APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Pour la suite

« Hibiscus » un dessin de Christophe Viau

Lettre à Suzanne, Marcel

J’ai toujours été révolté par la souffrance. Je te vois mourir tranquillement, à petit feu. Je n’avais pas vraiment vécu de très près la mort d’un être cher; je le vis présentement avec toi.

En moi, ce qui est dominant comme émotion, ce n’est pas le drame, c’est davantage la prise de conscience que la souffrance ne me détruit pas. Au contraire, elle me fait ressentir ce que certains mystiques appellent une joie.

Être joyeux, cela veut dire : sentir au profond de moi une espèce d’accord profond avec mon Créateur. Pas de joie véritable sans souffrance. C’est pour cette raison que je me sens en affinité avec Job, de la Bible, Job qui est le prototype de celui qui souffre et aussi de celui qui est joyeux.

J’ai perdu mon père à douze ans. Avec toi, je vis l’inverse de ce que j’ai vécu à ce moment-là.

La mort de mon père a été pour moi très dramatique ; j’y ai vécu un sentiment d’isolement, d’abandon, ce qui a provoqué une perte de confiance en moi ; confiance que je n’ai retrouvée qu’à l’âge adulte. Je l’ai ressentie ainsi probablement parce qu’à ce moment-là, il n’y avait personne à mes côtés pour donner un sens à la souffrance, à l’abandon, au départ.

Ce dont je me souviens surtout de la mort de mon père, c’est que je ne pleurais pas ; cela m’a pris dix ans avant de vraiment pleurer, pleurer toutes les larmes de mon corps. Avec toi, avec l’approche de la mort de la personne que j’ai le plus aimée dans ma vie, c’est comme une réconciliation avec cette mort, cette affreuse mort, cette dramatique mort. C’est comme si je m’en faisais une amie, tranquillement, insidieusement. Ce n’est pas brutal, excessif, total ; c’est tout doucement que les barrières tombent.

Je te disais que dans mon amour avec toi, je sentais une limite ; je l’ai identifiée maintenant. Je me disais : « J’ai peur de la perdre, j’ai peur qu’elle meure. » Depuis deux ans et demi, cette dernière barrière-là de notre amour est tombée : je ne peux plus avoir peur de ta mort puisque c’est fini. En disant cela, je me dis : « il n’y a plus de barrière à notre amour ! » et ce que tu m’apprends par ce que tu es, c’est que cet amour-là nous dépasse, toi et moi. La correspondance de plus en plus profonde, de plus en plus claire, avec cet amour qui nous dépasse fait que la souffrance que je vis ne peut être autrement qu’une espèce d’attendrissement. Je disais récemment à un ami : « Le Seigneur nous pétrit comme de la pâte afin que nous devenions plus malléables » ; c’est comme cela que je perçois ma souffrance à l’heure actuelle. Cela changera peut-être ; ma perception se dramatisera peut-être davantage, elle deviendra peut-être plus désespérée. Je ne le souhaite pas ; mais pour le moment, c’est comme cela que je le vis.

Avec les précautions que l’on prend, avec la façon dont on envisage la mort actuellement et surtout avec ta façon d’envisager ta propre mort, cela sera très bénéfique pour les gars, et ça leur permettra de faire un passage qui est très difficile, mais qui ne sera pas au-dessus de leurs forces parce que nous serons capables de vivre ça nous-mêmes comme un événement naturel : c’est la fin d’une vie, puis c’est le début d’autre chose. C’est en relation avec nos attitudes par rapport à la mort que les enfants réagissent.

Nos routes maintenant se séparent. Je continuerai de vivre avec les garçons. Ça me fait peur un peu, ça me fait peur comme on a peur de l’inconnu. Je ne crains pas d’assumer des tâches matérielles, comme on disait autrefois : « Mon Dieu, ça fait donc pitié, ils n’ont plus de mère. Un père dans une maison, qu’est-ce que ça peut faire ? » Ça ne me fait pas peur parce que je suis capable de me débrouiller dans une maison ; je suis capable de prendre soin de mes enfants d’un point de vue physique, matériel.

Toi, tu étais une grande pédagogue, tu as investi beaucoup auprès des enfants à cet égard, et cela paraît aujourd’hui. Évidemment, avec moi, ça va être quelque chose de tout à fait différent, ça va être coloré d’une façon différente. C’est ça que je ne connais pas encore et c’est ça qui me fait le plus peur : qu’est-ce qui s’en vient, est-ce que je serai capable de bien saisir mes enfants, de bien les comprendre, de savoir régulièrement où ils en sont dans leur vie, d’être là pour voir à ce que les passages se fassent ? Mon rôle d’éducateur, c’est ce qui est le plus inconnu pour moi, maintenant. Mais par ailleurs, mes enfants sont plus en vie que moi ; ils sont plus jeunes, ils ont la vie devant eux. Ils ont la force physique, ils se développent rapidement. La vie est là et la vie a toujours raison, elle prend toujours le dessus. Alors, je n’ai plus qu’à la laisser couler en moi. Mais je sais très bien qu’il faut que cela passe par la souffrance et cette souffrance, il faut l’assumer.

En face de la mort, je pense qu’il y a une question de maturité. La mort, ça nous donne une maturité et aussi, ça prend de la maturité pour bien mourir. Je crois que, plus jeune, je courais après certaines choses qui finalement sont devenues de plus en plus superficielles et secondaires par rapport à d’autres, de plus en plus profondes. Entre autres, dans notre rapport amoureux, c’est comme cela que ça s’est passé ; ma foi même est une foi qui s’est épurée d’une certaine image, de certains symboles pour devenir beaucoup plus profonde, beaucoup plus enracinée dans ce que je suis. La mort, en nous repoussant dans nos dernières limites, nous dit qu’il y a une chose qui est de plus en plus importante et qui, même, devient peu à peu la seule chose importante : le sens pour lequel tu vis aujourd’hui. Vue sous cet angle, la mort n’est pas une ennemie. Ce n’est pas un drame, ce n’est qu’un passage, c’est une période dans ce quelque chose qui est plus essentiel : ce sens que tu as trouvé, c’est le dernier passage.

Ce qui reste, après que toutes ces choses superficielles sont tombées, ce qui reste de fondamental, ce ne sont pas nos petites affaires, nos petites qualités, nos petits défauts ou même nos petites amours humaines ; c’est le sentiment qu’on est inséré dans une histoire où il y a des millions de personnes qui nous ont précédés et où il y a des millions d’autres qui vont nous suivre. Et cela, ça donne la mesure de ce que je suis, c’est-à-dire un grain de poussière dans cette histoire, dans ce cosmos et dans cet univers. Et c’est ma juste mesure : ce n’est pas me mettre plus petit, ce n’est pas me mettre trop grand, c’est ma juste mesure. Et le grain de poussière qui passe, ça ne reste qu’un grain de poussière qui passe. Il y a des choses éternelles, il y a des valeurs éternelles. La grandeur de l’Église vient en grande partie du fait qu’elle promeut ces valeurs pour lesquelles beaucoup de gens sont morts. Et nous, là-dedans, nous sommes petits. C’est ça le message que ta mort me fait passer : ma petitesse devant la grandeur qui est bien au-dessus de nos petites affaires.


Christophe, 10 ans.

Quand j’ai appris que maman était malade, cela m’a fait de la peine : j’étais sûr qu’elle allait mourir la première fois qu’elle est entrée à l’hôpital. C’est surprenant parce que j’étais alors plus peiné qu’aujourd’hui alors que je suis sûr qu’elle va mourir. On a parlé très souvent de sa maladie et de sa mort. La mort pour moi, c’est aussi la résurrection. La mort, c’est une étape dure pour ceux qui restent sur la terre, les parents, les amis… Mais pour celui qui meurt, c’est plutôt la vie, la renaissance, une nouvelle existence encore plus belle que celle qu’il a vécue jusqu’ici. Ma mère, oh oui, elle va être heureuse. Moi, cela me fait de la peine de perdre ma mère. Cependant, il ne faut pas être trop triste parce qu’on perdrait tout le goût de la vie ; on ne se concentrerait pas sur nos affaires mais juste sur la mort de notre mère.


Emmanuel, 11 ans.

Moi, je dis qu’il ne faut pas trop se décourager, même si on peut quand même pleurer parce que cela fait du bien. Pour rendre ma mère heureuse jusqu’à la fin, je pense qu’on devrait être encore ce que l’on a toujours été, en restant près d’elle et en continuant de l’aider.


Pascal, 10 ans.

J’ai à peu près tout dit de mes sentiments sur le sujet quand on faisait des « caucus » avec ma mère. Surtout le dernier « caucus », je pense que je vais m’en souvenir toute ma vie, même si ce que l’on a dit, je le savais déjà. Il ne faut pas être triste parce que notre mère va ressusciter et elle va être avec nous, même à l’école. On sait qu’elle va être heureuse. Elle sera là, dans notre esprit, mais pas visiblement ; elle ne sera plus là pour nous donner de bonnes idées et pour nous aider à faire quelque chose mais elle sera là pour nous encourager.


Pour la suiteChristophe

J’écoute le dernier enregistrement de la voix de ma mère. Elle nous dit qu’elle est prête. « J’ai tout dit. Je suis vidée. Je suis prête à partir. »

Même si j’ai étudié son message au quotidien depuis un an, même si je suis arrivé au bout de tous les documents que j’ai pu trouver, je sais que ma réflexion commence à peine. Et elle continuera d’évoluer, accompagnée par la couleur de ma mère, de plus en plus vive.

Je n’avais jamais relu son livre. Je ne m’étais jamais arrêté à penser à ce que la mort de ma mère avait imprimé sur moi. Un jour, je me suis simplement retrouvé devant cette question. Et j’ai pris le temps de l’approfondir. J’ai repris contact avec ces événements difficiles, avec la façon dont je les ai vécus à l’époque et avec la souffrance qui est encore là maintenant.

J’ai eu la chance immense d’avoir des documents pour appuyer mon travail de mémoire. Je peux connaître les mots que nous utilisions pour décrire ce moment inexplicable de l’approche de la mort et les comparer avec ceux que j’utilise maintenant.

À cette même époque, quand j’avais dix ans, je me souviens très clairement d’avoir eu l’idée étrange de demander à mon moi futur, à moi-même quand je serai grand, comme en une sorte de prière, de m’aider à passer à travers mon deuil. J’espère maintenant qu’en écrivant ces mots il a reçu mon message, et que j’ai pu le consoler un peu.

 

Print Friendly, PDF & Email

N'hésitez pas à laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :