfin, le garçon avait commencé tout doucement à retirer sa main. Elle avait enlevé la sienne brusquement, puis elle l’avait grondé sur un ton qui lui était jusqu’alors étranger. Il ne comprenait jamais les explications. Il ne travaillait pas assez. Il pouvait faire mieux s’il le voulait. Et elle continua ainsi, jusqu’à ce que les yeux du gamin s’emplissent de larmes. Elle lui annonça sèchement la fin de la révision. Il devait maintenant rentrer chez lui. Jamais elle n’oubliera son regard à ce moment-là. D’abord de la surprise et de l’incompréhension, suivies d’une infinie tristesse.

Au monastère, le temps était cadencé avec une régularité de métronome. Laudes, None, Vêpres, Complies. Tout était centré sur la liturgie des heures ; le rituel, toujours le même. Invariablement. Elle chantait avec les autres, mais sans conviction, ayant toujours détesté sa voix grêle. Sa préférence allait aux prières psalmodiées, scandées à la manière des litanies de son enfance.

La cloche sonnait aux heures de repas. Le réfectoire était aussi propre que la bibliothèque. Et l’ameublement lui était semblable. Les repas étaient frugaux, silencieux, expéditifs. On ne considérait pas convenable de prendre plaisir à la nourriture. Le corps ne devait pas ressentir de satisfaction si l’on voulait permettre à l’âme de monter vers Dieu. Et l’ascension n’était pas des plus aisée, en particulier pour elle.

L’obéissance à la règle n’avait jamais été un problème. Elle s’en accommodait, appréciant même ce découpage de la journée en périodes fixes. Cela lui évitait de trop réfléchir ou, comme on aimait le dire au monastère, de se recentrer sur l’essentiel. Combien de temps encore pour se soigner ? Il lui fallait prendre du recul pour comprendre. Il lui fallait arriver à se pardonner. Or, Dieu seul était capable de pardonner. Cela, elle le savait plus que tout autre.

Lorsque le directeur avait fait venir les parents du gamin pour leur annoncer qu’il l’expulsait de l’école, ils étaient désemparés. Ils ne comprenaient pas. C’était un si gentil garçon, si doux, si respectueux. Il n’aurait jamais fait une chose pareille. Le directeur leur avait dit qu’il ne pouvait pas laisser passer la faute. Le gamin avait triché dans ses travaux et pas seulement une fois. Il fallait faire un exemple.

Quand les parents avaient suggéré qu’il s’agissait peut-être d’une erreur ou pire encore, le directeur s’était indigné. Il avait été on ne peut plus catégorique. L’enseignante concernée était des plus honorable et digne de foi. Il était impossible qu’elle ait commis une telle erreur ou qu’elle ait été négligente ou tout autres choses de la sorte. D’ailleurs, lorsqu’elle était venue le voir pour lui révéler la fraude, elle était tellement désolée qu’elle en avait pleuré. Il avait dû la consoler. C’était une éducatrice si dévouée à ses élèves. Non, il ne pouvait pas y avoir d’erreur.

Cette délation abjecte lui revenait souvent à la mémoire. Pour se punir ? Pour se mortifier ? Elle avait été tellement horrifiée par ce qu’elle avait fait, par la violence de son geste. Pourquoi un si crapuleux mensonge ? Pourquoi une telle calomnie ? Malheureusement, elle connaissait trop bien la réponse. Le garçon devait partir loin, très loin. Disparaître hors de sa vue. Sortir de sa vie. À tout jamais.

Après cet incident, après que le gamin soit parti, elle avait voulu continuer à travailler comme si de rien n’était. Toujours son si joli sourire. Toujours aussi attentive à ses élèves. Toujours consciencieuse dans la correction des travaux. Mais le cœur n’y était plus. Elle ne pouvait plus le regarder, l’entendre, le sentir. Il n’était plus là. Il était parti. Et pourtant, pourtant, elle le revoyait encore, tout candide, assis sagement à son pupitre. Son visage d’ange, ses cheveux, ses si beaux yeux purs. Il se penchait encore sur son cahier pour écrire d’une main hésitante. Sa main. Des mains si douces.

En fin de compte, le remède avait été pire que le mal. Quelque chose s’était brisé en elle qu’elle savait ne plus pouvoir réparer. À la fin de l’année scolaire, son choix était fait : elle avait tout quitté pour venir dans ce couvent, pour y rester et pour y mourir.

Assise à la lourde table en chêne, un livre à la main, les yeux levés vers le rayonnage, elle revoyait les champs de blés, la grosse roche, sa belle robe à pois, l’église et l’orgue. Elle replongeait dans le petit ruisseau. Et des larmes coulaient doucement sur ses joues. De l’eau pure, lustrale, rédemptrice, capable un jour de lui apporter la paix… Peut-être.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Invisibilis Visibilitas


 

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3 réflexions au sujet de “Des mains si douces

  1. Personnellement je serais plutôt scandalisée, pas tant par le mensonge que par le fait qu’on ne demande pas à cette femme de réparer les dégâts en disant la vérité. C’est la méthode « confession » qui me scandalise en réalité puisqu’on ne m’a jamais demandé de m’excuser ou de réparer les fautes, (réelles ou fictives), dont je m’accusais par la force des rituels imposés. Les dégâts sont bien plus grands chez l’enfant que chez l’adulte que cette femme est supposée être. Elle ne trouvera jamais la paix, même dans un monastère, si elle ne reconnait la source de ses agissements et ne répare son horrible « solution », qu’elle a choisie pour elle-même au fond. Moralement vôtre.

  2. En tout cas, moi j’aime beaucoup cette femme douce qui se voit prise tout à coup dans le filet d’une passion dévorante qu’elle ne contrôle pas et dont elle ne connaît pas l’origine. Ça me fait un peu penser à Phèdre et son amour inconsidéré pour Hippolyte.

  3. J’ai beaucoup aimé ton écrit, ça m’a fait ressentir l’atmosphère des monastères que tu images bien
    comme si tu y avais déjà vécu. Reste à savoir si les soeurs ont ces souvenirs dérangeant. ..
    Merci Marcel.

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