Le e-feuilleton LES SUPPLIANTES est un roman qui raconte l'histoire de trois femmes à la croisée des chemins. Il est publié chaque semaine sous forme de courts chapitres. Si vous ne voulez pas manquer d'épisodes, n'hésitez pas à vous abonner en vous inscrivant dans la rubrique « Pour s'abonner ». C'est gratuit et vous pouvez vous désabonner à tout moment. Pour celles et ceux qui voudraient lire les épisodes suivants, consultez la rubrique « Les Suppliantes ».

Prologue : Portrait de femmes

Tranches de vie des trois femmes de notre histoire avant le début des événements qui vont changer le cours de leur destin.


Anne-Marie

Anne-Marie arriva au milieu de la nuit chez elle et eut de la difficulté à entrer la clé dans la serrure de la porte de son appartement. Ses petits yeux verts intelligents, mais vitreux, toujours mobiles, disparaissaient régulièrement derrière des paupières toujours plus lourdes.

Lorsqu’elle parvint enfin à déverrouiller la porte et qu’elle eut pénétré dans le couloir, une bête blanche et agile lui arriva entre les jambes en miaulant. L’animal ne la lâcha pas. « Ah ! Calvaire, Bianca. Laisse-moi au moins entrer ». Évidemment, la chatte n’obéit pas et miaula de plus belle. « Fais chier ! Un jour, je vais te faire piquer ». Anne-Marie s’approcha d’un sac posé par terre près du comptoir de cuisine, l’ouvrit et mit une quantité appréciable de croquettes dans un bol. Bianca se précipita et avala goulûment. Elle remplit également un bol d’eau fraîche et le déposa par terre en prenant bien soin de ne pas perdre l’équilibre.

Puis, elle se dirigea vers le petit salon et s’effondra sur le canapé. La pièce est petite et vétuste. En désordre aussi. Quelques journaux traînent par terre, quelques livres sont posés pêle-mêle sur la table à café. Ils ont tous des signets : À l’est d’Éden, L’idiot, Ulysse. Quelques autres du même genre. Une petite télé, une radio, quelques posters accrochés au mur, vestiges de spectacles vus il y a longtemps. La cuisinette derrière le comptoir ne sert vraisemblablement pas beaucoup. Pourtant, de la vaisselle sale est encore empilée dans l’évier.

Elle enleva sa veste noire qui commençait à laisser paraître des traces d’usure, retira ses souliers et se frotta énergiquement les pieds. Elle venait de passer la soirée dans un bar, comme elle le faisait de plus en plus souvent. Elle avait choisi celui-là au hasard. Quand elle avait envie de parler — et cela n’arrivait pas souvent —, elle préférait aller au Rookie. C’est un ancien policier qui possède le bar. Il avait connu son père et avait même patrouillé avec lui. Pourtant, ils ne se parlaient jamais de lui quand elle était là.

Mais ce soir, elle avait choisi ce bar au hasard. Une ambiance lourde, des boiseries sombres, une musique de lounge jazz sirupeuse à souhait. C’était ce qu’il lui fallait ce soir-là. La journée avait été particulièrement houleuse. Elle s’était encore engueulée avec l’un de ses collègues et son lieutenant lui avait reproché qu’elle négligeât de plus en plus ses dossiers. Il avait dit d’elle qu’elle était « vindicative ». C’était ses mots. « J’t’en foutrai, moi, du “vindicative” », avait-elle marmotté sans faire attention à son entourage.

Elle s’était assise au bout du bar, dans le coin le plus éloigné. Elle avait commandé des verres de cognac à répétition. Elle ne se souvenait plus combien, mais la facture était salée. Elle y était restée quelques heures. Seule. Elle buvait seule. Les rares clients qui avaient osé l’aborder s’étaient fait rembarrer par un sonore : « Va chier, trou du cul ! » Puis, il s’était fait tard, les clients avaient commencé à partir. Elle, bien elle était restée là, les yeux dans le vague, à siroter son cognac. Le barman bâillait en essuyant les verres. Il ne la regardait pas. Pas encore du moins. Il faisait les cent pas derrière son comptoir en comptant les minutes avant la fermeture.

Vers trois heures, il s’était approché d’elle et lui avait refilé la facture. Elle avait voulu avoir un autre verre, mais il avait refusé. Elle devait partir. Il lui avait demandé si elle était en auto, elle lui avait répondu qu’elle n’avait jamais voulu en avoir, que dans cette foutue ville toujours encombrée, ce n’était pas utile. Elle préférait le taxi. Il en avait appelé un. Elle avait attendu, toujours les yeux dans le vague en vidant la dernière goutte de liquide, la tête dangereusement renversée en arrière. Lorsque le taxi était arrivé, elle avait descendu de son tabouret en chancelant, mais était parvenue à rester debout. Elle s’était dirigée vers la porte en zigzaguant sans répondre au « bonne nuit » du barman.

Ce soir-là, affalée sur son sofa, elle enleva péniblement son chemisier, le laissa tomber par terre et se dirigea vers la chambre. Elle tomba à plat ventre sur le lit sans prendre la peine d’enlever son pantalon et se mit aussitôt à ronfler. Bianca s’approcha du lit, sauta sur le matelas et se pelotonna contre elle pour s’endormir à son tour.


Maya

Il n’y avait plus de rues. Du moins, pas vraiment de rues. Un chemin de terre louvoyait entre des tonnes de gravats déposés là au hasard par quelques monstres géants. Les maisons de pierres méconnaissables, autrefois si solides et si élégantes, ne protégeaient plus leurs habitants absents depuis longtemps déjà. Les fenêtres n’existaient plus. On voyait à travers les murs éventrés, comme dans un écorché, les appartements restés en l’état : un miroir fracassé au mur, des fauteuils salis par la poussière, une cuisinière, de la vaisselle brisée. Un tricycle d’enfants.

C’était un beau matin ensoleillé. Il régnait un calme étrange et inquiétant. On aurait dit ce moment plein de tension et d’espoir des coureurs en attente du début de la course, à l’affût du coup de départ.

Soudain, sans prévenir, tout se précipita avec la rapidité de l’éclair. Des grands bruits sourds d’abord. Puis des sifflements. Puis, des grands booms, des booms d’enfer qui faisaient tressaillir le sol. Puis, des bruits plus courts, plus secs, en rafale : ta-ta-ta-tac, ta-ta-ta-tac. Le son arrivait de tous les côtés, incessant, menaçant. Pourtant, pas âmes qui vivent dans la rue, dans le sentier, dans les maisons. Même pas un chat ou un chien.

Les bruits sourds se répercutaient avec régularité dans les oreilles de la femme. Parfois, elle entendait le son d’un mur qui s’effondrait en un fracas de pierre et de métal. De la fumée où se mêlait la poussière des immeubles en ruine s’élevait partout dans la ville. Il arrivait que les colonnes de fumée changent de place, mais c’était toujours la même odeur nauséabonde au goût et à la senteur de bois brûlé, de craie et de cendre. De pétrole aussi. Mais le pire, c’était les effluves de bêtes qu’on grille sur un BBQ quand ce n’était pas celle des cadavres en décomposition lui arrivant parfois dans les narines. Elle avait eu plusieurs fois envie de vomir, mais elle avait tenu bon, à cause des enfants.

Elle portait une veste matelassée sans manches recouvrant un chandail de laine à manche longue. Elle était habillée de jeans sales et de bottes de marche. On pouvait distinguer sous une couche de poussière blanchâtre un visage fin et racé. Ses longs cheveux de jais ondulants retombaient librement sur ses épaules. Elle était belle, très belle. Ses yeux marron foncé, presque transparents, laissaient voir plus de concentration que d’effroi.

Puis, un grand bang tout près d’elle l’assourdit complètement. Elle ne tomba pas, mais s’arrêta de courir et chancela. Sans les regarder, elle serra fort la main de chacun de ses garçons qui jusqu’à maintenant avaient couru à côté d’elle. En ce moment même, elle se disait combien ils étaient courageux, ces garçons. Ils ne pleuraient pas, le temps des larmes étant passé depuis longtemps. Ils avaient peur, ils étaient effrayés, mais ils continuaient à tenir sa main et à courir.

Elle se retourna. Les miliciens tentaient de garder leur position malgré les tirs nourris en face. Certains étaient couchés par terre avec leur arme et visaient. Deux ou trois frères d’armes gisaient inanimés à leur côté, certains défigurés, d’autres estropiés. Il y en avait un qui hurlait de douleur, mais on l’entendait à peine dans tout ce vacarme. Plusieurs tenaient leur arme à la hauteur de la ceinture et tiraient des rafales au hasard en tentant de se protéger du mieux qu’ils pouvaient.

L’un d’entre eux, un grand gaillard à la tignasse brune ébouriffée, se retourna vers elle. Il lui cria de façon à dominer le bruit ambiant :

— Maya ! Maya ! « idhhb… yafuz….. beyda… huna.

Maya continua à regarder le milicien qui se retournait déjà pour tirer dans le vide. Elle entendit à peine ce qu’il criait, mais elle avait compris. Il voulait qu’elle s’enfuie, qu’elle parte loin. Loin de cet enfer, loin de cette tuerie, loin de cette barbarie. Elle qui était restée le plus longtemps possible pour le soutenir dans son combat, pour le soigner quand il était blessé, pour le rassurer aussi dans ses moments de doute, elle savait qu’elle devait partir. Il y avait les enfants, leurs enfants, ses enfants. Elle devait partir loin, pour les protéger, pour leur donner une chance de survivre.

Elle resta ainsi immobile un court instant, lâcha la main de l’un de ses fils, la leva timidement, comme pour le saluer une dernière fois, mais il était déjà ailleurs, noyé dans ce maelstrom de violence qui le happait inexorablement.

Elle reprit la main de son aîné et repartit dans sa course folle, ses garçons accrochés à elle. Leurs silhouettes se perdirent dans un nuage de poussière. »


Madame Simpson

La musique sortait de l’appareil en un merveilleux chant choral. Élégant. Subtil. Le chœur abordait maintenant la dernière courbe mélodique avec toutes les nuances nécessaires. « Wondrous Britton! », chuchota madame Simpson pour elle-même, ses yeux bleu clair levés au plafond. Grande, racée, les cheveux mi-longs bouclés blonds qui paraissaient naturels. Bien coiffée. Son visage au teint légèrement hâlé était d’une beauté classique. On lui donnerait dans la jeune quarantaine. Ses vêtements sont très élégants : une robe simple qui trahit toutefois son prix élevé pour un œil averti. Elle portait un collier de perles, naturelles sans doute, et des boucles d’oreilles assorties.

L’appartement est chic sans être ostentatoire, ni même riche. Beaux meubles modernes, fauteuils confortables. Une petite télé sans doute rarement utilisée ; un bon appareil de son avec haut-parleurs de qualité. Des sculptures et des tableaux parsemés sur les tables, les étagères et les murs, laissent voir un goût certain pour l’art religieux. Une statue de bouddha assis, deux tableaux contemporains de scènes bibliques, des originaux à n’en pas douter. On trouve aussi une imitation en bronze du David de Donatello et un Rancoulet où deux enfants jouent à saute-mouton. Les fenêtres du salon offrent une vue plongeante sur la ville.

Elle aimait particulièrement ces moments où elle pouvait enfin se détendre. Enfin ! Cela se produisait si peu souvent. Ce soir-là, son mari accompagnait un groupe de fidèles pour la prière du soir. Il lui arrivait parfois de la remplacer afin qu’elle puisse « recharger ses accus », comme il le disait. Il lui avait fallu quelque temps pour comprendre ce que cette expression signifiait. Après tout, le français n’était pas sa langue maternelle. Et Dieu sait qu’elle avait souffert à l’apprendre. Tous ces féminins et ces masculins la tuaient. Puis ces accords de verbes, puis ses particularismes de la langue québécoise.

Elle n’avait jamais eu le don des langues. Chez elle, dans le Sud, elle n’en avait pas besoin de toute façon. Les Américains, c’est bien connu, croient que le monde entier parle anglais. Pourtant ce n’était pas son cas. Elle savait ce qui se passait ailleurs. Elle avait voyagé, en Amérique du Sud, en Asie. Par nécessité d’abord, sa communauté l’ayant envoyé pour établir des églises ou en affermir d’autres. Par conséquent, elle avait dû voyager. Pas beaucoup, mais suffisamment pour savoir qu’il existe d’autres univers très éloignés du sien dans d’autres parties du monde.

Elle se rappelait maintenant avec nostalgie la grande maison familiale à colonnades, toute blanche, l’immense terrain à la pelouse rasée de près, et surtout le saule pleureur au bout du champ. Elle y allait parfois en poussant péniblement le fauteuil roulant de son frère, son petit frère. Il était si malade. Elle savait que c’est ce qu’il aimait le plus. Elle l’installait en dessous des serpents verts tombant jusqu’au sol, puis s’assoyait auprès de lui. La fraîcheur de l’ombre leur faisait du bien en ces journées d’été lumineuses, mais accablantes. Lorsqu’elle ouvrait le panier du goûter, et à la façon dont il bougeait sur son siège, elle savait qu’il était heureux. Il aimait être là, avec elle. À l’époque, elle était encore capable de communiquer avec lui. Elle le comprenait quand il gesticulait avec des petits cris. Aujourd’hui, seule Mother le comprend toujours… et encore.

Lorsqu’elle a rencontré l’homme qui est aujourd’hui son mari, elle n’avait pas tout de suite été amoureuse. L’avait-elle jamais été ? Il était venu par affaire rencontrer Daddy. Pauvre Daddy ! Il était déjà malade à cette époque. René était séduisant, c’est certain. Il l’avait aimé tout de suite… du moins, c’est ce qu’elle avait toujours cru, car il ne lui avait jamais dit. Il était resté plus longtemps que prévu cette première fois et il était revenu à plusieurs reprises ensuite pour la revoir. Finalement, elle avait cédé et ils se sont mariés là-bas, dans le rite baptiste. Lui, cela lui était égal, mais pas elle. Elle est venue s’établir à Montréal. Par nécessité. « Qui prend mari, prend pays », lui avait-il dit. Elle avait posé une seule condition : si elle abandonnait la charge de son église à Laurel, il devait accepter qu’elle en fonde une autre à Montréal. Ce qui fut fait.

Elle ferma les yeux et resta ainsi pendant plusieurs minutes. Puis, elle les ouvrit en sursaut, le regard un peu perdu. Elle dormait mal. Cela faisait longtemps qu’elle dormait mal, mais c’était pire depuis quelque temps. Elle se leva, pour aller chercher une bouteille de vin blanc au réfrigérateur. C’était une bonne bouteille déjà ouverte. Elle s’en vida un verre et but le liquide doré à petite dose en se dirigeant vers la fenêtre. Son appartement était situé au tout dernier étage et offrait une vue imprenable sur le Mont-Royal. Elle s’arrêta devant le grand panneau de verre et resta là, debout, à regarder scintiller les lumières de la ville.

 

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