APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Moi, j’ai déjà été parfaite…

LA SOIF

Accueillir la foi n’est pas suffisant pour moi. Je dois l’entretenir dans mon cœur, mieux la connaître, lui consacrer du temps. Ça me fait penser à quelqu’un qui aime les fleurs. Il s’empresse d’acheter des livres sur le sujet, il consulte des revues. Il va essayer d’en jardiner, d’en échanger avec d’autres. Il est prêt à y mettre beaucoup de temps, à convaincre les autres d’en faire pousser. Parfois même il lâchera son travail pour mieux s’en occuper.

Cela me frappe de voir combien les gens sont prêts à mettre beaucoup d’efforts sur leur jardin et si peu sur leur foi. On dit : « J’ai la foi », et on vit béatement sa vie. Je pense que si on aime quelque chose, si c’est une valeur pour nous, il serait important d’y mettre du temps, du temps pour faire des recherches, pour réfléchir, pour s’interroger sur le passé et le présent ; il faut lire des volumes qui sont vraiment pertinents, et pas seulement des opinions, mais des travaux sérieusement documentés.

On peut aimer beaucoup les fleurs, mais si on ne fait qu’y penser, on devra se contenter d’en acheter au magasin de temps en temps. Pour faire pousser des fleurs, il faut s’informer, aller voir dans les pépinières, les comparer, travailler la terre avec ses mains, tâter la terre de temps en temps pour connaître son degré d’humidité, de sécheresse. Il faut y mettre le plus d’énergie et d’efforts possible. Pour la foi, c’est la même chose. Ce n’est pas tout de dire : « J’ai la foi ». Il est important de la méditer, la critiquer, la mettre à l’épreuve ; tous ces moments se vivent autant avec le cœur qu’avec la tête.

En ce qui me concerne, j’ai étudié, presque à temps plein, durant quinze ans de ma vie, la question religieuse. J’ai fait des recherches, des comparaisons. Cela a valu la peine, mais ce n’est pas cela qui a donné davantage de densité à ma relation avec le Seigneur. Cette recherche a articulé, coloré cette relation ; elle m’a permis de dire ma foi, d’en parler avec d’autres, de critiquer ce que vit mon cœur.

Enrichir ma relation avec le Seigneur, la rendre de plus en plus intense, voilà ce que j’ai essayé de faire durant ma courte vie, et ma mort sera une amplification et une « éternisation » de cette relation avec Lui.

Je Le rencontrerai bientôt ce Seigneur… Enfin ! J’ai toujours vécu avec un certain sentiment de courte vue, j’ai trop de questions sans réponses, j’ai trop le goût de savoir, de connaître ; je suis trop bloquée par toutes sortes de finitudes. Enfin, je vais pouvoir aller au bout de mes soifs. Soif de connaître, soif d’aimer et d’être aimée, soif d’être partout à la fois, de dépasser le visible, soif de distancier mon vécu, de le laisser critiquer par une autre vision. Soif de Le rencontrer, enfin !


Emmanuel, 11 ans

La mort et la résurrection La mort et la résurrection, C’est comme une chanson,  Que l’on chante étant caché,  De peur de se faire réprimander.  Les gens d’aujourd’hui Se cachent comme des souris, En fuyant la mort, Cette mort qui nous fait du tort.  Mais ce que l’on ignore C’est qu’après la mort Viendra un temps que l’on bénira Où l’on chantera l’Alléluia !


LA CERTITUDE

J’ai fait ma première communion à l’âge de six ans. Je me souviens très bien, comme si c’était hier, de ce que j’ai vécu ce jour-là. J’étais en costume ordinaire. J’étais la seule à faire ma première communion. Mes parents m’accompagnaient ; personne d’autre que mes parents. Je me souviens d’avoir vécu quelque chose de très fort. Une espèce de prière me tournait dans la tête : « Seigneur, je suis donc bien avec toi, je suis contente que tu sois là et j’aimerais donc que ça reste toujours ainsi. » Ma relation avec le Seigneur s’est toujours manifestée comme une détente, une quiétude, une sérénité. C’était aussi quelque chose de très fort, qui permet de passer à travers tous les hauts et les bas de la vie ; mais c’était avant tout une certitude. Comme le soleil se lève le matin, Dieu est présent dans ma vie. Il est présent comme force de vie, comme la lumière, comme le soleil, comme l’eau.

Cette certitude, je ne l’ai pas acquise dans les livres ou par l’étude. Cela a toujours été là, au fond de moi, je ne sais pas pourquoi. C’est une certitude qui ne s’est jamais démentie ; c’est sur elle que je base mon pari. Je sais que tout le monde ne le vit pas de cette façon. Je sais que c’est une espèce de cadeau que le Seigneur me fait. C’est ainsi.

Mes parents sont de solides croyants ; tout au long de mon enfance, je les ai vus souvent s’arrêter pour prier. Leur vie de prière ressemble à une respiration devant le Seigneur et leur « faire » est branché sur la providence. Je crois que c’est chez eux que j’ai puisé mes certitudes actuelles.

Voici comment ils réagissent en apprenant ma mort prochaine :

Ta visite, l’annonce de ta fin prochaine, ne nous a pas trop surpris. Chaque matin, dans une simple prière, nous disons à Dieu : « Seigneur, nous acceptons dans la joie la souffrance des événements comme signe parmi nous de ta présence qui sauve… » J’aime dire que les mieux préparés embarquent les premiers. Parfois, l’on pense qu’un peu de vent peut nous faire tomber ; par exemple, samedi, ton père, en voulant faire tomber de la glace du toit, en a reçu dans la figure : ce n’était pas beau à voir ! Je lui ai dit : « Pas prêt ? Pensons-y !… » Je ne me sens pas si prête que toi, pour laisser les miens : que Dieu me prépare davantage. On pense à toi, on vivra avec toi. Sûrement que ceux qui restent auront la grâce de passer à travers : pas d’épreuve sans puissance !

Je n’ai jamais douté. Et j’en remercie le Seigneur. C’est peut-être égoïste, mais je suis contente d’être comme cela, surtout actuellement. Tout est tellement plus facile lorsqu’on est engagé dans une option, dans un pari.

À quelqu’un qui me dirait : « J’aimerais avoir ta foi », je répondrais par la parabole de l’ami importun : un voisin vient frapper à la porte de son ami, en pleine nuit, pour lui demander du pain. Il frappe, frappe et frappe encore, jusqu’à ce que l’ami se réveille, à bout de patience, et lui donne une miche de pain. La foi, c’est un don du Seigneur. Si tu veux l’avoir, frappe et frappe encore. Ce n’est pas de ma faute si je l’ai, ce n’est pas de ta faute si tu l’as moins. Continue à frapper. Moi, je te dis que le Seigneur existe et qu’il te répondra ; si tu manques de foi en toi, appuie-toi sur ta foi en moi et continue de frapper…

La foi, c’est un don, un cadeau que l’on ne mérite pas. Moi, le Seigneur ne m’a pas demandé de frapper parce qu’il savait peut-être que je n’aurais pas frappé assez longtemps. Il connaît mes faiblesses. J’admire ceux qui sont capables de frapper sans arrêt, et j’ai bien hâte de les rencontrer de l’autre côté.


Christophe  9 ans

À une mère Que j’aime beaucoup, Dont la carrière A été jusqu’au bout. Elle s’appelle Suzanne Et est proche de la mort ; Elle n’a pas besoin de canne, Elle est fatiguée d’accord Mais peut supporter Sa terrible maladie Dont elle ne peut se débarrasser Qui s’appelle la leucémie. Elle va mourir, mais Toujours un espoir luit : C’est d’aller aux cieux Le pays des gens heureux.


LA RÉCONCILIATION

Je trouve un peu effrayante l’insistance que l’on met aujourd’hui sur certaines valeurs, comme la jeunesse du corps, la beauté des traits, le « vivre-àtout-prix » et l’illusion de l’immortalité de notre corps terrestre. Les malades, on les cache, on n’en parle pas, ils disparaissent derrière des portes closes. Les mourants, ils finissent leurs jours à l’hôpital. Ce qui est beau et bon, ce qui est valorisé, ce sont nos qualités. Nos défauts, il faut les masquer. Ils ne sont pas beaux.

J’ai la profonde conviction, quant à moi, que nos qualités et nos limites forment un tout indissociable. Le Seigneur a un projet sur chacun de nous et il n’y a que nous qui pouvons l’accomplir, parce qu’il n’y a que nous qui avons telles qualités et telles limites. Nous essayons de relever notre image afin que les autres nous pensent parfaits. Nous travaillons notre décor extérieur, la maison et les biens, toujours en fonction du paraître. Mais nos limites, nous ne devons pas les montrer. Et quand on en voit chez les autres, on s’empresse de les pointer du doigt.

Moi, j’ai déjà été « parfaite ». J’essayais d’imiter la petite Thérèse, je ramassais des épingles par terre pour sauver les âmes ; mais je ne me rendais pas compte que je poussais les autres pour faire cela. J’étais parfaite, je faisais tout à la perfection. Mais un jour, j’ai vécu une épreuve qui m’a ouvert les yeux. J’ai dû subir l’autorité d’une personne que je trouvais insupportable. C’était pourtant une personne comme tout le monde. Elle avait ses qualités et ses défauts, sauf que ses défauts m’énervaient. Elle faisait surgir en moi des sentiments jusqu’alors inavoués, des sentiments que je ne trouvais pas beaux du tout. En fait, j’éprouvais envers elle des sentiments qui me faisaient peur. Moi, si « parfaite », je ne réussissais pas à dominer ces sentiments-là. J’ai vécu alors ce que j’appelle mon année d’enfer, parce que cette personne me faisait prendre conscience de mes limites… Et cela, ce fut très dur.

J’ai alors compris que je n’étais pas aussi parfaite que je le pensais, que j’avais des qualités et des défauts comme tout le monde. À partir de ce moment-là, j’ai relevé la tête et j’ai dit, à moi et aux autres : « J’ai mes qualités et mes défauts, tu as tes qualités et tes limites, on va essayer de marcher avec cela ! »

Je pense même qu’il est important de ne pas tenter de cacher ses défauts, ils peuvent devenir importants pour les autres. J’ai déjà rencontré une personne qui avait la sclérose en plaques. Elle acceptait sa maladie. Elle en parlait beaucoup. Elle vivait cela dans le Seigneur, au quotidien. J’étais frappée de la voir vivre ses limites, de l’entendre parler de ses hauts et de ses bas, sans pudeur. Je me sentais rassurée, rassérénée par son comportement, moi qui cachais mes limites, qui les trouvais affreuses. Je me suis dit alors : « si je disais aux autres mes limites, ça leur ferait peut-être du bien aussi. » Depuis ce temps-là je vis la tête haute, avec mes qualités et mes défauts ! Je me retrouve bien à ma place à cette table des pécheurs lorsque Jésus dit : « Ce ne sont pas les gens bien portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. » (Mt 9,11)

LA CONFIANCE

Marcel et moi, nous sommes mariés depuis treize ans. Nous nous sommes toujours beaucoup, beaucoup parlé. La première année de notre vie de couple a été très difficile. C’est effrayant comme nous nous sommes parlé ; heureusement, car autrement notre couple n’aurait pas résisté. Et cela a véritablement été la base, la fondation de notre vie à deux. C’est à ce moment que nous avons mis en place les mécanismes pour régler les conflits, non pas les faire disparaître, mais les résoudre. Les conflits, c’est ce qui dynamise la vie de couple ; si des mécanismes pour y faire face ne sont pas mis en place, un jour ou l’autre, inévitablement, l’un des deux cédera et l’autre en profitera. Au début, nous pouvions prendre deux jours, parfois trois pour régler nos conflits. Aujourd’hui, en dix minutes, nous sommes capables de nous resituer.

Chacun met en place les mécanismes qu’il faut selon son tempérament. Moi, je suis très secondaire ; je suis fille de paysan, habituée à vivre seule, à organiser ma vie toute seule. Marcel, lui, vient d’un milieu citadin ; il est plus prompt, il s’exprime directement, alors que moi, je fais bien des détours. Au début, avec lui, ça me prenait beaucoup de temps pour m’exprimer ; avec le temps, en se parlant et se parlant encore, en s’écoutant, on a réussi à avoir le bon pas ensemble. Au fond, c’est un peu comme une danse qui peu à peu permet d’établir un fond de confiance. Se parler beaucoup, oui, mais pas seulement à l’occasion des conflits ; cela fait que l’on se connaît mieux et que l’on s’apprécie davantage.

Qu’est-ce qui fait que l’on ne s’ouvre pas à l’autre ? C’est parce que l’on n’est pas sûr de la façon dont l’autre va nous recevoir. C’est un jeu qui se joue à deux, et il arrive que tous les deux fassent preuve de non-confiance. L’un dira : « tu ne t’ouvres pas, tu ne me fais pas confiance. » L’autre répondra : « tu ne me fais pas confiance, tu me brusques trop. » C’est un jeu de confiance.

Lorsque je me mets à nu devant l’autre, je lui donne des armes dont il pourrait se servir contre moi éventuellement. Au début, tu ne veux pas rendre tes armes. Puis tu finis par t’apercevoir que l’autre ne les a pas utilisées contre toi. Tu te dis alors que tu peux lui en remettre un peu plus la prochaine fois, sachant qu’il ne s’en servira pas. Mais voilà, cette fois-là il les utilise. Alors tu retires tes billes jusqu’à la prochaine fois. C’est ça la petite danse. C’est tout l’apprentissage de la confiance.

Actuellement, et surtout depuis ce que l’on vit, la confiance est acquise. Il me reste peu de temps. On ne le perdra pas à s’accrocher dans les fleurs du tapis. La petite danse, on n’a pas le temps de la finir. Il vaut mieux alors y aller directement, il vaut mieux se faire confiance tout de suite. La vie de couple est une vie d’apprentissage. On ne s’improvise pas dans ce métier.

Nous avons appris aux enfants à se parler beaucoup, à régler leurs conflits. Nous considérons que c’est l’apprentissage fondamental à la vie en société, à la vie de couple. Dès qu’il arrive un dilemme entre les enfants, nous les incitons à en parler. Au début, ça pouvait prendre une demi-heure, une heure avant qu’il y ait des choses qui sortent et que le tout finisse par se régler. Maintenant, en dix minutes, des arrangements sont pris à la satisfaction de tous. Il faut cependant que les trois soient satisfaits car nous leur apprenons également à ne pas démissionner devant la difficulté de la démarche. Quand ils ne sont pas d’accord avec nous, nous leur demandons de nous le dire ; nous échangeons jusqu’à ce que nous finissions par nous comprendre et obtenir un consensus.

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2 réflexions au sujet de “Moi, j’ai déjà été parfaite…

  1. J’avais lu « Et passe la vie » ainsi que « Ceux qui restent » dans les années 90, quand j’étais étudiante en théologie. Relire les mots de Suzanne, en contrepoint avec ceux de Christophe aujourd’hui adulte, me touche profondément. Je suis mère de deux fils et je peux m’imaginer plus facilement à la place de Suzanne. Un immense merci à toi Marcel et à ton fils pour cette idée lumineuse de partager cela avec vos lecteurs et lectrices.

    • Merci de votre commentaire. L’idée de Christophe de rééditer le livre de Suzanne a été émouvant pour moi aussi. J’ai compris alors comment l’héritage de Suzanne avait porté du fruit à tous les points de vue.

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