APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Les mots de ma mère (section 2)

«Iris» Dessin de Christophe Viau. Un hommage à sa mère qui aimait tellement les fleurs.

MORT

Elle a vécu, aimé, partagé, surmonté des épreuves. Puis elle est morte. Comme mon père le rapporte :

Ses yeux se sont vidés de toute substance. Ce moment fatidique est incroyablement troublant. Quarante quelques années de joies et de peines, de succès et d’échec, de passions, de travail, de tendresse et de tristesse, disparaissent d’un coup, brutalement, comme ça! Elle était partie ailleurs, là où ni mes fils ni moi, ni personne sur cette terre ne pourront l’accompagner. C’était fini. Le fil s’était brisé.

Je n’ai pas pleuré en voyant ses yeux se révulser et sa vie la quitter. C’était un événement qui dépassait ma douleur, quelque chose qui m’échappait, quelque chose de plus absurde que tragique.

Au moment d’apprendre à entrer dans le deuil, il faut s’occuper des formalités. J’avais trouvé plutôt grotesque toute la convention des funérailles, de l’exposition du corps, des assemblages floraux, de la façon de souhaiter ses condoléances. Partager l’événement intime de la mort de ma mère avec des étrangers, de la famille éloignée et même avec des proches, dans un rituel aussi stéréotypé et froid, me semblait dénué de sens.

Aujourd’hui, jour de Pâques, j’écoute les enregistrements de ses funérailles. Justement, elle avait voulu que l’homélie parle de Pâques, une fête de la résurrection. La sérénité de ma mère devant sa mort prochaine était fondée sur cette croyance fondamentale : il y a une vie après la mort, libérée des contraintes de notre monde. Elle nous préparait à son départ en nous disant qu’elle restait en lien avec nous, qu’elle serait toujours disponible et même encore plus présente si on prenait la peine de la trouver au fond de nous. Elle aurait sans doute aimé nous transmettre cette foi en la résurrection. Quand je dis, dans une des entrevues, à l’âge de neuf ans, qu’après la mort il ne se passe plus rien, que c’est comme un sommeil sans rêves où le temps n’existe plus, on me reprend en disant que c’est le corps qui est comme ça, que l’esprit, lui, se retrouve dans un état de plénitude pour l’éternité dans le Seigneur.

Puis j’insiste en disant que la résurrection est à la fin des temps, qu’entre-temps il n’y a rien. Je ne voyais pas de façon de comprendre cette idée de vie après la mort, même transformée, même comme une image simple pour dire qu’il n’y a pas seulement du rien. Je n’en vois pas plus maintenant, trente ans après. Je ne sais pas si ma mère existe quelque part dans une vie transformée qui peut influencer la mienne. Mais j’aime bien penser qu’elle a rejoint un amour sans limites, que cet amour se manifeste dans nos vies et continue de nous inspirer.

Au cours des années, j’ai assisté à plusieurs funérailles, et je comprends un peu mieux maintenant l’importance de partager ces événements avec une communauté, de se confier entre nous l’image qu’on garde de la personne décédée. Cette image se cristallise, et j’ai eu beaucoup de mal à passer par-dessus, à me souvenir de ma vraie mère, au-delà de son dernier rôle de porteuse d’un message de foi. Elle insiste pourtant dans son livre, comme elle le faisait dans sa vie, sur ses défauts et ses limites. Elle en avait. Par exemple, elle aimait la vie, mais ne semblait jamais vraiment s’amuser. Elle pouvait aussi être autoritaire et surprotectrice, ce qui était une autre facette de l’immense amour qu’elle avait pour nous. Les funérailles sont une occasion de se faire un portrait vivant du défunt, sans oublier ses défauts et tout ce qui fait que cette personne était unique et continuera de l’être pour nous.

Malgré tous les efforts pour en faire une célébration de la vie, les funérailles me semblaient tellement pleines de conventions, de rituels et de cérémonies que le contraste m’a frappé quand nous nous sommes retrouvés, par la suite, seuls devant le deuil. Peut-être qu’à une certaine époque, les étapes du deuil étaient plus claires : sa durée, la façon d’afficher sa souffrance, les gestes à faire en mémoire de le personne défunte. Mais moi je ne savais rien. Je me débrouillais mal avec ce qu’on m’avait appris. On m’incitait à m’exprimer, à passer par-dessus. J’ai plutôt choisi d’intérioriser ma souffrance, de la garder pour moi, de ne jamais l’oublier. C’était ma souffrance après tout. On me l’avait donnée.

RENCONTRES

Je n’ai pas beaucoup de souvenirs des moments après la mort de ma mère, quand il a fallu apprendre à vivre, à se relever après l’injustice d’avoir perdu l’amour. Je me souviens d’un grand vide, de cauchemars, de l’absurdité de retourner à une vie normale alors que tout avait basculé. J’ai commencé à dessiner des monstres au chevet de ma mère, j’en dessine encore aujourd’hui. Une chose est certaine, nous savions que la bonne façon de rendre hommage à Suzanne était de se relever et de poursuivre notre chemin.

Quelques années plus tard, mon père a fait la rencontre de Sylvie, une belle grande femme très différente de Suzanne.

Douce, modeste, attentive, optimiste et drôle, observatrice, d’un calme olympien, elle n’a jamais voulu se mettre entre mes fils et moi.

En s’alliant à Marcel, elle s’engageait aussi auprès de trois jeunes adolescents. Elle n’était pas là pour combler le vide affectif laissé par Suzanne. Mais elle n’est pas non plus seulement la femme de mon père et je n’ai jamais pensé à la décrire comme une belle-mère. Avec beaucoup de délicatesse et de respect, elle a su trouver sa propre façon d’être une mère. Et elle nous a ainsi laissé un grand cadeau : la possibilité de l’aimer en tant que Sylvie.

Je demande à mon père comment il voyait la continuité entre l’amour de Suzanne et celui de Sylvie. Suzanne incitait mon père à ne pas attendre avant de se remarier. Bien sûr, la décision ne dépendait pas d’elle. Mais un des grands principes que je retiens d’elle est que la meilleure façon de donner de l’amour à quelqu’un est de lui donner la liberté en cadeau. Parfois cette liberté prend la forme d’un silence, d’une présence, parfois elle met devant la rupture, elle oblige à prendre position et à faire ses propres choix. Mon père a fait le choix de s’ouvrir à une nouvelle relation. L’amour que mon père avait cultivé avec ma mère n’a pas été enterré avec elle. Il dépasse la relation entre deux personnes. Comme pour annoncer que Suzanne avait rejoint la vie éternelle qu’elle espérait, l’amour a survécu. Il est là comme un grand courant. On peut en faire l’expérience, le partager, l’approfondir encore. Sylvie est entrée dans ce courant, l’a bien reconnu, y ajoute toute sa force.

Mais rien n’allait combler ce vide affectif. Personne n’allait remplacer ma mère. Au fil des années, j’ai connu beaucoup de difficultés que j’ai attribuées à la peur de me faire abandonner, de perdre l’amour encore une fois. J’ai saboté des relations par crainte de les perdre. J’ai eu de grandes périodes d’angoisse, où les objets autour de moi me semblaient froids, silencieux, menaçants et désincarnés. Personne ne m’a appris à vivre avec la perte. Ma mère nous a bien préparés à sa mort, nous a bien montré qu’elle avait un sens pour elle. Mais je n’ai pas sa foi, et j’ai eu à inventer par moi-même une façon de vivre ces peurs en silence, sans m’apitoyer, sans non plus la glorifier, sans la laisser contrôler ma vie. Ma mère n’était pas là pour me prendre par la main. Suzanne ne nous a pas enseigné un chemin tout fait qu’il suffisait d’emprunter. Elle a partagé son témoignage pour nous encourager à trouver en nous-mêmes la force d’envisager la mort, la perte, le changement, en harmonie avec nos valeurs profondes.

Elle n’était pas complètement absente de mon imaginaire cependant. Une nuit, elle m’est apparue en rêve. Je ne sais pas si c’est un indice que les morts ont le pouvoir de revenir dans nos vies ou si le rêve est simplement une autre modalité du souvenir, mais ce rêve m’a beaucoup marqué par son intensité.

J’ai rêvé à ma mère quand j’avais autour de 25 ans. J’étais seul dans une maison au clair de lune, les lumières éteintes. Elle est apparue doucement. Je savais qu’elle n’était pas là pour longtemps. Je m’apprêtais à lui poser des questions sur sa vie après la mort. Mais j’ai plutôt décidé de me taire et d’être attentif à sa présence. J’ai alors ressenti très fortement un type d’amour maternel que j’avais complètement oublié. Il n’y a pas grand-chose de plus précieux selon moi que de découvrir une nouvelle forme d’amour.

J’ai aussi fait des rencontres qui m’ont rappelé ma mère. J’ai revu une bonne amie de la famille que je n’avais pas vue depuis la mort de ma mère. Elle s’appelait Suzanne elle aussi, atteinte d’un cancer en phase terminale, elle aussi. Elle m’a montré une autre façon d’envisager la mort. Mais elle m’a surtout rappelé comment j’étais quand j’étais enfant et à quel point je n’avais pas changé. Ce moment m’a marqué comme une sorte de réconciliation entre l’enfant que j’étais à la mort de ma mère et l’adolescent que j’étais devenu, qui en avait perdu la trace.

Plus tard, une autre rencontre m’a rappelé qui j’étais. Une bonne amie a réalisé, peu après notre première rencontre, qu’elle me connaissait déjà. En effet, le livre de ma mère l’avait aidée à passer à travers un deuil. J’étais donc aussi ce petit garçon qui écrit des poèmes pour sa mère qui va mourir. Cette coïncidence a sans doute teinté notre amitié profonde, qui grandit encore aujourd’hui, alors qu’elle m’aide dans ce travail d’introspection, dans la recherche de cette trace que ma mère a laissée en moi.

En cherchant un peu, j’ai retrouvé plein d’événements de ma vie qui m’ont fait penser à ma mère. J’essaie aussi de rester attentif aux moments où je pense à elle. Ces jours-ci, ce sont les jonquilles qui sortent et me rappellent qu’elle aimait les fleurs, les tulipes, les pivoines, aussi la lavande, parce qu’elle continue de sentir bon après avoir été séchée. Il y a aussi des chansons, comme « L’hymne au printemps » de Félix Leclerc, la version chantée par Monique Leyrac, que j’écoutais à l’époque. C’est une chanson triste qui parle de séparation. Mais quand des fleurs me font penser à ma mère, ce n’est pas la nostalgie d’un moment passé, je pense tout simplement à ma mère qui aime les fleurs, comme d’autres circonstances me font penser à des amis toujours vivants. Au fond, penser à ma mère c’est un peu comme penser à un ami vivant qui est plus souvent dans mes pensées que physiquement présent.

COULEUR

J’aime l’idée que tout ce qui nous entoure a une sorte de représentation à l’intérieur de nous. On peut penser à quelqu’un parce que cette personne vit en nous. Suzanne disait : « je répète aux enfants que lorsqu’ils voudront me parler, ils n’auront qu’à entrer dans leur cœur ». Je n’ai jamais su vraiment ce que ça voulait dire. J’ai de la difficulté à entrer en dialogue avec un interlocuteur imaginaire. Prier, parler tout seul, même parler à un animal ne me vient pas naturellement. J’ai posé la question à mon père si ce qu’elle voulait dire ressemblait à la pratique de la prière. Il me dit qu’une autre interprétation serait peut-être de la ressentir, de reconnaître une certaine « couleur » dans sa vie qu’on sait être l’héritage de Suzanne.

Je ne sais pas de quoi est faite cette couleur qui me reste de ma mère. Peut-être de valeurs que je partage avec elle. Quand je pense à mon enfance pour essayer de définir en quoi je ressemble à Suzanne, je me souviens surtout d’être à part, de me sentir différent des enfants de mon âge. Je pose la question à un de mes frères qui me confirme qu’un des traits qui nous distinguent et que nous partageons avec notre mère est que nous avons la fierté de faire nos propres choix, de sonder nos valeurs plutôt que de nous faire imposer des idées, dans un monde où se conformer, où se comparer et où recevoir l’assentiment des autres est si important pour faire partie d’un groupe.

Suzanne ne voyait pas les valeurs comme des règles, mais plutôt comme des principes qu’on découvre en soi qui dirigent nos actions et nos choix. Par exemple, de son côté, je reconnais son besoin de liberté, de sortir de son milieu, de toucher les gens directement, de mettre sa foi à l’épreuve. Ce ne sont pas des règles qu’elle s’est données, surtout pas des règles qu’elle se serait fait imposer ou qu’elle imposerait aux autres. Elle a découvert ces valeurs en elle, comme des qualités qui dirigeaient ses choix. Je crois que mes deux parents ont découvert la foi en eux, et à partir de ce moment, il était difficile de l’ignorer. Les deux ont décidé d’y faire face, de l’étudier, de la mettre à l’épreuve, de s’y appuyer. Mon père et ma mère ne nous parlaient pas de religion. Ils vivaient leur foi, et j’ai toujours eu un grand respect pour ceux qui vivent selon leurs convictions sans les imposer.

Suzanne a choisi de faire le pari de la foi, de la vie éternelle. Mais elle disait que Dieu parie aussi sur nous en nous laissant la possibilité même de faire des choix. Par exemple, il aurait pu créer un monde parfait où le mal n’existe pas. Il a plutôt permis au mal de se déployer. Quand je demande à un ami chrétien d’où vient le mal, il me répond que le mal vient du diable. Mais pour Suzanne, sa maladie venait de Dieu, et même le mal est une façon pour Dieu d’entrer en contact avec nous, de nous pousser à prendre position, de nous dire que nous sommes responsables de nos propres choix.

Je perçois la « couleur » de ma mère dans ce que je reconnais d’elle en moi, des valeurs, des attitudes, des qualités, des défauts. Elle vit dans mes souvenirs, dans les documents que je ramasse, dans les histoires d’elle qu’on me conte. Elle est aussi dans l’influence qu’elle a eue sur les autres, dans les idées qu’elle incarne, dans le dialogue que je peux encore établir avec ses idées. Mon frère me disait qu’au fond, chaque fois qu’on réfléchit, on se met en dialogue, en rapport avec un autre, même si cet autre est en nous. On évalue plusieurs positions, on compare des idées. Ce dialogue, c’est aussi un espace où notre mère intervient. Un bon ami m’expliquait à quel point le dialogue est fondamental en philosophie. Mon père a beaucoup écrit sur la place du discours en théologie. Ma conjointe Alexandra parle plutôt de la performativité du langage, comment la parole est agissante. Tout cela est bien abstrait, mais je trouve qu’il y a de la poésie dans cette idée qu’il n’y a rien de plus fondamental que la mise en rapport, en relation, en dialogue. Je crois que ma mère est vivante, non seulement dans les souvenirs, dans l’influence qu’elle a eue sur moi, dans les valeurs qu’elle a incarnées et cristallisées avec l’événement de son départ, mais aussi par la façon qu’elle vit dans ce qu’il y a de plus vivant en moi, dans cet espace des relations. Si je réfléchis sur la foi, si je porte fièrement mes valeurs, si je trouve le courage dont j’ai besoin, si je ressens de l’amour pour quelqu’un, je sais que ma mère fait partie de cet événement.

Il y a maintenant trente ans que ma mère vit sa vie éternelle. Alexandra a l’âge que Suzanne avait au moment de recevoir la nouvelle de sa maladie. Elle m’accompagne depuis aussi longtemps que mon père a fréquenté ma mère. Ennio, mon fils, a l’âge que j’avais moi-même quand ma mère est partie pour son long voyage. Je peux me comparer à l’enfant que j’étais, aux parents que j’ai eus. Je peux surtout réfléchir à la qualité de l’amour que je donne et que je reçois, au travail accompli et au chemin qui me reste à parcourir.

La leucémie de Victor, le fils de mon frère Pascal, nous a aussi ramené des souvenirs douloureux de cette époque où nous vivions en côtoyant la leucémie au quotidien. Si ma mère assiste au déroulement de nos vies, à partir de ce monde qu’elle souhaitait tant rejoindre, elle est fière des avancées de la médecine, du courage de la famille et de l’entourage du petit Victor qui n’avait qu’un an au moment du diagnostic, mais surtout de sa remarquable force, qui lui a permis de s’en sortir et de devenir un grand garçon si radieux.

Dans les événements heureux autant que tragiques, nous pouvons constater un héritage que nous avons reçu de nos parents : celui de savoir nous investir complètement dans nos relations et dans nos passions. Ma mère comparait son travail de la foi à celui d’un amateur de fleurs qui se consacre à sa passion sans compter. J’aime bien cette image. J’ai toujours eu l’intuition que faire une activité chaque jour me sortait du cycle des journées. Chaque activité étant en continuité avec celle de la journée précédente, c’est comme si quelque chose se déployait dans une autre dimension. Par exemple, je consacre un moment chaque jour à dessiner, à jouer de la musique, à lire. J’ai un moment consacré pour chaque membre de ma famille. Pour chacune de ces activités, ma passion grandit, s’incarne plus profondément. Par exemple, je fais des projets scientifiques avec Ennio, que je consigne dans un blogue de science. J’ai aussi une énorme collection de dessins, ma créativité musicale s’étend toujours un peu plus, mon attachement pour mes enfants, pour ma conjointe, est toujours plus profond. J’y vois un lien avec ce que mon père dit de la foi qui est comme une brèche dans notre monde fermé, qui nous donne un indice des possibilités de l’infini, un accès vers une dimension supérieure peut-être. À travers toutes ces réflexions, je réalise qu’une de mes valeurs fondamentales est de prendre le temps de cultiver, de laisser mûrir, de construire quelque chose, dans la durée.

VIE

Mes enfants ont tout ce qu’il faut en eux. Je ne fais que leur donner de l’amour, du temps, de l’espace, et je les regarde pousser, chacun d’une façon différente, tous les deux avec une grande intelligence. Ennio a parmi ses plus belles qualités d’être curieux et sensible aux autres, capable d’une grande concentration et de se rendre au fond des choses. Aglaé est enthousiaste, généreuse, imaginative, joyeuse et toujours partante pour bouger, dessiner et échanger. Ce sont assurément deux êtres nés d’un grand amour. Alexandra est une perle rare, vive, lumineuse, profonde. Je ne sais pas qui remercier pour cette chance de l’avoir trouvée sur mon chemin. Mais je sais que nous avons su prendre notre temps, faire grandir notre relation, tranquillement cultiver notre intimité, nous laisser beaucoup de liberté. Je crois qu’un de nos points d’équilibre est de ne pas être fusionnels, d’être deux personnes distinctes, avec des valeurs qui se combinent bien et de belles différences. Nous évoluons individuellement, ensemble. Elle ne m’appartient pas, tout comme ma mère disait que ses enfants ne lui appartenaient pas, que nous lui avions été « prêtés ». La vie est facile avec elle. Faire des enfants ou non n’était pas vraiment une question en soi, même si je considère que ce n’est pas une obligation ou une expérience qu’il faut vivre à tout prix. C’était une façon d’expérimenter d’autres facettes de notre amour, d’approfondir notre confiance et notre plaisir de se voir évoluer l’un l’autre.

Alexandra m’aide dans toutes les dimensions de ma vie. Alors que je commençais à écrire le présent texte, elle m’a posé une question toute simple : pourquoi est-ce que j’entreprends cette démarche d’écriture ? Je me suis demandé si j’avais peur de relancer le livre de Suzanne dans le monde sans aucun accompagnement et que je cherchais à le justifier, à le mettre en contexte, à l’actualiser. Mais non, il n’a pas besoin de moi. J’ai bien vite compris que mon texte n’était pas à propos de son livre, mais de ma propre démarche, du long parcours d’un message à travers trente ans de vie, de mon travail acharné pour comprendre ma mère et pour tenter de lui rendre hommage. Son message à elle est clair, ouvert et complet. « Je suis vidée, j’ai tout dit », déclare-t-elle dans son dernier enregistrement. Ma réflexion est inachevée, remplie de doute, d’ambivalence, d’ignorance, peut-être de vanité, je ne sais pas. En rééditant son livre, je cherche du moins à reconduire son message, même si je ne le comprends pas encore, en espérant qu’il tombe dans un champ plus fertile.

INVITATION

Cependant, même si je n’utilise pas les mêmes mots, je sais qu’il y a des intuitions que je partage avec Suzanne. Si je pouvais discuter de ma foi avec ma mère, je lui dirais que j’ai le profond sentiment de vivre dans un univers fini, fait de limites, un sous-ensemble d’un monde infini où toutes les possibilités existent. Je reconnais ce modèle en moi, je peux le démontrer de façon mathématique, je peux l’exprimer d’une façon poétique. Je peux me demander si ce rapport à l’infini, à notre liberté de choix, à l’intimité de la foi comme recherche personnelle, à l’amour comme force agissante inexplicable, n’a pas quelque chose de la foi de ma mère. Je ne le saurai peut-être jamais. Mais une chose est certaine : ma mère m’a laissé une invitation claire à s’appuyer sur sa foi.

Je ne sais pas si j’ai la foi, mais parce que ma mère me l’a laissée en cadeau, je sais que j’ai la sienne.

 

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