Il existe des circonstances où le jugement est de mise. Mais qu’en est-il des situations où la pondération ne suffit pas? Nous sommes alors devant un défi de taille : devons-nous agir ou non? Parfois, le risque d’agir est grand, mais celui de ne rien faire l’est encore plus.

Prudence

13.Carentis Pondere Pondus

Il était debout devant la pierre tombale, les bras pendants. Il ne bougeait pas. Pas même un petit mouvement de main. Pourtant, il ne semblait pas prier. Il était seulement immobile, examinant l’inscription. Il était resté un temps dans cette attitude, sans bouger, le regard fixe. Puis, il était reparti d’un pas lourd, sans se retourner.

Il ne venait pas souvent la voir. Pratiquement jamais en réalité. Elle avait été sa fidèle épouse pendant près d’une trentaine d’années. Toujours discrète, attentive à ses moindres besoins. Elle ne demandait jamais rien. Et lui, il ne lui avait rien donné. Il n’était pas certain de l’avoir jamais vraiment aimée.

Il avait pris un bus qui passait et avait descendu quelque part. Il devait continuer à pied pour rentrer chez lui. Il aimait marcher dans la ville en ayant l’impression de ne pas savoir où il allait. Il déambulait d’un pas lent et régulier. Parfois, il s’arrêtait devant un magasin en faisant semblant d’admirer la vitrine.

Il appréciait l’anonymat que lui procurait la cité. Personne n’essayait de le convaincre. Personne ne le regardait d’un air anxieux. Personne ne se tenait devant lui, effondré par la culpabilité, la colère ou la haine. Dans la rue, il n’avait encore vu personne le supplier. Il n’avait jamais aimé le contact avec ces êtres répugnants, malicieux ou simplement idiots. Lorsqu’il était devant eux, il songeait comment les hommes pouvaient être cruels et intéressés. Mais pour l’heure, il marchait, simplement, sans arrière-pensées. Il marchait pour marcher.

Il avait été juge dans une vie antérieure. Il avait pris sa retraite quelques années auparavant. Une retraite bien méritée. C’est ce qu’on lui avait dit, mais il ne le croyait pas. La cérémonie de départ avait été brève, les allocutions convenues. Les collègues étaient venus le féliciter chaudement, lui promettant de venir déjeuner avec lui un jour. Personne ne l’avait jamais fait.

Au tribunal, on craignait ses décisions. Il pouvait être inflexible, dur parfois. Il considérait que la loi ne devait pas être contournée, que c’était le dernier rempart face au chaos. Il était plus respecté qu’aimé. On disait de lui qu’il était sévère, mais juste. C’était aussi un père sévère et juste pour sa fille unique. Il avait été très exigeant à son égard. Il pensait lui épargner ainsi les vicissitudes de la vie, la rendre plus responsable. C’était une femme maintenant. Elle était bien établie dans la vie. Elle vivait à l’étranger avec son mari et ses deux enfants. Il ne les voyait jamais, hormis par Skype, mais très rarement. Elle lui écrivait des courriels parfois, occasionnellement, brefs, laconiques. Pas d’appel téléphonique non plus. Elle n’aimait pas parler au téléphone, disait-elle.

Il vivait seul dans ce grand appartement du centre-ville. Personne ne venait jamais le voir et il ne téléphonait jamais à personne. Il y menait une vie de reclus, sans vraiment l’avoir voulu. Il lisait beaucoup. Il aimait la compagnie des anciens, des écrivains disparus depuis longtemps. Il trouvait chez eux ce qui n’existait plus aujourd’hui : le courage, l’honneur, le sens de la justice. Ce genre de chose ridicule qui n’avait plus cours en ce temps où l’égoïsme et l’hédonisme étaient institués en dogmes. Il écrivait aussi, sans but. Il écrivait pour écrire. Des pensées futiles, des réflexions ineptes. Il relisait ses feuilles et les jetait immanquablement au panier.

L’appartement était encombré et faisait un peu désordre. Depuis que son épouse était décédée, il se sentait démuni dans ces grands espaces inutiles. Elle avait choisi de ne pas exercer son métier afin de se consacrer exclusivement à lui. Elle avait pris en charge tout l’aspect matériel et il s’en accommodait fort bien. « Je suis une femme d’intérieur », disait-elle. Elle faisait un peu de bénévolat, mais il n’avait jamais su dans quelle association. On disait d’elle qu’elle était bonne et généreuse. Lui pensait plutôt qu’elle était naïve. Il en avait tant vu. Il savait comment le monde était fait, comment il fonctionnait. Et la bonté n’y avait pas sa place. La justice, oui. Pas la bonté. Du moins, il avait pensé de la sorte pendant très longtemps.

Deux fois par semaine, la femme de ménage venait faire sa tournée. Elle frottait, lavait, nettoyait. Elle était consciencieuse et surtout discrète. Il n’aimait pas que l’on vienne s’ingérer dans son univers. Il considérait cette intrusion comme un mal nécessaire et cherchait le plus possible à se cacher dans son bureau ou encore à s’absenter pendant le charivari.

C’était une petite bonne femme noire comme du charbon. Elle venait d’Afrique, mais il n’avait jamais voulu savoir de quel pays. C’était son épouse qui l’avait engagée. Elle était arrivée ici comme réfugiée avec un permis temporaire. Son épouse l’avait rencontré dans son association de bénévoles et lui avait offert ce travail. Depuis, elle n’avait pas manqué une journée. De toute façon, lui ne l’aurait pas accepté. Comme dans son tribunal, il ne souffrait aucune incartade, aucune dérogation aux règles. Pour certains, cela pouvait être perçu comme de l’intransigeance. Mais lui ne le voyait pas ainsi. Il fallait de l’ordre dans ce monde absurde.

Un jour, ce qui devait arriver arriva. La femme de ménage s’était présentée en retard. Et, pour son malheur, il avait décidé ce jour-là de rester à la maison. Lorsqu’il avait entendu tourner la clé dans la porte, il s’était tenu bien en face, les bras croisés et l’œil sévère. En entrant, elle ne l’avait pas aperçu immédiatement. En enlevant son manteau, il avait vu que son visage avait changé. Elle ne souriait pas, comme à son habitude. Au contraire, elle semblait avoir pleuré. Elle tenait un mouchoir chiffonné à la main. Lorsqu’elle avait finalement aperçu l’homme, elle avait sursauté et s’était empressée de se donner une contenance. Lui, un peu surpris par l’attitude de la femme, avait décroisé les bras.

Il avait commencé par lui reprocher son retard. Elle s’en était excusée, mais sans pourtant promettre que cela ne se reproduirait plus. Il avait accepté à regret ses excuses et avait exigé à l’avenir une ponctualité suisse. C’est alors qu’elle s’était effondrée en larmes en lui disant que de toute façon elle ne reviendrait plus, qu’elle était venue simplement remettre les clés de l’appartement. Il en avait été très étonné. Elle s’était assise sans sa permission sur l’une des chaises du salon et avait continué à pleurer de plus belle. Il s’était assis à son tour et lui avait demandé ce qui n’allait pas. Et alors, tout un univers inconnu jusque-là s’était révélé à lui.

Elle lui avait parlé de son statut de réfugiée ici. Elle venait d’apprendre qu’elle perdait son permis de résidence et qu’elle devait revenir dans son pays. Elle craignait pour sa vie si elle y retournait, bien sûr. Néanmoins, c’était celle de ses enfants qui la préoccupait au premier chef. Elle ne les avait pas revus depuis plusieurs années, mais elle avait une photo récente. « Tenez, regardez. Ici, c’est Arthur, le plus vieux, puis la jolie Belvie et le petit dernier Régis. Il aura bientôt neuf ans. Si je reviens au pays, ils nous tueront tous ».

Il avait bien sûr entendu parler de ces problèmes d’immigration dans sa carrière. Comme ce n’était pas de son ressort, il ne s’en était jamais préoccupé. Il avait suffisamment à faire avec ses propres causes. De toute façon, la plupart de ces réfugiés tentaient par tous les moyens de contourner la loi. Et il le pensait toujours jusqu’à cette conversation avec sa femme de ménage.

Il avait été déconcerté d’apprendre qu’elle était médecin dans son pays et qu’elle y aidait les plus pauvres des pauvres à s’en sortir. Lorsqu’elle avait commencé à dénoncer aux autorités les situations intolérables et les nombreuses exactions du gouvernement, les problèmes avaient alors débuté pour elle. On l’avait menacée de représailles, et allez savoir ce que cela signifiait dans ce pays. C’est pourquoi elle avait décidé de partir en catimini, sans bagage, et de passer la frontière. Elle ne s’était pas enfuie pour elle-même. Cela lui importait peu de mourir. Mais elle savait qu’en partant, on se désintéresserait de sa famille. Elle en était sure et cela avait été le cas.

Elle lui avait demandé d’intervenir. Elle l’avait fait très dignement, sans supplication, sans excès. C’était un monsieur haut placé, respecté, honorable. Il saurait trouver les mots justes, faire les bonnes démarches pour lui éviter ce retour fatal pour elle et à sa famille. Si on la renvoyait là-bas, tous seraient tués. Cela lui apparaissait comme une certitude. Elle ne pouvait pas supporter de perdre ses enfants. Elle préférait être éloignée d’eux toute sa vie plutôt que de les voir mourir.

L’homme allait de surprise en surprise en entendant le récit. Il avait d’abord pensé qu’elle exagérait la situation, que les choses ne pouvaient pas être si terribles. Il lui avait dit qu’il était touché par son récit. Mais il connaissait la loi et elle était juste. Si l’on avait pris cette décision à son égard, c’est que l’on avait de bonnes raisons. Il ne voyait pas comment il pourrait intervenir dans un processus si bien rodé. Il avait confiance dans le système.

Alors, elle lui avait demandé la permission de partir immédiatement, sans faire le ménage une dernière fois. En la quittant, il avait voulu la rassurer en lui affirmant que tout irait bien, qu’il ne lui arriverait rien, qu’elle n’avait rien fait de mal, qu’elle avait simplement fait son travail et qu’on saurait le reconnaître. Que cela n’était pas possible, une telle violence.

Elle l’avait quitté avec une drôle d’expression dans le regard.

Il ne l’avait plus jamais revu. C’était il y a six mois de cela. Depuis, il avait engagé une nouvelle femme de ménage. Il lui arrivait de penser à elle quelques fois. Il se demandait parfois ce qu’elle était devenue. Il se rappelait de la photo de famille. Dieu sait pourquoi, elle était restée gravée dans sa mémoire. Un paysage verdoyant magnifique, une terre rouge comme le sang, trois beaux enfants enjoués, pleins de vie. Puis il avait oublié rapidement et avait passé à autre chose. Il avait repris sa vie normale, ses longues promenades dans la ville, ses lectures, ses écrits. Jusqu’au jour où il avait reçu cette lettre.

Elle était signée par une religieuse qu’il ne connaissait pas. Elle vivait avec quelques compagnes dans le pays où sa femme de ménage avait été déportée. L’écriture était fine, féminine, sans faute. La lettre faisait plusieurs pages. Après la lecture du premier paragraphe, il avait cherché un siège pour s’asseoir. La religieuse lui donnait des informations crues, sans omettre de détails.

Son ancienne femme de chambre, Prudence (c’était son nom : Prudence), avait été tuée peu de temps après son retour. Ils étaient entrés dans sa maison. Plusieurs hommes avec des machettes. Et ils avaient massacré tout le monde : grands-parents, mère, enfants. Tous avaient été tués, sauf un : Régis.

À la lecture du nom de l’enfant, l’homme s’était affaissé sur sa chaise. Son visage était devenu livide. Il se souvenait de la photo. Il revoyait le bel enfant tout sourire. Il ne pouvait pas y croire. C’était impossible. Cela ne pouvait pas arriver. Comme si la religieuse avait pressenti sa réaction, elle avait continué à donner des détails sordides qui ne s’inventent pas. Régis avait survécu en faisant le mort, écrasé sous le poids de ses grands-parents, de son frère et de sa sœur et de sa mère. Il s’en était sorti de justesse, blessé, mais en vie. Aucun des assassins n’avait songé à vérifier. Ils avaient fait leur boulot et étaient repartis.

Régis s’était réfugié chez les religieuses. Elles l’avaient soigné. Sœur Marie-Josèphe (c’était le nom de la religieuse qui lui écrivait), Sœur Marie-Josèphe avait eu son nom et son adresse par Régis. Il tenait dans sa main un bout de papier que Prudence lui avait donné. Sa mère lui avait dit de contacter cet homme s’il lui arrivait malheur. Lorsqu’on l’avait trouvé, il tenait le papier tellement serré qu’il a été impossible de le lui faire lâcher avant plusieurs heures.

Sœur Marie-Josèphe disait que pour le moment, le petit Régis se rétablissait bien, qu’il était en sécurité, mais qu’elle ne pouvait le garder plus longtemps. Le petit n’avait plus aucune famille et elle ne voulait pas faire appel aux services sociaux du pays. Elle n’avait plus confiance après ce qui était arrivé à Prudence et à sa famille. Elle lui demandait s’il pouvait faire quelque chose. La lettre se terminait par un véritable appel à l’aide : « Aidez-le, Monsieur, sinon il mourra lui aussi »

L’homme venait d’arriver de sa visite au cimetière. Il avait enlevé son pardessus, car il faisait froid. Il avait jeté un œil aux deux valises de voyage bien rangées sur le côté, près de l’entrée. Maintenant, il arpentait son appartement en attendant le taxi. Depuis plusieurs mois, il avait entrepris des démarches auprès des services de l’immigration. Contrairement à ce qu’il avait toujours pensé, le système ne fonctionnait pas. Il était erratique et fallacieux. On lui avait fait remplir des montagnes de formulaires. On l’avait renvoyé de Charybde en Scylla. On l’avait interrogé plusieurs fois, lui posant des questions sur ses états financiers, sur son statut professionnel. Le fait d’avoir été juge ne semblait pas être une garantie. Parfois les questions étaient plus indiscrètes. On remettait en question sa stabilité affective. On se demandait s’il n’était pas trop vieux. Il avait dû soumettre un certificat médical, une évaluation psychologique. Finalement, il avait eu besoin de toutes ses ressources et de faire intervenir les rares relations qui lui restaient pour arriver au résultat qui aboutissait aujourd’hui à ce dénouement.

Contrairement à son habitude, sa fille lui avait écrit un long courriel. Elle se demandait quelle mouche le piquait, comment avait-il pu prendre une décision si importante sans lui en parler? Elle lui faisait moult reproches, mettait même en doute sa santé mentale. Elle l’avait appelé récemment. Une première. Elle se demandait, entre autres, comment il ferait pour élever un enfant de dix ans tout seul, lui qui avait eu toutes les misères à s’occuper d’elle.

Il lui avait répondu qu’il n’avait pas le choix, que s’il voulait sauver cet enfant, il fallait l’adopter légalement. Il avait envisagé toutes les solutions. Vraiment toutes. C’était la seule qui restait.

Elle lui avait dit qu’il n’était pas obligé de faire cela, qu’après tout il y avait plein d’autres causes pour lesquelles il pouvait faire du bénévolat. Il lui avait répondu d’un ton sec : « Ce n’est pas une cause, c’est Régis ». Elle avait fini par lui dire qu’il n’avait pas changé, qu’il était toujours aussi obtus. Puis, elle avait brusquement raccroché.

L’homme avait continué à marcher de long en large. Il s’était arrêté près de la fenêtre pour prendre les nombreux papiers sur le bureau : billets d’avion pour lui à l’aller, pour lui et Régis au retour, la tonne de documents de l’immigration, les photos et tout le reste. Après les avoir remis dans l’enveloppe brune, il avait regardé par la fenêtre.

Il était resté là, debout sans bouger, le regard fixe. Puis, il avait pris un mouchoir propre dans sa poche et avait essuyé les larmes qui coulaient lentement, très lentement sur ses joues creuses.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Carentis Pondere Pondus


 

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