Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 13 : Noël au Nord

« Quitinnguq » Un dessin de Marcel Viau

« Jingle bells! Jingle bells! Jingle all the way! » En fredonnant cette ritournelle ringarde et ridicule, Catherine se demandait pourquoi celle-ci lui tournait dans la tête. En levant les yeux pour regarder les flocons tombés dans la nuit, cela lui avait rappelé Noël. Son dos et ses fesses lui faisaient mal d’être restée assise si longtemps sur le sol gelé, adossée sur son Inukshuk de forme irrégulière. Elle ne pensait même plus à se déplacer pour tenter de se soulager. La douleur lui rappelait qu’elle était encore vivante. Pourtant, à y regarder de près, Catherine semblait au bout du rouleau. Son esprit de plus en plus paresseux ne laissait ressurgir que des bouts de souvenirs sans importance. D’où cette chansonnette la ramenant au dernier temps des Fêtes passé en décembre dernier.

Demeurer au Nord pendant Noël était toute une expérience pour les Blancs. Ceux qui restaient n’avaient pas le choix de le faire, vraisemblablement. Qui aurait voulu de son plein gré se terrer dans ce trou au moment où sa famille fêtait joyeusement au Sud ? Pour la grande majorité, il s’agissait d’hommes provenant de la mine ou d’ouvriers de chantier incapables de partir pour une raison ou une autre. Certains fonctionnaires, comme Michel, devaient rester pour « tenir le fort ».

Pour ce qui est des Inuits, c’était autre chose. La « fête du milieu » célébrait le solstice d’hiver. C’était une fête importante, le moment de l’année pendant lequel on disait adieu aux malheurs de l’ancienne année et l’on voyait se lever la nouvelle avec joie. Bien sûr, ils étaient nombreux à participer aux célébrations chrétiennes, à la messe de minuit, au réveillon. Mais la véritable fête se tenait ailleurs.

Les Inuits se préparaient longtemps pour la fête du milieu. C’était la période la plus festive de l’année. On construisait en bordure du village un grand igloo. Les danses se faisaient au rythme des tambours cérémoniels omniprésents. Les danseurs se déguisaient sous des costumes et des masques tous plus colorés les uns que les autres.

Il y avait aussi des compétitions de force. Les Inuits adoraient ces jeux ; ils les pratiquaient à la moindre occasion. Pendant les fêtes du milieu, ces jeux étaient plus nombreux, plus diversifiés : jeux de ballon, course de traîneaux, souque à la corde, concours de tir, boxe. Il y avait aussi des jeux d’adresse opposant ceux (femmes ou hommes) nés en hiver contre ceux nés en été. On pouvait alors déterminer selon les gagnants si l’hiver sera rude ou non.

Lors des danses rituelles, il arrivait encore de voir des hommes d’âge mûr tenter de divertir le public avec des attitudes sexuelles bouffonnes. Ces personnages passaient de maison en maison pour taquiner les jeunes garçons et les jeunes filles en se livrant à des parodies sexuelles et exhibitionnistes.

Cet hiver-là, Catherine avait assisté à la plupart de ces cérémonies. Elle avait vu l’un de ces personnages — Tulimaaq facilement reconnaissable sous son déguisement — enduire de suie de lampes à l’huile le visage de ses hôtes. La métaphore était forte pour les Inuits. Symboliquement, on signifiait qu’il était temps d’éteindre le feu des lampes, car le soleil revenait pour éclairer de nouveau la communauté. On faisait ainsi référence à l’un des mythes inuits le plus puissants : celui de l’amour incestueux entre Frère-Lune et Sœur-Soleil.

On terminait toujours les Fêtes lors d’une grande soirée du Nouvel An dans le centre communautaire de Quarpuq. À cette occasion, la salle était pleine à craquer et l’alcool coulait à flots. L’esprit était à la fête dans un climat des plus débridés. Se mêlaient le son des tambourins cérémoniels, les danses folkloriques, les chansons irlandaises et québécoises dans un joyeux tintamarre.

La soirée avait commencé dans la joie. Un couple de femmes inuites avait pratiqué un chant de gorge magnifique. Il s’agissait de tenir le plus longtemps possible avant que l’une d’elles n’éclate de rire. Le chant de gorge était davantage un jeu vocal et il faisait souvent l’objet de paris. On racontait qu’autrefois, dans les temps anciens, la gagnante pouvait même choisir son mari.

Après les mots d’usage de la part des anciens et des autorités, après les chants et danses plus convenus, la véritable soirée s’était amorcée. Un violoneux et un accordéoniste avaient commencé à jouer des « sets callés », ces danses traditionnelles québécoises appelées par un crieur décrivant les pas à exécuter dans un langage coloré. À mesure que la soirée avançait, l’alcool aidant, la salle était devenue plus bruyante, plus agitée.

À un moment, un homme fort éméché s’était approché de Catherine, un employé de la mine sans doute. Il lui avait demandé plutôt brutalement si elle voulait danser. Elle ne dansait pas ces « sets callés » si faciles à apprendre pourtant. Elle avait donc refusé poliment avec son sourire habituel. Mais l’homme avait lourdement insisté, allant même jusqu’à la saisir par le bras pour la tirer à lui.

Michel était intervenu à ce moment-là. Il s’était interposé entre Catherine et l’homme, l’invitant sans équivoque à se retirer. Comme il le dominait d’une tête et qu’il avait pris son air le plus menaçant — il pouvait être impressionnant parfois, avec son gabarit de joueur de hockey —, l’homme s’en était retourné en sacrant. Michel s’excusait de n’avoir pas été auprès d’elle plus tôt. Il venait d’arriver, car il avait dû parer à une urgence. Il l’avait ensuite invitée à sortir de la salle pour être plus tranquille. Elle avait accepté avec soulagement.

Cette fin de soirée fut sans doute l’un des moments les plus agréables jamais vécus à Quarpuq. Michel lui avait découvert une facette inconnue de sa personnalité. Catherine était bien au fait de son extraversion, de son côté un peu hâbleur, de sa drôlerie aussi qui l’avait amusée à défaut de la séduire. Mais ce soir-là, elle avait été touchée par lui. Oui, c’était bien le mot : Michel avait été touchant.

Lorsqu’ils étaient sortis de la salle, il lui avait proposé d’aller dans sa résidence de fonction pour prendre un café. Elle n’y était jamais entrée et avait accepté avec plaisir. Il s’était montré d’une grande galanterie, l’avait aidée à enlever son manteau, lui avait prêté des pantoufles de laine de lapin, l’avait fait asseoir à la table de cuisine. Il lui avait demandé si elle préférait un verre de vin. Elle avait refusé tout en lui répondant de ne pas s’empêcher d’en prendre de son côté. Michel avait décliné. Il n’aimait pas beaucoup l’alcool. S’il en prenait, c’était surtout pour le goût. Et comme les bons vins étaient chers, il aimait mieux s’abstenir la plupart du temps. De toute façon, une bonne bouteille de vin n’avait d’intérêt que si l’on pouvait la partager.

Elle lui avait alors demandé s’il partageait souvent une bonne bouteille avec quelqu’un au Sud. Tout en préparant le café, Michel avait cessé de parler. De toute évidence, elle venait de toucher une corde sensible.

« Excuse-moi, Michel, je ne voulais pas être indiscrète.

— Non, tu n’as pas à t’excuser. C’est juste que ça m’a fait remonter des souvenirs. C’est seulement ça. »

Catherine n’avait pas insisté, mais lorsque Michel était revenu s’asseoir avec le café, après lui avoir demandé si elle prenait du lait et du sucre, il avait commencé à parler avec une certaine réticence, ce qui n’était pourtant pas dans ses habitudes.

« J’ai effectivement partagé de très bonnes bouteilles de Bourgogne avec quelqu’un pendant quelques années. Elle s’appelait Sophie. Ma Sophie, je l’aimais en maudit. Je l’aimais en maudit. »

Michel était devenu soudain très triste, presque au bord des larmes. Il bougeait sur son siège comme pour évacuer un trop-plein d’émotions.

« Lorsque j’étudiais à l’Université de Montréal, j’ai rencontré Sophie sur les bancs d’école, comme on dit. Elle suivait plusieurs cours avec moi. Elle étudiait aussi pour être ingénieur. Il n’y avait pas encore beaucoup de femmes à ce moment-là dans ce domaine plutôt masculin. Elle était remarquable, tellement belle. Oui tellement belle ! Tous les garçons lui tournaient autour pendant cette année-là. Je te dis qu’il a fallu que je me batte pour avoir son attention. Mais je suis persévérant, tu sais. »

Elle n’avait pas pu s’empêcher de sourire en l’entendant parler de sa persévérance auprès des femmes. Qui pouvait le savoir mieux qu’elle ? Michel ne la poursuivait-il pas de ses assiduités depuis son arrivée ici ? Michel avait continué de parler.

« Sophie venait de “casser” avec un crétin. Je n’ai jamais vraiment su ce qui s’était passé. Elle ne m’en a jamais parlé. De toute façon cette année-là, elle était de nouveau “sur le marché” comme on dit. Au bout du compte, c’est moi qui ai obtenu ses faveurs. J’étais si heureux. Si heureux ! Nous avons emménagé ensemble dans un petit logement d’étudiants. Je la gâtais beaucoup, tu sais. Je lui donnais toutes sortes de cadeaux : des fleurs, du chocolat. Parfois, quand j’avais économisé un peu, j’achetais un Gevrey-Chambertin. Tu connais ? »

C’était une question rhétorique, comme d’habitude. Elle venait à peine d’acquiescer qu’il avait poursuivi son monologue ?

« Ah ! Ces soupers à la chandelle en sirotant notre bon petit vin. Mes plus beaux souvenirs ! Enfin, mes plus beaux souvenirs avec une femme. Parce que, j’avais aussi vécu des beaux moments au hockey. Mais passons ! »

Encore une fois, Catherine n’avait pas pu s’empêcher de sourire devant la fraîcheur de cet homme. Et surtout, elle reconnaissait chez Michel une espèce de pulsion de vie presque animale qui ressortait même dans les moments les plus tristes. Elle s’était dit alors : un homme comme cela, rien ni personne ne pourrait jamais l’abattre. Il n’était pas comme elle, c’était certain.

« Je l’aimais donc ma Sophie, avait continué Michel. On faisait des projets ensemble. Je lui disais que je voulais avoir trois peut-être même quatre enfants avec elle. J’adore les enfants, tu sais. Je me voyais passer ma vie avec elle, vieillir avec elle, avoir des petits-enfants avec elle. Maudit que j’étais naïf ! »

Michel s’était arrêté de parler et avait bu quelques lampées de café le regard dans le vide.

« Qu’est-ce qui s’est passé, Michel ?

— Oh, une histoire bien banale, des plus banale. À cette époque, je jouais dans une ligue de garage. »

Devant l’air interrogatif de Catherine, Michel avait ajouté

« Mais oui, tu sais, ces ligues de vieux has-been qui se louent une patinoire les fins de semaine et qui font semblant d’être encore capables de scorer des buts. En tout cas, on s’amusait bien. J’invitais parfois les copains de hockey à venir à la maison pour regarder les matches : bière et pizza et tout le tralala. Sophie était là parfois. Ce n’était pas, disons, l’activité qu’elle préférait le plus. Ce qu’elle aimait bien cependant, c’était la présence des copains. Trop même… Un jour elle m’a annoncé qu’elle partait vivre avec Robert, notre meilleur joueur de centre.

— Mais c’est terrible Michel. Tu devais être très malheureux ?

— Pourquoi tu penses que je me suis retrouvé ici ? J’ai pleuré pendant un bon bout de temps. J’ai même fait un fou de moi en essayant de la reprendre. Elle n’a jamais rien voulu savoir. Je ne pouvais même plus jouer au hockey. J’aurais sans doute massacré ce maudit faux-cul qui m’avait pris ma blonde.

— C’est triste. Depuis que tu es ici, as-tu essayé de prendre des nouvelles d’elle ?

— Oui, quelquefois. Mais la dernière nouvelle m’a un peu consolé : elle avait planté là Robert pour un autre joueur. »

Cette fois, Catherine s’était presque tenu les côtes pour ne pas rire devant cette tragi-comédie.

La soirée s’était ainsi passée dans un climat intime et amical. À un moment, elle avait voulu rentrer et s’était levée pour partir. Michel s’était empressé d’aller lui chercher son manteau et ses kamiks. Il l’avait aidée à s’habiller. Elle l’avait remercié pour la charmante fin de soirée et lui avait tendu la main. Michel l’avait prise dans sa grande paluche rude et chaude et l’avait gardée plus longtemps qu’une salutation normale l’exigeait. Il avait lentement et délicatement approché son visage du sien, proche, de plus en plus proche. Après une hésitation, elle avait un peu reculé le buste et serré avec plus de vigueur la main de Michel en lui disant à la prochaine.

Puis elle était partie… avec peut-être au cœur une petite pointe de regret.

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