UNE ORCHIDÉE DANS LE JARDIN D’HIVER est un roman publié en 8 chapitres sur une base bimensuelle. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

CHAPITRE 3: Quitter le manoir

Manoir Ravenscrag © Musée McCord

Maman… Maman… Qu’est-ce qu’il y a maman… qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi elle m’a fait sortir du salon ?

Cela est arrivé pas longtemps avant que nous partions du manoir. Maman a reçu des policiers dans le salon. Papa n’était pas là. Il était loin en voyage. Maman m’a fait sortir et elle a fermé la porte. Je suis quand même restée derrière pour écouter. Elle ne le savait pas, mais j’ai écouté. Je n’ai pas tout saisi parce que la porte était très épaisse. Un des policiers disait :

— … ouvert la fenêtre… tombé… … personne n’a rien pu faire…

Puis maman a lancé un grand cri. Jamais je ne l’avais entendu crier ainsi. Il lui arrivait de parler très fort lorsqu’elle était énervée ou en colère, mais crier ainsi, jamais. J’ai eu peur et je suis entrée pour voir ce qui se passait. Peut-être qu’on lui faisait mal ? Les deux policiers étaient debout devant elle. Ils avaient enlevé leur casquette et regardaient maman d’un air sérieux. Maman, elle était effondrée sur le grand fauteuil, la face dans les mains. Elle, toujours si droite d’habitude, toujours si fière, elle était presque pliée en deux. Ses épaules sautillaient. 

Je ne savais pas ce qu’elle avait. Je me suis approchée d’elle tout doucement et me suis assise tout près. Lorsqu’elle a senti que j’étais là, elle a enlevé les mains de son visage. Et là, j’ai vu qu’elle pleurait. Elle pleurait tellement qu’elle ne se ressemblait plus. Son visage était tout couvert de larmes. J’étais très triste et j’ai commencé moi-même à pleurer tout doucement. Lorsque maman a vu cela, elle m’a prise dans ses bras comme elle ne l’avait jamais fait. Elle m’a serré très fort en sanglotant. Je me suis laissé faire, sans trop savoir comment réagir. Je lui ai donné quelques petites tapes dans le dos, comme Rose le faisait parfois lorsqu’elle voulait me consoler. Cela a duré quelque temps.

Aujourd’hui, je comprends mieux. Ce jour-là, maman venait d’apprendre que Pete s’était envolé. Mais personne alors ne m’a rien dit, surtout pas maman. Ils ont continué à discuter ensuite, après que maman m’ait demandé d’aller voir Rose. Avant de sortir, je me suis retournée pour la regarder une dernière fois. Elle avait changé de visage. Maintenant, elle ne pleurait plus. Son expression était devenue dure, très dure. Ses yeux bruns lançaient des éclairs. Elle n’était plus triste, mais en colère. C’était son visage de colère. Une colère noire.

C’est à partir de ce moment-là que les choses ont commencé à devenir difficiles pour la famille. Très difficiles. Et je ne pouvais rien faire, sauf prier le doux Jésus de nous aider, de nous rendre heureux de nouveau. Je ne pouvais rien faire de plus. Les jours suivants, tous les domestiques étaient tristes. Rose aussi était triste. Elle a beaucoup pleuré. Et lorsqu’elle était triste, elle reprenait sa Bible. 

Nous nous sommes souvent assis ensemble à cette période et elle m’a lu beaucoup d’extraits. Que je me rappelle ? Ah oui, celui que je préférais était celui-ci : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les doux, car ils recevront la terre en héritage. Heureux les affligés, car ils seront consolés ». Oui, j’aimais bien cette dernière phrase : « Heureux les affligés, car ils seront consolés ». Rose m’avait expliqué que le mot « affligé » voulait dire « ceux qui ont de la peine ». Depuis, je me la suis répétée souvent dans ma tête, cette phrase. Jésus, mon doux Jésus, est là aussi pour nous consoler. Rose disait que Jésus ne nous lâche jamais, parce qu’il nous aime. Il est toujours présent pour nous. C’est pourquoi il faut toujours le prier de nous venir en aide.

Après la visite des policiers, rien n’a plus été pareil. Quand papa est revenu de voyage et qu’il a appris la nouvelle, lui aussi a beaucoup pleuré. Il se cachait dans son bureau ; je l’entendais sangloter à travers la porte. Il est venu beaucoup de gens pour consoler papa et maman. La famille bien sûr : mes tantes Phonsine, Jeanne et même Charlotte. Loulou était là très souvent aussi pour soutenir maman. Il y avait beaucoup de gens que je ne connaissais pas. C’était des clients ou des employés de papa ou encore des voisins riches. Ils étaient habillés en noir et semblaient très tristes. Mais moi, je savais que ce n’était pas vrai. Je le voyais bien. Dès que papa et maman ne les regardaient pas, ils parlaient entre eux en riant. Ils n’étaient pas tristes. 

À cette époque-là, je ne comprenais pas vraiment pourquoi tout le monde avait de la peine. Je sentais bien qu’il se passait quelque chose d’important, mais je ne comprenais pas. J’étais seulement triste parce que tout le monde était triste.

Une fois, oncle Kenny est venu voir papa et maman. D’ailleurs, c’est seulement lui de la famille de papa qui s’était déplacé. Grand-mère n’est même pas venue. Papa a dit à maman qu’elle était trop malade pour se déplacer. Maman lui avait répondu : « La vieille chipie, elle ment comme elle respire ». 

En tout cas, il aurait aussi été préférable qu’oncle Kenny ne vienne pas non plus, car il y a eu toute une chicane lorsqu’il était là. Je n’ai pas su de quoi il s’agissait, car maman, papa et lui parlaient en anglais. Mais c’était une discussion très forte. Maman était déchaînée. Elle lui montrait son poing sous le nez en lui lançant je ne sais pas quoi comme insulte. Oncle Kenny essayait de se défendre comme il pouvait, mais cela n’arrêtait pas maman. Papa ne disait rien. Il regardait passer les paroles comme il le faisait quand il observait une partie de tennis. Il ne disait rien. Il était tellement triste qu’il ne pouvait rien dire.

Il paraît que par la suite, il y a eu les funérailles et l’enterrement. Évidemment, je n’étais au courant de rien ; on ne m’avait rien dit. C’est aujourd’hui que je comprends. Papa et maman sont partis un jour habillés tout en noir dans l’une des automobiles. Rose m’a gardé pendant le temps où ils n’étaient pas là. Elle pleurait encore souvent, Rose, mais elle essayait de se retenir lorsqu’elle était avec moi. 

Quand ils sont revenus, ils n’ont même pas pris le temps de se changer. Assis tous les deux dans le salon, ils ne disaient rien ni l’un ni l’autre. Quand je suis entrée, ils ont dit de venir s’asseoir près d’eux. Maman m’a encore pris dans ses bras et papa m’a caressé les cheveux comme il faisait toujours. Je me suis levé et me suis assise sur ma chaise berçante et j’ai commencé à me bercer en me regardant les doigts. C’est toujours comme cela que je fais lorsque je veux que l’on m’oublie. Ainsi, je peux écouter tout ce qui se dit sans qu’on s’occupe de moi. Papa a dit :

— La cérémonie était belle. Il n’y a pas à dire, les catholiques romains savent y faire.

— Tous ces hypocrites qui font semblant d’être tristes. Ça me désole.

— Même ma mère est venue.

— La vieille chipie ! 

— Ah, Ida, tu ne vas pas revenir là-dessus.

— Mais Bruce, tu ne te rappelles pas comment tu t’es battu pour moi. T’as perdu de vue la façon dont ils me traitaient : la petite secrétaire canadienne-française élevée dans la bouse de vache qui voulait accrocher un mari riche.

Et là, papa a regardé maman avec beaucoup de tendresse. Il lui a pris la main et lui a dit.

—… Et je ne l’ai jamais regretté. Jamais. C’était la première fois dans ma vie que je tenais tête à mon père. Je n’avais jamais osé le faire avant. Mais là, c’était trop. J’étais majeur… et je t’aimais à la folie… 

Papa a de nouveau regardé maman avec tendresse.

— Je t’aime toujours à la folie…. Comme depuis le début, lorsque j’ai eu le coup de foudre en te voyant pour la première fois dans ta belle petite robe d’été. Quelle beauté tu étais… et que tu es toujours !

Maman l’a alors pris dans ses bras en pleurant et l’a embrassé sur la bouche.

— Moi aussi, mon Bruce, moi aussi je t’aime comme au premier jour.

Puis, elle s’est replacée à côté toujours en lui prenant la main.

— Si ton père en est revenu et a fini par accepter, ta mère, la vieille chipie, ce collet monté, elle m’en a toujours voulu.

— C’est surtout parce que tu lui as volé son fils préféré.

— Elle m’en voudra encore dans sa tombe…

C’est à partir de cette période-là que les choses se sont mises à mal aller. À cette période-là, il y a eu plusieurs conversations à table entre maman et papa. Évidemment, j’étais là, mais ils ne s’occupaient pas de moi lorsqu’ils parlaient de choses sérieuses. Ils faisaient seulement attention de ne pas élever la voix pour ne pas me faire peur. Je me souviens d’une fois en particulier… je me souviens toujours de tout…

— Tu sais, Ida, la crise commence à nous faire mal. 

— Je sais, Bruce, je sais. Nos ventes diminuent de façon importante. Les gens perdent leur emploi en masse. Ils n’achètent plus. 

— Ils vont quand même toujours avoir besoin de vêtements, non ?

— Sans doute. Mais ils gardent leurs vieilles guenilles en attendant des jours meilleurs. Et je suis bien pessimiste sur les jours meilleurs. Je pense que cette crise va être longue. 

— Ça me fait de la peine de le dire, mais il va falloir nous aussi mettre à pied des employés et fermer des magasins. Les temps vont être très durs.

— Nous aussi, nous devons couper dans les dépenses. Il ne nous reste pas beaucoup de marges de manœuvre. Si tu n’avais pas, toi aussi, englouti une partie de nos épargnes dans ces maudits fonds spéculatifs, nous n’en serions pas là aujourd’hui.

— Je sais, Ida, je n’ai pas été prudent. J’ai fait comme tout le monde en pensant bien faire.

— C’est ce qui arrive quand on en veut toujours plus. En avions-nous vraiment besoin de plus ? C’est justement son avidité qui a perdu Peter. Je l’avais prévenu pourtant. Tu te rappelles. Je l’avais prévenu.

— Oui, je sais.

— Il a tout perdu. Tout. Tout est parti en fumée en l’espace de quelques heures. 

— Il n’a pas été capable de se reprendre, pauvre Peter. Il n’était pas prêt à repartir de zéro. Il n’a pas réfléchi aux conséquences de ses actes. 

— Ni à l’effet que cela aurait sur nous. Tout ça, c’est à cause de ce maudit Kenny.

— Tu lui en mets pas mal sur le dos.

— Tu trouves ? Qu’est-ce que tu penses qu’il est en train de faire ? Il tire avantage de la situation. Peter parti, il y a un actionnaire potentiel de moins, un futur actionnaire bien plus coriace que toi.

— C’est une affaire de famille, ne l’oublie pas. Il a autant de droit que moi de diriger labusiness.

— Peut-être, mais il en veut toujours plus. Je trouve que cela tombe à pic, le…

Maman m’a lancé un coup d’œil. Moi, je faisais semblant de jouer avec la nourriture.

—… le départ de Peter… bien à pic… pour lui…

— Que veux-tu dire ?

— Voilà arrivé dans la businessun jeune loup ambitieux comme lui. Kenny sait que tôt ou tard, il aura à se confronter à lui. Il le manipule pour qu’il perde tout ce qu’il a. Et il réussit à s’en débarrasser.

— Tu exagères là ! Kenny ne pouvait pas savoir que la crise serait si brutale, que tous les épargnants perdraient leurs avoirs tous en même temps. 

— Non, il ne pouvait pas le savoir, c’est vrai. Mais tu connais son pouvoir de séduction, celui du diable bien sûr. Il a joué de son pouvoir auprès de Peter. Je ne m’étonnerais pas qu’il lui ait murmuré à l’oreille des paroles qui l’ont poussé à faire ce qu’il a fait.

—…

— … Peut-être l’a-t-il même aidé en lui donnant une petite poussée…

– Ida, qu’est-ce que tu dis là ? C’est une très grave accusation. Kenny, c’était son oncle. C’est la famille. Il ne faudrait pas que tu dises cela en public.

— Je me gênerais peut-être. Kenny est un être malveillant. Il est capable de tout. C’est le diable, c’est Méphistophélès. Et je te préviens à ton tour. Fais attention à lui. Fais bien attention ! 

Je me souviens très bien de ce nom difficile que maman donnait à oncle Kenny : « Méphistophélès ». Heureusement que je n’ai pas à le dire à voix haute. J’en serais incapable. « Méphistophélès », c’est un autre nom pour le diable. Rose m’en a souvent parlé, du diable. Elle m’a dit que c’était un être méchant qui cherche toujours à nous tendre des pièges pour nous sortir de la voie juste. Il n’a pas aimé que le doux Jésus vienne sur terre pour nous montrer qu’il y a une voie juste, un « Royaume de Dieu » comme Il dit. Lui, le diable, son royaume, c’est celui des ténèbres, du péché. Le diable, il aime toutes les méchancetés que chacun peut faire à d’autres. Il les pousse à en faire plus, toujours plus. Mais Jésus, lui, il essaie de les empêcher par son amour. Et le diable ne veut pas ça. Pas du tout. 

C’est à partir de cette période-là que les choses se sont mises à mal aller. 

Je ne sais plus combien de temps il s’est passé après les funérailles. Ça ne faisait vraiment pas longtemps. Je me promenais dans le manoir, comme d’habitude. Je venais d’aller voir Germaine qui, comme d’habitude, m’avait dit de ne pas la déranger. Ensuite, j’allais toujours voir papa dans son bureau, sachant très bien pourtant que la porte serait fermée, mais j’y allais quand même. J’ai approché mon oreille à la porte, comme d’habitude, pour entendre ce qui se passait. Il arrivait souvent à papa de parler au téléphone, toujours en anglais. Je ne comprenais jamais rien, mais j’aimais entendre le son de sa voix. 

Cette fois-là, c’était différent. Je n’entendais pas sa voix, mais un souffle bizarre, comme s’il respirait très fort, très fort. Je n’ai pas trouvé cela normal. Pas du tout. J’ai hésité avant d’entrer, car je savais que papa n’aimait pas cela. Je suis entrée quand même. Et là je l’ai vu par terre, il respirait très fort et très bizarrement. Je me suis approché. Il avait le visage aussi très bizarre : la moitié était comme tombée. Quand il m’a vue, il m’a parlé, mais je ne comprenais pas. Il disait des mots en anglais, très saccadés. Finalement, j’ai entendu «  doctor… doctor… ».

Là, je me suis mise à crier et j’ai couru vers maman qui était dans le jardin d’hiver. Elle est tout de suite accourue vers moi : « Qu’est-ce qui se passe mon bébé ? Qu’est-ce qu’il y a ? » Je l’ai prise par la main et je l’ai tirée très vite vers le bureau de papa. Lorsqu’elle a vu papa par terre, elle a crié « Non… Non… Non… » Elle a appelé l’ambulance. Le temps que celle-ci arrive avec sa sirène très forte que je me suis bouchée les oreilles, maman s’est assise par terre et a pris papa dans ses bras, comme ça. Cela m’a fait drôle parce les deux ressemblaient à une image que j’avais déjà vue dans un livre, une image, c’est maman qui me l’a dit, qui montrait la Sainte Vierge tenant le doux Jésus dans ses bras après qu’il soit descendu de la croix. C’était une belle image malgré la tristesse du moment. Maman, elle le tenait de la même façon et lui flattait les cheveux en le berçant.

Plus tard, papa est revenu à la maison. Il n’était plus pareil. Plus du tout. Il ne riait plus, lui qui riait si souvent et qui faisait si souvent des blagues. La moitié du visage s’était figé par en bas ; il était en fauteuil roulant. Quand il se levait, c’était avec l’aide de Patty, l’infirmière, une grosse femme très forte. Elle parlait fort aussi, et d’une drôle de façon, comme si papa était un bébé. Je n’étais plus la seule à qui on parlait en bébé. Papa aussi. C’est elle qui allait le coucher dans l’une des chambres d’ami, parce que papa n’allait plus jamais dans la chambre avec maman.

Puis un beau jour, maman a réuni tous les domestiques, le jardinier, les femmes de chambre, et elle leur a dit qu’elle ne pouvait plus les garder. Tout le monde a bien pleuré. Maman a dû les consoler. Ils nous aimaient bien, les domestiques. Maman disait qu’ils étaient bien traités chez nous, au contraire des autres riches. Mais elles ne pouvaient plus les garder. Je ne savais pas pourquoi elle disait cela à ce moment-là. J’ai compris après. Cela avait commencé avec une conversation à table avec papa. Lui, il était malade, mais il recommençait à parler un peu, avec difficulté, mais quand même, un peu.

— Tu sais, Bruce, il faudra se défaire de nos domestiques, j’ai fait les comptes et nous n’y arrivons pas.

— … s’il… le… faut…

— Et ce n’est pas tout. Kenny est en train de magouiller pour te faire perdre le contrôle de la compagnie. Je te disais qu’il était le diable en personne.

—… Pas possible…

— Mais oui, c’est possible. Tout autre que ton cher frère nous aurait aidés dans les circonstances, étant donné ta maladie, étant donné ce qui est arrivé à Peter… Mais lui profite plutôt de l’occasion pour continuer à s’enrichir sur ton dos. Il réunira bientôt le Conseil d’administration sans toi. Tu le savais ça ?

— Non… Quand ?

— Dans quelques semaines. Il l’a convoqué lorsqu’il a compris que tu ne pourrais plus revenir travailler. Il te fera éjecter comme un malpropre, sans compensation, rien. 

—… Peut pas faire ça… faut… je signe..

— Il n’a pas eu besoin de cela. Il t’a fait déclarer inapte par la cour. 

—… Non…

— Eh oui ! Il a quelques juges dans sa poche, comme tu le sais. Cela n’a pas pris de temps qu’il a débarrassé ton bureau. Il a accaparé toutes les actions que tu possédais. Tu savais que le testament de ton père était rédigé de cette façon, toi ?

—… Oui… mais…

— Il semble que si l’un des deux mourait ou devenait inapte, toutes les actions revenaient à l’autre. Tu le savais ?

— Oui, mais… pas penser que…

— Pourtant, il l’a fait. Et cela n’a pas tardé.

— Et maintenant…

— Pour le moment, il ne nous reste plus beaucoup de marge de manœuvre. Notre épargne a disparu dans la crise et Kenny n’a rien voulu nous laisser sous prétexte que les temps sont durs et que la businessva très mal.

—… Ça veut dire… quoi?…

Là, maman a arrêté de parler. Pour une rare fois, elle cherchait ses mots. Elle ne semblait plus savoir quoi dire. Elle a regardé longuement papa avant d’ajouter.

—… Il va falloir vendre le manoir et tout le reste pour payer nos dettes…

— Le manoir ?… où… aller ?

—.. Je ne sais pas mon Bruce… je ne sais pas… mais nous n’avons plus le choix. Nous sommes pris à la gorge. J’ai libéré les domestiques hier. Ils partiront bientôt… Pour le moment, j’ai pu garder Patty, mais pas pour longtemps. Elle sait que je ne peux plus la payer. 

À ce moment-là, des larmes ont coulé sur les joues de papa, des larmes silencieuses. Maman s’est levée et s’est approchée de lui. Elle a essuyé les larmes avec son mouchoir, a mis les bras autour de son cou et lui a parlé très proche du visage, tout doucement.

— Ne t’en fais pas, mon Bruce. Ne t’en fais pas. Nous allons nous débrouiller.

— … Ma faute…

— Mais non ! Qu’est-ce que tu dis-là ? 

— Oui… ma faute…

Des larmes ont recommencé à couler sur ses joues. Il a essayé de prendre maman par la taille de son seul bras valide, mais il n’a pas pu et le bras est retombé sur le fauteuil. Pauvre papa ! C’était très dur de le voir ainsi. Lui qui avait toujours été très vivant et de bonne humeur. Il n’était plus… plus… lui-même. J’ai compris qu’il ne pourrait plus m’aider non plus. Et moi, la « demeurée » que j’étais, je ne pouvais pas non plus l’aider. Tout ce que je pouvais faire, c’était de prier le doux Jésus afin qu’il lui vienne en aide, car il « vient en aide aux affligés » comme le dit la Bible de Rose.

— Voyons Bruce, tu es malade. Ce n’est quand même pas ta faute si tu es malade.

Papa a tenté de nouveau le bras, mais il est retombé sur le bras du fauteuil.

—… Peux rien faire… Tu vois ?

— Je le sais bien que tu ne peux rien faire. Que veux-tu : c’est la fatalité. Et s’il fallait trouver un coupable, on sait qui ce serait : ce salaud qui a tout fait pour nous faire tomber. Tu lui as trop fait confiance.

— C’est… mon petit frère…

— Oui, je sais. Mais regarde comment il nous traite maintenant. C’est un ambitieux, un vicieux, un dépravé. Mais je te dis qu’il ne s’en sortira pas comme ça. Je te le jure.

—… Quoi… faire ?

— Je ne sais pas encore, mais il nous reste quelques relations. Je vais tenter de les faire jouer.

— … ne servira à rien.

— Pas pour le moment, c’est certain. Il faudra dire adieu à tout ce que nous avons.

— … Ta biblio… o… thèque… ton jardin… d’hiver… pauvre Ida.

— Ah, Bruce, arrête de dire cela. Je t’ai toujours, toi…

Je ne sais pas si maman pensait ce qu’elle disait à ce moment-là. Peut-être qu’elle voulait réellement qu’il reste près de lui. Mais une chose est certaine, aujourd’hui papa n’est plus avec nous.

Après qu’elle ait dit qu’elle avait toujours papa avec elle, elle a tourné la tête vers moi qui jouait avec ma nourriture. Je faisais semblant de ne pas écouter.

— Et j’ai toujours mon bébé, ma Peggy. Hein Peggy !

Je l’ai regardée avec mon plus beau sourire, mais j’étais tellement triste en dedans de moi. Je savais qu’il fallait partir du manoir, qu’il fallait quitter le grand jardin, le grand arbre, la croix sur la montagne, les petits animaux. J’étais tellement triste. Je ne pourrais plus aller m’asseoir avec maman dans sa bibliothèque ou l’accompagner dans son jardin d’hiver. Je ne pourrais plus écouter à la porte du bureau de papa. 

De plus, je ne sais pas si maman tiendra sa promesse de me garder auprès d’elle. C’est très difficile maintenant pour elle dans la petite bicoque. Très difficile. Je le vois bien. Elle travaille tout le temps pour payer le loyer et mettre un peu de nourriture sur la table. Elle est très fatiguée. Cela n’arrive pas souvent, mais elle se dit parfois à elle-même, lorsqu’elle croit que je ne l’entends pas : « Je suis à bout ». Je ne sais pas si elle réussira à me garder longtemps avec elle. Ce serait peut-être mieux que je parte, que je m’éloigne d’elle. Mais je ne sais pas comment faire. Elle serait moins fatiguée sans moi.

Je l’aime tellement, ma maman. Je serais prête à faire tout ce que je peux pour qu’elle soit moins malheureuse. Rose disait que le doux Jésus prend soin de nous comme un berger prend soin de ses brebis. Je me rappelle une phrase qui m’avait bien frappée. Le doux Jésus disait : « Moi, je suis le Berger, le bon berger. Le berger, le bon berger, livre sa vie pour ses brebis ». Rose m’a expliqué que Jésus, il est prêt à donner sa vie pour ceux qu’il aime. Je serais bien prête moi aussi à donner ma vie pour que maman soit moins malheureuse. Mais moi, je ne suis pas le doux Jésus, je ne sais rien faire d’autre que de regarder maman être triste et malheureuse. Je ne sais rien faire d’autre.

Peu de temps après cette conversation à table, ils sont venus.

Quand ils sont venus, j’étais très énervée. Je ne savais plus où me mettre. Il y avait de gros camions dehors et de gros messieurs qui sortaient les meubles, décrochaient les cadres sur les murs, roulaient les beaux tapis de Perse. Maman ne pouvait rien faire. Elle était là, à côté de papa dans son fauteuil. Il y avait dans son regard non pas de la tristesse, comme je le pensais, mais de la colère. Une colère noire. Je ne savais pas ce qu’elle avait en tête. Nous étions seuls. Les domestiques n’étaient plus avec nous depuis quelque temps. Il restait encore Patty et Rose qui me tenait par la main. J’étais très énervée et elle le savait. Alors elle voulait me rassurer. Mais elle-même ne l’était pas, rassurée. Cela, je le savais.

Pendant que les gros messieurs continuaient leur travail, maman est allée dans le jardin d’hiver. Je l’ai suivie pendant que Rose et Patty restaient avec papa. Maman a fait le tour de ses fleurs dont certaines commençaient à faner. Elle en touchait quelques-unes, ajoutait du fertilisant à d’autres, enlevait celles qui étaient tombées. J’ai vu sur son visage un air que je ne lui connaissais pas. On aurait dit qu’elle revenait très loin en arrière dans sa tête, si loin qu’elle n’était plus là, qu’elle n’était plus avec moi, avec nous.

Puis, elle s’est approchée des orchidées qu’elle aimait tant. Elles étaient belles ces orchidées, avec une si jolie couleur violette, un peu de blanc et une petite pointe de jaune au milieu. Dans un autre beau vase à côté des orchidées, il y en avait une autre, juste une, la plus belle de toutes. Pourquoi y en avait-il juste une ? Quand j’avais demandé un jour à maman, par un signe en pointant un seul doigt en l’air et en montrant l’orchidée, maman avait compris que je le lui demandais pourquoi, alors qu’il y avait plein d’autres fleurs, cette orchidée était toute seule. Alors, elle m’avait expliqué :

— Tu sais ma Peggy, c’est vrai que toutes les fleurs sont belles et qu’elles méritent toute notre attention. Mais cette orchidée, elle est spéciale. Elle a besoin de beaucoup d’entretien, de toutes sortes, parce que c’est une fleur exotique. « Exotique », ça veut dire qu’elle vient de pays lointains où elle vit à l’état sauvage. Quand on essaie de la transplanter ailleurs, dans un autre pays, dans un autre paysage, elle se referme et disparaît. Une orchidée, il faut la comprendre et surtout l’aimer très fort si on veut la garder.

Maman a regardé son orchidée longtemps, longtemps. Je lui ai demandé par signe si on l’emportait avec nous. 

— Non Peggy. Nous ne pouvons pas l’emporter. Elle ne résisterait pas au transport et surtout à sa nouvelle maison. 

J’ai bien vu que maman était triste. Je l’étais aussi, surtout pour elle. Alors, j’ai compris que l’orchidée allait faner et disparaître et qu’elle ne mettrait plus jamais de gaîté dans le cœur de maman. 

***

Quand nous sommes arrivés dans la petite bicoque, il a fallu se « relever les manches » comme le disait maman. C’était drôle ça, parce que je ne l’ai jamais vue nettoyer la bicoque avec ses manches relevées. Elle avait plutôt un grand tablier qui lui couvrait une bonne partie du corps. Je l’ai vue souvent par la suite avec ce tablier qu’elle n’avait jamais porté auparavant. 

Ma tante Jeanne et Loulou sont venues l’aider. Elles en ont frotté un coup, parce que ce n’était pas très propre. Elles ont lavé le prélart usé du plancher. Il penchait tellement que lorsqu’on mettait de l’eau dessus, elle coulait tout de suite sur un côté. Ensuite, elles ont peint les murs avec de la peinture que le propriétaire avait fournie. Ce n’était pas de la belle peinture, mais elle « faisait propre », comme tante Jeanne disait. 

Les fenêtres ont été nettoyées. Les joints ont été remplacés par du mastic. C’est comme ça que ça s’appelle, du mastic. Là, maman a dit en riant.

— Heureusement qu’il n’y a pas de cochon ici.

Tante Jeanne et elles ont bien ri. Loulou ne savait pas de quoi elles parlaient. Maman lui a alors raconté.

— C’est vrai, tu ne viens pas de notre coin de pays, toi. Nous avions une expression dans le canton pour parler des fermiers plus pauvres que nous. Nous disions que chez eux, les cochons montaient dans les vitres pour manger le mastic.

Elles ont bien ri toutes les trois. C’était bien de les voir rire ainsi, même si notre situation n’était pas si drôle que ça.

Le poêle à bois, ils ne l’ont pas décrassé parce qu’il était déjà tout noir sur le dessus, comme le gros tuyau qui passait dans le plafond. Tante Jeanne a dit que le poêle lui rappelait des souvenirs de la ferme. 

— Au moins, tu pourras te faire des bonnes toasts le matin sur ton beau poêle Bélanger.

Puis, toutes les trois ont ri aux éclats. Je n’ai pas trop compris pourquoi. 

Elle n’est vraiment pas grande cette bicoque : un espace où il y a le poêle sur un côté et un comptoir de l’autre. On peut mettre une petite table avec des chaises, puis dans l’autre coin, on a mis un fauteuil à deux que je n’avais jamais vu avant. Il paraît que c’est quelqu’un qui nous l’a donné, comme la table et les trois chaises d’ailleurs. Le seul meuble que je reconnaissais était ma chaise berçante. Maman avait refusé catégoriquement de s’en séparer. 

Puis, on trouve deux toutes petites chambres avec des lits en fer. C’était tout. J’avais ma chambre avec un petit lit et un petit bureau. Quand j’ai vu la chambre de maman, je me suis demandé où papa allait dormir, car il n’y avait pas de troisième chambre. Papa, il n’était pas avec nous pour le nettoyage. Évidemment, il ne pouvait rien faire dans son fauteuil roulant. 

Lorsque j’ai voulu aller faire pipi la première fois, j’ai été très surprise de voir la salle de bain. En fait, on ne devrait pas appeler cela une salle de bain, parce qu’il n’y a pas de place pour prendre un bain. Seulement un tout petit enclos avec une vieille toilette. Rien de plus. Pas de baignoire, pas d’évier comme dans les quelques salles de bain que nous avions dans le manoir. 

Je me suis toute de suite demandée comment j’allais faire pour prendre mon bain. Par la suite, j’ai compris. J’ai vu un écran pliant près du mur du poêle. La première fois que j’ai pris mon bain dans la petite bicoque, maman a passé beaucoup de temps à faire chauffer l’eau sur son beau poêle Bélanger. Il faisait très chaud dans la maison parce qu’il fallait brûler pas mal de charbon. Puis, elle est allée chercher une grande cuvette dans le cagibi à côté de la toilette, l’a remplie d’eau chaude, a fait bien attention à ce que l’eau soit tiède pour ne pas me brûler et a déplié l’écran pour me cacher. C’est comme cela que l’on prend notre bain maintenant. Quand maman a besoin de prendre un bain, elle fait la même chose. 

Le nettoyage a pris plusieurs jours. Tante Jeanne et Loulou sont revenues chaque jour pour aider maman. Quand leur travail a été terminé, elles se sont assises toutes les trois autour de la table et se sont mises à jaser autour d’un café. « Jaser », ça veut dire qu’elles parlent de n’importe quoi et autant que possible toutes en même temps. Pour un temps, c’était amusant de les entendre, comme si rien ne s’était passé, comme si nous avions toujours habité la bicoque. Puis — je m’en souviens. Je me souviens de tout —, Loulou a commencé à parler sur un ton plus sérieux.

— Ce n’est quand même pas possible ce qui vous arrive, Ida. Pas possible !

Maman a répondu.

— C’est vrai, ça semble incroyable, mais c’est pourtant vrai. 

Tante Jeanne a dit.

— Cette maudite crise-là. Elle en aura fait des malheurs. Personne ne l’avait vu venir. Personne. Heureusement que mon Charlie travaille encore à la shop Angus. Elle n’est pas prête de fermer cette shop. Il va toujours falloir des trains pour se transporter, non ? Mais toi, Ida, qu’est-ce que tu vas faire maintenant.

— Ah ! J’ai contacté quelques-uns des patrons que nous engagions pour leur demander de me donner des petits boulots à la maison.

— C’est vraiment humiliant, ça, a dit Loulou. Demander à ceux qui étaient vos employés de t’embaucher.

— Tu sais, Loulou, je n’en suis plus là. Il faut que nous mangions et que nous payions le loyer. Le temps de prendre les gens de haut n’existe plus.

— Vous n’étiez pas ce genre-là, Bruce et toi. Loin de là. Toi, tu es toujours restée la même, et Bruce, il était ben correct… Pour un Anglais…

Les trois sont parties à rire quand Loulou a dit cela. Elle a continué.

— Vous étiez de bons boss. Vos employés le savaient. Et je pense qu’ils ont de la peine pour toi… la plupart en tout cas. Il n’empêche, la vie ne fait pas de cadeau parfois. Maudite crise !

— C’est vrai ce que tu dis. Mais il ne faut pas oublier que si la crise n’était pas prévisible, tout le reste l’était. J’avais prévenu mon Bruce qu’un tel malheur pouvait arriver en voyant comment Kenny manigançait les choses. Ce n’était pas d’hier. Mais tu connais Bruce, c’est un bon gars qui ne voit le mal nulle part, et surtout pas dans sa propre famille.

— Comment se fait-il qu’on ne vous ait rien laissé ? Ce n’est pas normal de vous mettre à la rue comme ça, toi, Bruce dans son état… puis la belle Peggy.

Moi, j’étais dans ma chaise berçante et je faisais semblant de regarder un livre d’images. Pour elle, je ne les écoutais pas. Pourtant…

— C’était écrit dans le ciel que Kenny voulait notre peau. Écris dans le ciel, a dit maman.

— Pourquoi ? Pourquoi s’acharner ainsi ? Il pouvait quand même vous venir en aide, même un peu.

— Parce que Kenny, il n’est pas seulement ambitieux et cupide, il nous en a toujours voulu. Il est jaloux et cruel. 

— Il n’est pas le seul là-dedans. Ta belle famille, elle ? On le laisse faire ?

— Ses sœurs n’ont rien à dire dans les affaires de la famille. Quant à sa mère, elle me déteste cordialement. Elle ne lèvera pas le petit doigt pour moi, c’est certain. Elle a sûrement de la peine pour son Bruce chérie, mais que peut-elle faire dans l’état où il est ? Oh ! Elle doit pleurer des larmes de crocodile devant ses amis riches. Mais elle ne lèvera pas le petit doigt pour nous aider, j’en suis assurée.

— Qu’est-ce que tu vas faire, Ida ? a dit tante Jeanne. Je te connais. Tu as toujours été la plus forte d’entre nous. Tu es une batailleuse. C’est toi qui nous défendais avec tes poings à l’école de rang, lorsque les garçons nous maltraitaient. C’est toi qui nous défendais quand papa…

À ce moment-là, il y a eu un silence que je n’ai pas compris. Jeanne a arrêté de parler en regardant maman.

— C’est certain que je ne me laisserai pas faire, a continué maman. Je vais me battre, c’est certain. J’ai une couple de cartes dans ma manche…

— Lesquelles ?

— Je pense d’abord appeler Mike. C’est un ami de Bruce de longue date. Il est avocat et connaît bien un ou deux procureurs de la couronne qui n’aiment pas tellement Kenny pour toutes sortes de raison. 

— Oui, mais Kenny aussi a le bras long.

— Oui, je sais. Il est capable d’acheter des procureurs et des juges. Mais j’ai aussi une deuxième possibilité. Je pense appeler un journaliste qui nous en doit une, à Bruce et à moi. 

— Et alors ?

— Et alors ! Dans l’état actuel de la crise, tout le monde se cherche un bouc émissaire pour ce qui arrive. C’est clair non ! 

— Que veux-tu dire ?

— Kenny est le bouc émissaire parfait : un riche corrompu qui a mis au chômage des milliers d’employés, mais qui continue à s’enrichir sans mesure sur le dos du pauvre monde. Ça fera une sacrée bonne manchette de journal, non ?

— Et tu penses que cela marchera ?

— J’ai suffisamment d’informations à donner aux journalistes pour qu’un procureur soit obligé d’entreprendre une poursuite pour fraude et corruption si la pression populaire est trop forte. On verra bien comment il s’en sortira, Méphistophélès.

Je n’ai pas tout compris ce que maman disait ou allait faire, mais je savais que c’était sérieux. Maman était en colère. Elle n’allait pas se laisser « manger la laine sur le dos », comme elle le dit parfois. Moi, j’ai confiance en maman. Elle nous défend toujours. Elle ne laissera pas tomber sa famille. Et quand maman est en colère, c’est une colère noire.

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