Le roman LA FEMME QUI AIMAIT LE FROID est présenté ici en 25 épisodes à raison d'un par semaine. Suivez l'histoire de cette femme perdue dans la toundra qui ressasse ses souvenirs et se perd dans ses rêves. Si vous avez manqué un épisode, vous pouvez vous reprendre en allant à la rubrique RATTRAPAGE.

Épisode 24: Un aveu

« Asavaa » Un dessin de Marcel Viau

Catherine venait de terminer son deuxième bol de soupe et sa troisième tartine de beurre. Elle buvait par petite lampée le Valpolicella que Michel venait de lui verser une deuxième fois. Il ne mangeait pas. Il préférait la regarder, les bras accoudés sur la table, la tête appuyée sur ses grands poings.

« Elle est bien bonne ta soupe. Où as-tu appris à faire à manger ?

— J’aidais maman souvent pour la popote. On est une grosse famille chez moi et je suis le plus vieux. Alors j’ai appris à faire à manger pour soulager maman de temps en temps. Elle n’a pas une très bonne santé et il lui arrivait souvent de devoir aller s’étendre pour se reposer.

— Vous êtes combien chez vous ?

— Nous sommes six enfants, trois garçons et trois filles. C’est bien de valeur qu’il n’y ait pas eu deux garçons de plus. On aurait pu former une ligne de hockey.

– Ah bon ! Pourquoi ? »

Il avait relevé la tête en la regardant, comme s’il se demandait de quelle planète elle venait.

« Ben voyons, Catherine. Une ligne au hockey, c’est composé de cinq joueurs : trois à l’attaque et deux en défense. Me semble que je ne devrais pas t’expliquer ça. »

Puis, en la voyant sourire jusqu’aux oreilles, il avait ajouté :

– OK, OK, je me rends. Tu me fais encore marcher.

– Vous vous entendez bien ensemble.

– Oh que oui, si s’entendre, ça veut dire toujours s’asticoter. Mes frères et sœurs me suivent de peu en âge. Nous avons seulement un an et demi ou deux ans de différence entre chacun de nous. Je te dis que ça faisait du bruit dans la maison quand on commençait à se chamailler. Parfois, c’était pour la salle de bains (les filles, je ne sais pas ce qu’elles font si longtemps dans cette foutue salle de bain), des fois c’était pour les jouets. Comme je suis le plus vieux, je devais souvent faire l’arbitre. Pendant les repas aussi, c’était animé. On discutait de tout et de rien, tout le monde tenait à son opinion. Pour les gars c’était qui était le meilleur joueur des Canadiens, pour les filles… ben, pour les filles, c’était plein d’autres choses. En tous cas, on ne s’entendait pas manger, ça, c’est sûr. Je revois mon père au bout de la table. Il est très drôle, mon père. C’est un bon vivant. Et il adorait écouter sa tablée d’oisillons se chamailler d’un bord à l’autre de la table. Il mettait souvent son grain de sel également. Ma mère toutefois, ça la fatiguait. Elle ne disait rien et regardait mon père en espérant le voir intervenir, ce qu’il ne voulait pas faire pour tout l’or du monde. Il s’amusait trop. Ah ! je parle, je parle encore. Mais ça ne t’intéresse pas toutes mes histoires de famille.

– Mais oui, au contraire, au contraire.

– En tout cas, depuis que je suis ici, je m’ennuie en maudit. Eux aussi. Je reçois presque tous les jours une lettre ou un téléphone de l’un ou l’autre. Ils me racontent ce qui se passe dans leur vie. Ils s’ennuient de moi. Il me demande quand je vais revenir. Qu’est-ce que tu veux, je me suis occupé d’eux pas mal autrefois, quand ils étaient encore jeunes. C’est pour ça que j’ai commencé sur le tard mes études à l’université. J’ai dû travailler jeune pour aider mon père. Un temps, il ne gagnait pas beaucoup. J’ai fait toutes sortes de choses. Tu sais ce qu’on dit : mille métiers, mille misères. J’ai transporté des ballots de tissus dans une « shop à guenilles » dans le bas de la ville de Montréal. C’est là que j’ai appris à aimer les bagels. J’ai transbordé des sacs de farine des trains aux entrepôts de la Five Roses. Je revenais tous les soirs en autobus, complètement fourbu. À l’époque, on n’avait pas de place pour se changer à l’entrepôt. Dans l’autobus, les gens me regardaient de travers, car je ressemblais à un fantôme tellement j’étais couvert de farine de la tête au pied. J’en avais dans la face, dans les cheveux et même dans les oreilles.

Ah oui, j’ai été pion dans une école secondaire aussi. Étant donné mon gabarit, je te dis que les jeunes me respectaient. J’avais juste à montrer des gros yeux, pis ils passaient par là. Ensuite, j’ai fait la livraison de livres pornos à deux piastres que les dépanneurs mettaient dans la deuxième rangée, loin de la vue des non-initiés. Ça j’aimais ça, conduire le petit camion en ville, me faire un chemin dans le trafic. Une fois, j’avais oublié de mettre le brake à bras. Le gars du dépanneur m’a crié et j’ai vu mon camion descendre tout lentement à reculons, en pleine ville, en plein trafic. T’aurais dû me voir courir derrière. J’avais l’air d’un vrai fou. Je hurlais « arrêtez-le, arrêtez-le ! », comme si quelqu’un avait pu faire quelque chose, à part bien sûr Superman qui se serait planté là pour stopper la machine et la honte du pauvre livreur de livres. Finalement, j’ai réussi de justesse à entrer dans le camion et à freiner. Il restait moins d’un pied entre mon pare-chocs et celui de l’auto stationnée dans la rue. Pas une égratignure ni sur le camion ni sur moi. Un vrai miracle ! »

Michel parlait, parlait. Il se réjouissait tellement d’être avec elle, de l’avoir si près de lui. Quand il était surexcité, il parlait. Au moment où il reprenait son souffle, Catherine avait ajouté.

« Il fallait que tu les aimes pas mal, tes frères et sœurs, pour te dévouer ainsi et mettre de côté tes propres besoins.

— Ce n’était pas du dévouement. Je ne pouvais quand même pas laisser tomber les gens que j’aimais le plus au monde. J’ai fait ce que j’avais à faire. C’est tout. Quand ils ont été capables de se débrouiller, quand les plus vieux sont partis de la maison, ils ont fait la même chose, ils ont aidé à leur tour les parents en leur donnant un peu d’argent pour s’occuper des plus jeunes restés derrière. Nous sommes une famille très unie, cimentée dur comme du béton. Il n’y a pas de lâcheurs parmi nous. Et s’il y en avait eu un, il aurait eu affaire à moi. Quand tout roulait bien pour la famille, seulement alors, j’ai pensé à ce que je voulais faire de ma vie. Comme j’étais bon en mathématiques et que j’aimais bien les affaires concrètes, j’ai pensé à ce qui me semblait le plus évident : être ingénieur. Le reste, ben tu connais l’histoire.

— T’es redescendu au Sud pour les voir de temps en temps ?

— Seulement une fois. Cette job-ci, je suis le seul à la faire. On ne trouve jamais personne pour me remplacer. Je peux comprendre le Ministère. Comme je ne veux pas les laisser tomber, j’accepte toujours de rester, même les fois où je devrais avoir droit à un congé. Oui, je suis descendu une seule fois l’été dernier pour une courte semaine. J’ai pu rencontrer mes deux petites nièces et mon neveu. Ils avaient tellement grandi en un an. Les petites, c’est des princesses, jolies à souhait, tranquilles, curieuses, le nez toujours fourré dans des livres. Le gars lui, c’est un vrai de vrai : hyperactif, éveillé, court tout le temps ici et là. J’ai joué avec lui tous les jours au hockey bottine dans la rue. Il a fini par m’épuiser. C’est vrai, je m’ennuie pas mal. »

Il avait arrêté de parler en prenant un air nostalgique. Elle, bien, elle l’écoutait raconter. C’était un sacré conteur. Il était captivant, jamais ennuyant, même lorsqu’il racontait des banalités. Tout en l’écoutant, il lui était venu à l’esprit que Michel était une vraie force de la nature, plein de fougue, animé de l’intérieur, coloré. Un homme simple aussi, sans complication qui ne se posait pas trop de question sur sa destinée. Il faisait ce qu’il devait faire sans jamais se demander si c’était la bonne décision. Il était tout d’un bloc aussi. Elle comprenait pourquoi sa famille et sans doute aussi ses copains l’aimaient tellement. Elle pestait également contre sa Sophie : quelle idiote d’avoir laissé tomber un tel homme !

« Si j’ai tenu le coup, avait ajouté Michel, c’est à cause toi.

– Moi ? »

Catherine semblait sincèrement surprise de cet aveu. Jamais une telle chose ne lui serait venue à l’esprit. Il ne lui semblait pas avoir été si proche de lui. Au contraire. La plupart du temps, elle l’avait ignoré. Bien sûr, à n’en pas douter Michel avait un petit faible pour elle, mais cela était sans doute dû à la solitude. Il avait besoin de rencontrer quelqu’un de semblable à lui dans cette communauté inuite restée passablement étrangère, comme pour tous les galunaats. De toute façon, dans l’état où elle se trouvait, Catherine n’était pas intéressée à nouer quelque lien que ce soit avec personne, surtout pas avec quelqu’un venant du Sud. Trop de mauvais souvenirs.

« Ben oui, toi ! T’as l’air surprise.

— Oui, un peu. On ne se connaît pas tant que ça. Je ne vois pas comment j’ai pu t’aider.

— Tu m’as aidé beaucoup. Plus que tu penses… Je sais bien. La plupart du temps, tu avais la tête ailleurs. Tu ne me voyais même pas les rares fois où l’on se rencontrait. On aurait dit que tu regardais toujours autre part, autre chose. Quand je réussissais à te coincer à la cafétéria, tu étais toujours très gentille avec moi, toujours avec ton si charmant sourire, mais…

— Mais quoi ?

— Je sais pas comment dire… t’étais ailleurs. De toute façon, t’appartiens pas au même monde que moi. Toi, tu es une grande dame, une reine.

— Voyons, qu’est-ce tu dis-là ! Je suis née sur une ferme perdue dans le cœur du Québec, j’ai trait les vaches pendant toute mon enfance, les pieds dans la bouette.

— C’est pas ce que je veux dire. C’est dur à expliquer… J’entends parler de toi à l’école. On t’apprécie tellement. On dit que tu aimes beaucoup les petits, que tu te dévoues pour eux, que tu ne comptes pas ton temps. Je vois bien comment les familles inuites te regardent quand tu viens à la cafète. Ils te saluent, t’interpellent parfois. Tu as réussi à gagner leur cœur.

– Là, tu exagères un peu. Je n’ai pas fait grand-chose pour eux.

— Tu vois, ça, c’est ton côté grande dame. Tu laisses toujours entendre aux autres que tu es moins importante qu’eux. Tu l’as fait aussi avec moi. Je sentais bien que tu voulais pas me parler quand j’étais là, mais jamais tu n’as levé le nez sur moi. Tu me prenais au sérieux, je le voyais bien. Avec toi, je me sentais comme quelqu’un d’unique, d’important.

— Ben, si c’est ce que tu penses, c’est sans doute parce que c’est vrai, non ?

– Ouais. Peut-être. En tout cas, moi, je me sentais bien petit à côté de toi. Malgré ma grosseur, je me sentais bien petit. Je me disais : cette femme-là, elle n’est pas pour moi. Trop de classe. Maudit que je te trouve élégante. Même si t’étais toujours habillée pareil, tu portais tes vêtements comme… comme un mannequin, tiens. Pas une de ces poupées maigrichonnes qui ont l’air bête. Plutôt ces mannequins qui font rêver les garçons. »

Après que Michel ait hésité un moment, il avait ajouté.

« En tout cas, moi je te trouve bien belle, pis cultivée aussi. Tu m’as redonné le goût de lire, ce que j’avais arrêté de faire quand j’étais avec Sophie. J’aimais ça quand on discutait de bouquins. J’aime bien quand on discute. C’est vrai que je parle toute le temps, mais je sais écouter aussi. Je voudrais ça pouvoir plus t’écouter, que tu m’en dises plus sur toi. J’aimerais bien… »

Michel avait cessé de parler. Pour une fois, il semblait n’avoir plus rien à dire. Puis, il avait continué.

« Catherine, il faut que je te dise… il faut que… depuis que je t’ai vue la première fois, tu m’as tombé dans l’œil… Je suis bien quand t’es là. Je sais pas pourquoi, mais je suis bien. Tu me plais beaucoup. C’est comme si, à chaque fois que je te vois, je reviens à la maison. Je m’ennuie jamais avec toi… Je sais pas comment te dire ça… Ah ! que je suis bête ! Je sais vraiment pas comment parler aux femmes, moi ! »

Catherine avait envie de lui dire que, pour un gars qui ne savait pas parler aux femmes, il avait appris vite. Mais elle s’était tue. Il avait cessé sa tirade qui ressemblait à une sorte de déclaration d’amour. Elle en avait été flattée et surtout très émue. Jamais on ne lui avait parlé ainsi. Peut-être tout simplement parce qu’elle ne laissait jamais personne lui parler ainsi.

Michel avait doucement approché sa main et recouvert la sienne restée à plat sur la table. Elle ne s’était pas retirée. Ils étaient restés ainsi pendant plusieurs minutes, chacun perdu dans ses pensées, à se regarder, puis il avait dit, tout simplement.

« Je t’aime, Catherine. »

Elle s’était comme réveillée d’un rêve, n’avait rien répondu et avait doucement retiré sa main, puis s’était levée de table.

« Il faut que je retourne à l’école. Je dois reprendre ma classe. Il me reste encore quelques semaines avant les Fêtes.

– Oui bien sûr. Je comprends. »

Catherine s’était alors avancée vers lui encore assis à sa chaise, avait encadré son visage maintenant triste entre ses deux mains aux doigts longs et fins, puis l’avait embrassé sur la bouche avec tendresse, beaucoup de tendresse. Catherine avait dès lors senti revenir la vie qui l’avait quittée depuis si longtemps, la vie qu’elle avait si longtemps refusé de laisser monter en elle. Lui, il était aux oiseaux.

« Reste avec moi, Catherine. Reste ici avec moi. »

Elle avait enfilé ses Kamiks et son manteau en prenant soin cette fois de l’attacher, puis s’était retournée vers lui. Elle n’avait rien dit, mais lui avait envoyé un baiser à la volée avant d’ouvrir la porte et de s’engouffrer dans le froid polaire

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