Le LEGS D'ANDRÉA est un roman-feuilleton en 30 épisodes publié à raison d'un épisode par semaine. Afin de ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au blogue sous la rubrique « pour s'abonner ». Vous recevrez en primeur une notification chaque semaine. C'est gratuit ! Si vous avez manqué un épisode, allez à la rubrique « Rattrapage ».

LEGS (épisode16 : La déclaration de Phil)

Buenos Aires @ Marcel Viau

Lorsqu’elle entra dans le CHSLD ce jour-là, Zoé aperçut dans la salle d’attente un homme d’un certain âge assis dans un fauteuil. De la façon dont il était habillé, ce n’était sûrement pas un bénéficiaire : veste de velours avec pièces de cuir au coude, nœud pap, pantalon jeans, souliers à semelle blanche. Pas très grand, chauve avec une couronne de cheveux gris presque blanc, petites lunettes rondes cornées, barbichette d’intello. Ce n’était pas la première fois que Zoé le voyait ici, mais elle n’y avait pas prêté attention jusqu’à maintenant.

Cette fois-là, l’homme se leva et se dirigea vers elle dans le but évident de se présenter.

— Bonjour, vous êtes Zoé n’est-ce pas ?

— Oui, comment savez-vous mon nom ?

— Oh, ici les gens me connaissent bien. Lorsque j’ai voulu savoir qui était cette belle fille qui allait visiter Andréa…

— Parce que vous connaissez Madame Andréa ?

— Oui, et depuis très longtemps.

L’homme abaissa la tête.

— Pardon, je manque à tous mes devoirs. Je m’appelle Philippe Vigneault. Mais il est possible que vous me connaissiez sous le nom de Phil.

— Oui, bien sûr. Elle m’a parlé de vous. Je vous croyais… pardonnez-moi, mais je vous croyais… mort.

— Eh bien non ! Comme vous le voyez.

— J’ai cru comprendre que vous habitiez Québec depuis très longtemps.

— Oui, en fait depuis que je suis parti du village, ça doit bien faire plus de quarante ans. J’ai fait mon chemin ici, je suis devenu journaliste au Soleil et j’y ai fait toute ma carrière. Je suis maintenant retraité.

— Vous venez souvent voir Madame Andréa.

— Au moins une fois par semaine depuis qu’elle est ici.

— Elle doit sûrement être contente de vous retrouver. Nous étions certains qu’elle n’avait ni parent ni ami.

— C’est-à-dire… Auriez-vous quelques minutes à me consacrer ? Nous pourrions nous asseoir là-bas.

— Bien sûr. J’ai tout mon temps, dit Zoé en pensant à la raison pour laquelle elle était dans cette résidence.

Phil demanda à Zoé si elle voulait un café. Elle accepta. Ni sucre ni lait. Il se dirigea vers la machine à café à pas lent et à la démarche assurée. Zoé était intriguée. Comment se fait-il que cet homme ne fût pas dans la chambre de sa grand-mère à ressasser leurs souvenirs communs ?

Phil revint, deux verres de carton à la main, en donna un à Zoé et déposa le sien sur la table basse sans y toucher. Phil commença à parler avec hésitation.

— Je connais Andréa depuis l’enfance, vous le saviez ?

Zoé se contenta de hocher la tête. Il continua.

— Nous étions alors les meilleurs amis du monde. Ses parents étaient voisins des miens et comme nous avions le même âge, nous étions toujours collés ensemble. Nous avons sillonné la grève et les sentiers de la toundra. Nous avons appris les noms de tous les coquillages, de toutes les fleurs. Nous nous cachions parfois pour observer les animaux du coin. Nous nous inventions des histoires de trappeurs, d’aventuriers.

Phil s’arrêta pendant un temps. C’était un vrai conteur capable de captiver son auditoire. Il avait une longue expérience d’organiser son discours. Cela s’entendait. En règle générale, un bon journaliste maîtrise parfaitement son sujet et est capable de le livrer simplement. À l’évidence, Phil était de cette trempe.

— Vous savez, Andréa n’a pas toujours ressemblé à cette personne que vous connaissez maintenant. C’était la plus charmante des femmes… et la plus belle aussi. Déjà, petite fille, elle cherchait toujours à faire plaisir et à aider les autres. Sensible aussi. Elle pouvait pleurer lorsqu’elle trouvait un oiseau mort. Elle aimait tellement la vie, curieuse de tout, animée d’une joie de vivre tranquille et apaisante…

La voix de Phil s’étrangla aux derniers mots.

— Excusez-moi, dit-il en prenant un mouchoir dans sa poche pour s’essuyer les yeux. Les vieilles personnes s’attendrissent avec l’âge.

Il prit le temps de remettre ses lunettes sur son nez et continua.

— J’ai toujours aimé cette femme, toujours… et je l’aime encore…

Zoé écoutait cet homme avec une extrême attention. Son émotion la touchait. Elle en était même remuée sans comprendre pourquoi. Comment s’expliquer en effet un tel attachement pendant une si longue période et depuis si longtemps ? Était-ce vraiment possible ou n’était-ce que le mirage d’un obsédé pour une image inaccessible ? Zoé aurait facilement opté pour la seconde hypothèse si elle se fiait aux dires d’Andréa. À l’évidence, la réciprocité de cet amour n’existait pas. Phil n’était qu’un ami pour Andréa, sans plus. Or dans toute cette histoire, l’apparence était souvent trompeuse. Zoé s’en était aperçue depuis qu’elle fréquentait Andréa. Ni tout blanc ni tout noir.

— Je sais ce que vous pensez. Pourquoi ne suis-je pas dans sa chambre actuellement au lieu de bavarder avec vous ? C’est simple, elle ne veut pas me voir.

— Pourquoi donc ?

Phil ne voulut pas répondre à cette question. Pas tout de suite.

— Je savais depuis peu qu’elle était à Québec. Elle travaillait comme infirmière à Saint-François d’Assise, vous savez. En réalité, je l’ai appris par hasard au moment où on l’a licenciée. J’avais lu un fait divers à son sujet dans notre journal. Elle avait été rayée de l’Ordre des infirmières à cause de ses frasques à l’hôpital. Je ne me souviens plus des détails, mais l’alcool était en cause. Ce fut un choc lorsque j’ai lu son nom. Je me suis immédiatement mis à sa recherche. Andréa, mon Andréa si proche à mon cœur. Et depuis tout ce temps, elle était ici et je ne le savais pas. Autrefois, même lorsque j’étais loin, nous correspondions ensemble, nous gardions contact. Mais depuis ma dernière rencontre avec elle au village. Je n’avais plus jamais eu de nouvelles. Je ne savais même pas qu’elle était à Québec. Elle était ici et je ne le savais même pas.

— L’avez-vous revue ?

— Ce n’est pas faute d’avoir essayé. Je l’ai cherchée partout sans résultat. Elle était partie sans laisser d’adresse. Elle avait coupé les ponts avec tout le monde. Je suis même allé interroger les camarades avec qui elle travaillait. Elles n’en savaient pas plus. Andréa était une femme très secrète qui ne se confiait à personne. Son infirmière-chef était celle qui la connaissait le plus. Et encore : connaître était une hyperbole. Elle disait d’Andréa que ce n’était pas une femme intéressante à fréquenter et les autres le lui rendaient bien. L’infirmière a utilisé une expression à son sujet qui m’est restée : Andréa avait érigé un mur impénétrable autour d’elle. Elle ne faisait confiance à personne, surtout pas à celles qui voulaient l’aider ou seulement entrer en contact avec elle. On ne lui connaissait pas de famille non plus. Aucune ne savait si elle était mariée ou si elle vivait en couple. Elle venait faire son boulot et repartait. Personne n’avait jamais été invité chez elle. Au début, j’ai cru que l’on me parlait d’une autre personne. Ce n’était pas mon Andréa, ça. Non, ce n’était pas celle que je connaissais. C’était impossible.

— Et vous l’avez retrouvée finalement.

— Encore là, le hasard a joué. Je suis venu ici pour interroger une vieille dame qui fêtait ses cent ans. Dans mon journal, nous faisons parfois ce type de reportage. Notre directeur dit que cela nous rend plus humains. Bref, comme je suis curieux de nature, j’ai consulté la liste des bénéficiaires. C’est là que j’ai aperçu son nom. Je me suis empressé d’aller la voir. Ce n’était plus ma Andréa. Elle avait perdu du poids. On devinait à peine dans les traits de son visage jauni par la maladie la belle femme qu’elle avait été autrefois. Je n’en revenais pas.

— Vous avez dû être ébranlé.

— Ce n’est pas le mot. Effondré plutôt. Oh ! Ce n’était pas tellement le fait qu’elle ait perdu de sa beauté et de sa lumière qui me choquait. Je pensais plutôt à ces années que je n’ai pas pu passer auprès d’elle. Jamais elle n’aurait été si malheureuse avec moi.

— Qu’en savez-vous ? Il y a des personnes dont le destin est d’être malheureuse, dit Zoé en pensant à elle davantage qu’à Andréa.

— Peut-être… peut-être.

— Qu’est-ce qui s’est passé lorsqu’elle vous a rencontré ?

— D’abord, elle ne m’a pas reconnu. Elle a commencé par me demander de lui donner un verre de gin.

Zoé éclata de rire. Elle revoyait bien la Madame Andréa du tout début de leur relation.

— J’ai trouvé ça drôle aussi. Puis, j’ai tenté de lui prendre la main. Elle s’est retirée brusquement en me demandant qui j’étais. Lorsque je lui ai dit mon nom. Elle s’est raidie, m’a regardé avec des yeux de colère et m’a lancé de ficher le camp. Elle criait qu’elle ne voulait plus me voir… qu’elle ne pouvait pas me pardonner ce que j’avais fait !

Un silence tomba alors que les épaules de Phil s’affaissèrent et que sa tête bascula sur sa poitrine. Il commença à se laver les mains avec un savon imaginaire. Phil resta ainsi perdu dans ses pensées pendant un bon moment. Finalement, Zoé décida d’interrompre cet instant de malaise.

— Qu’avait-elle donc à vous pardonner ?

— C’était il y a si longtemps. Vous savez que son mari est mort en mer, je crois… Oui, vous savez certainement. Je vois qu’Andréa vous a parlé de pas mal de choses. Quand son mari est mort, j’étais déjà à Québec pour mes études. Je détestais Miller, comme tout le monde au village. Moi, j’avais une raison supplémentaire de le haïr : il me l’avait volée. Il était venu me la prendre sous mon nez alors que je m’apprêtais à me marier avec elle. Oh oui, je l’ai détesté au point de vouloir le tuer.

— Mais vous ne l’avez pas fait.

— Non, bien sûr. Vous ne me connaissez pas encore, Zoé, mais moi je me connais bien. Je ne suis pas le plus courageux des hommes, vous savez. J’aurais dû me battre pour Andréa, mais je ne l’ai pas fait. J’ai préféré m’enfuir, partir loin de ce village maudit qui semblait se liguer contre nous, contre notre amour. Je n’étais pas de taille à lutter contre tous.

— Vous l’avez revu ensuite ?

— Oui, j’avais gardé contact avec elle. On s’écrivait. Quand j’ai appris la mort de Miller. J’ai fait mes bagages et je suis parti immédiatement pour le village. Je voulais être là pour elle.

— Pour elle ? Vous avez pensé que la chance tournait pour vous. Non ?

— Je voulais être là pour la soutenir. Je ne savais pas comment elle réagirait à sa mort. Vous savez, Andréa était… est une femme avec des principes. Elle a été élevée comme cela. Même si elle n’était pas heureuse avec Miller, même s’il éteignait la lumière en elle, jamais elle n’aurait accepté de se séparer et encore moins de divorcer. Elle aimait tant sa liberté, et en même temps, elle restait fidèle à ses principes. Cela faisait partie de son charme et aussi de sa faiblesse. C’est cette femme-là que j’aime, malgré ses contradictions, peut-être même à cause d’elles.

Zoé regardait cet homme qui avait passé sa vie à attendre une femme qui ne lui appartiendrait jamais. Elle se demandait ce qui pouvait pousser quelqu’un à une telle fidélité en sachant qu’il ne serait pas récompensé en retour. Elle pensa soudain au dernier vers de l’Hymne à la nuit : « Est-il de vérité plus douce que l’espérance ».

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