LE VOYAGE D’HÉNEAULT raconte l’histoire d’un homme qui cherche la vérité, sa vérité. Le roman est publié en 16 épisodes à raison d’un par semaine. Pour ne rien manquer, vous pouvez vous abonner au site sous la rubrique « pour s’abonner ». Si vous manquez un épisode, vous pouvez vous rattraper en allant sous la rubrique « rattrapage ».

Épisode V: Débarquement en Sicile

« Butterfly skull sepia » un dessin de Christophe Viau

Quel ouvrage imposant ! Les immenses piliers de pierre de taille s’enfoncent massivement dans le fleuve Saint-Laurent, comme de gigantesques bottes de géant. Les cuisses supportent des tonnes de ferraille verdâtre. Poutres enchevêtrées les unes dans les autres, granuleuses, cousues de mille points. Pourtant, cette structure forme un dessin élégant et léger. Le pont Jacques-Cartier est véritablement un monument des temps modernes.

Toujours enveloppé de son pardessus marine boutonné au cou, l’homme se tient debout sur le trottoir, la tête levée vers le ciel gris, concentré sur ce méli-mélo de lignes arrangées dans un fouillis indéchiffrable. On aurait dit un croquis tout droit sorti de l’imagination d’un Marcel Duchamp. L’énorme tablier s’élève en pente douce. Vue d’en bas, le parapet s’élance à des hauteurs hors de proportions.

Le fleuve est large, magnifique, grandiose. Les plus gros navires y glissent à l’aise. Le courant charrie à toute vitesse des monceaux d’algues et de détritus. Sa couleur, tantôt glauque, tantôt brune, change au gré des humeurs du temps.

Héneault se frotte les côtes avec les mains. Sorti tôt de son repaire, il ne s’était même pas donné la peine de faire bouillir de l’eau. Le sommeil avait été long à venir. Il avait tourné et retourné sans cesse, faisant craqueter le lit à chaque changement de posture. Après avoir pris une douche et s’être rasé, il s’était habillé d’un pantalon et d’une chemise un peu fripés. La cravate noire était restée sur la commode. Il avait quitté son trou en coup de vent, désireux, aurait-on dit, de laisser au plus vite derrière lui les démons de la nuit.

On voit maintenant défiler en une procession lugubre des véhicules de l’armée. Toutes sortes de véhicules. Des camions chargés de matériel et d’hommes, des tout-terrains plus légers et plus souples, des tanks à chenillettes montés sur des camions-remorques. Ils arrivent de la Rive Sud. La colonne paraît interminable. À l’entrée du pont, elle se fractionne sans se briser. Des files plus petites prennent aussitôt la relève dans différentes directions, guidées par on ne sait quel instinct primaire. Le bruit est infernal.

En dépit de ce branle-bas, Héneault lève de nouveau la tête vers le pont. Indécis, ne sachant s’il doit s’engager dans l’espace étroit réservé aux piétons ou rebrousser chemin, il reste ainsi un bon moment encore. Puis, son corps pivote d’un seul mouvement en tournant définitivement le dos au colosse de fer.

Il marche longtemps sur les trottoirs sales du centre-ville. Sous l’effet du vent froid, des pages de journal tournoient dans les recoins des murs en produisant un bruit de balai mécanique. Les gens dehors en cette matinée frisquette trottinent en relevant les épaules. Des autos et de lourds camions roulent au ralenti, encore tout ensommeillés, comme de gros animaux obéissants, domptés, soumis aux fluctuations paresseuses de la circulation.

Il s’arrête enfin devant une vitrine. « Snack bar » ; « Déjeuner à partir de 6 heures AM ». Il s’engage sur l’unique marche menant à la porte vitrée et pousse celle-ci par la poignée métallique. Des clients occupent déjà les quelques tables de la petite pièce. Il se dirige vers l’un des tabourets devant le comptoir, s’y assied et passe sa commande.

Depuis un moment maintenant, il mâchouille sans conviction une rôtie tiède imbibée d’un corps gras indéfinissable. Une tasse de café au trois-quarts vide traîne à sa droite. Près de son coude, un journal froissé, abandonné là par son propriétaire, titre en très gros caractères « L’armée à Montréal ». À présent, la petite salle est bondée de clients matinaux, des habitués vraisemblablement. Les conversations vont bon train.

— Ça m’rappelle dans le temps de la conscription. Y-z-avaient envoyé l’armée aussi…

— Tu trouves pas qu’y-z-exagèrent un peu…

— Bah ! Y viennent pas pour le p’tit peuple, ça c’est sûr. Y s’occupent jamais de nous autres, anyway. Tu vas voir qu’on va r’trouver nos gars en uniforme plantés devant les maisons des grosses légumes anglaises de Westmount.

Cette remarque fait se retourner Héneault à moitié. En réalité le corps ne bouge pas. Seule la tête effectue une demi-rotation. Il aperçoit, attablé près de lui, un petit chétif aux cheveux grisonnants cachés par une casquette de chauffeur de taxi. Il parle à l’un de ses collègues, plus gros, plus gras, attifé d’un couvre-chef semblable. Le gros lui répond d’une voix haut perchée, mal adaptée à ce corps lourdaud.

— Voyons, Albert. Il fallait bien qu’y fassent que’que chose. Le FLQ a quand même enlevé un ministre.

— Oui, ben sûr. Mais c’était-t-y nécessaire de sortir toute l’armée juste pour ça ? Après tout, y ont tué personne.

— Pas encore…

— Tu sais, ces gars-là du FLQ, y ont quand même un peu raison. T’as entendu leur Manifeste à la télé ? C’est vrai qu’on est un p’tit peuple qui…

— On réchauffe le café ici ?

La voix de la serveuse le fait sursauter. Elle le regarde maintenant avec un sourire de circonstance, une cafetière transparente à la main, prête à verser. Elle a de mauvaises dents et mâche énergiquement un chewing-gum de même couleur que sa robe rose pâle. Un tablier blanc trop étroit aux rebords dentelés couvre avec plus ou moins de succès un ventre rebondi. Il en est à contempler ses cheveux décolorés lorsqu’elle répète avec une pointe d’impatience dans le ton.

— Du café ?

Cette fois, le sourire a disparu et la bouche cesse de mastiquer.

— Oui, merci.

Elle verse avec dextérité le liquide noir dans la tasse et jette négligemment un petit gobelet de crème près de la soucoupe. Après avoir saisi de sa main libre l’assiette remplie de miettes, elle allait continuer son manège lorsqu’il l’interpelle.

— La taverne Chez Harry, c’est près d’ici ?

Elle s’arrête net et le regarde en ruminant avec un air de dire « Eh, le robineux ! C’est pas un peu tôt pour ton premier verre ? » Mais elle répond plutôt :

— Sur la rue Ontario, presque à la même adresse qu’ici.

Puis elle continue son mouvement vers un autre client.

— On réchauffe le café ici ?

***

Hénault pousse la porte de la taverne Chez Harry. Ses yeux se plissent afin de s’habituer à la pénombre. Il jette un coup d’œil circulaire. Les chaises sont à moitié occupées malgré l’heure matinale. La télé fonctionne ; on entend alternativement des voix et des applaudissements. Deux travailleurs palabrent avec animation dans un coin, leur casque dur vissé sur le crâne. Plusieurs verres de bière pression vides jonchent déjà leur table. Un clochard gît dans un autre coin. Il se parle doucement à lui-même en faisant de petits gestes. Il est seul et plutôt sale. D’autres tables, d’autres personnes, un brouhaha de voix, la fumée, le bruit des verres qui s’entrechoquent.

L’odeur âcre de la bière le prend tout de suite à la gorge. Il aperçoit, au fond de la salle, les portes de bois des réfrigérateurs où des montagnes de bouteilles s’amoncellent, stockées là pour un séjour éphémère. Un des garçons se tient derrière le comptoir. Sa fonction consiste essentiellement à ouvrir et à fermer ces portes ou à essuyer les verres préalablement trempés dans l’eau chaude. Près de lui, un petit étalage de sacs de chips et deux grands pots en verre, l’un contenant des œufs dans le vinaigre et l’autre des langues de porc. Il règne dans le local une atmosphère ambiguë : à la fois joyeuse et désespérée. Des rires gras de mâles éméchés fusent dans un coin.

Il entrevoit enfin, assis près de la table de billard, un homme encore jeune à la figure poupine. Des cheveux bruns rebelles et un mince collet de barbe assorti à une moustache plutôt épaisse auraient pu le faire ressembler au Delacroix romantique de l’Autoportrait. Mais son blouson de cuir usé, ses blue-jeans déchirés et ses bottes westerns le classent plutôt dans la catégorie des rockers désabusés.

Le rocker contemple sa table avec satisfaction. Une grosse bouteille et un verre la garnissent. En fait, il n’est pas assis, mais affalé sur la chaise : les jambes parfaitement étendues et la nuque touchant presque le haut du court dossier. Les bras croisés, il paraît figé dans cette position depuis toujours. Rien, semble-t-il, ne pourrait jamais le faire bouger de là.

Héneault s’avance vers sa table.

— J’étais certain de te trouver ici, Paul.

Le rocker sursaute à peine. Il lève des yeux hébétés vers son visiteur et le reconnaît.

— Bonjour M. Héneault, que faites-vous ici ?

— Je suis venu te parler.

Il saisit une des chaises en bois et s’y assied. Un garçon de table s’approche. Il commande une petite bière en bouteille. Le garçon revient presque aussitôt et pose la bouteille sur la table. Il paie puis se tourne vers le rocker et commence tout de suite à s’exprimer dans un débit rapide.

— Tu connaissais bien Julien. C’était ton meilleur ami. Vous aviez étudié au même collège. Vous étiez toujours ensemble, paraît-il. Combien de fois as-tu mangé à notre table, avec nous, dans notre foyer ? Tu étais chez nous comme chez toi, Paul. Que s’est-il passé ?

Que de mots ! Tout se passe trop vite pour le cerveau embrumé du pilier de taverne. Il essaie de saisir le sens des phrases, mais on aurait dit que la distance entre les tympans et le centre de l’intelligence est trop grande. Il se rassied un peu plus droit et fixe le verre devant lui. Tout en gardant les yeux sur la mousse, il commence à remuer la tête de droite à gauche.

— Je ne sais pas, M. Hénault… Je ne sais pas.

— Comment, tu ne sais pas ?… Je croyais que vous étiez inséparable.

— Non, pas depuis notre retour d’Europe. Je l’ai revu à une ou deux reprises seulement.

— Que s’est-il passé en Europe ? Vous êtes-vous disputés ?

— Nous ne nous sommes jamais disputés. Nos chemins se sont séparés, voilà tout. Il est parti de son côté et moi du mien.

Héneault réfléchit. Pendant ce temps le rocker saisit un verre à moitié plein et le vide d’une seule gorgée. Puis il lève le bras pour signaler sa présence au garçon. Lorsque celui-ci le voit, l’autre dresse tout simplement deux doigts et les rabaisse vers la table avec un petit geste circulaire du poignet. Le garçon semble comprendre ce signe hermétique puisqu’il lui apporte aussitôt deux grosses bouteilles. Sans dire un mot, le buveur sort de la monnaie de papier et lui donne quelques dollars en faisant un autre signe indiquant tout à la fois le congédiement et la gratification d’un pourboire. Le garçon repart au bruit de la petite monnaie cliquetant dans son tablier.

— Il avait changé lorsqu’il est revenu d’Europe. Nous avons tous les deux changé. Ce fut une expérience fascinante, mais aussi traumatisante. Ni lui ni moi n’en sommes revenus pareils. Vous savez… tout ce temps à rouler sa bosse aux quatre coins de l’Europe et de l’Afrique du Nord sans un sou en poche, il faut le faire ! Et nous l’avons fait. Mais on y a perdu quelque chose.

— Quoi donc ?

— Quelque chose de notre enfance, je suppose, de notre innocence peut-être.

— Julien ne m’a jamais rien raconté de ce voyage. Il était parti pour quelques semaines sur un coup de tête et il est revenu après dix-huit mois. Christiane m’a dit qu’avant de partir, il se tenait avec des gens bizarres, des « hippies ». Ils écoutaient de la musique pendant des heures. Vous avez dû vivre toutes sortes d’expérience là-bas ?

— Je crois saisir ce que vous voulez dire. Non, nous ne sommes pas devenus des drogués. Constatez-le vous-même : j’en suis encore à cette bonne vieille bière. Avec ça, on parvient à oublier. Ça prend du temps, mais avec de l’effort, on y parvient.

Il se verse une rasade de bière et en enfile la moitié d’un coup.

— Ahh !… C’est bon.

Héneault regarde fixement sa bouteille encore intacte. Il attend que Paul continue à parler.

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