Éternel retour, mouvement perpétuel, boucle de Möbius. On peut trouver de nombreuses expressions pour dire le cycle de la vie. La douleur du dernier tour de piste est incontestable. Pourtant, il nous faut aller de l’avant sans regret sur cette terre, car notre lot à tous est de rouler jusqu’au fil d’arrivée sur notre vélo magnifique.

Roues

peinture sabineIl roule sur la route de tous les jours.

Roule vite et dur. Roule longtemps. D’un effort ordinaire, intime, par force d’habitude imprimée dans son corps gardien des mémoires de l’effort. Roule droit devant pour revenir au point de départ une fois encore. Il a besoin de cette boucle à vif comme de l’air qu’il respire jusqu’à perdre le souffle. Il voit tout. Il entend les voix. Il reconnaît chaque endroit et le revisite avec une douleur nouvelle, les muscles bandés et près de rompre.

Les paysages s’enfilent et défilent, son visage immobile. Ses yeux tout clairs qui questionnent et déjà se résignent. Ses yeux d’enfant qui voient trop clair et qu’il doit protéger du soleil. C’est comme s’il sentait ses longs cheveux de fille sur son front, que le vent caresse par l’aération du casque à l’objet dérisoire. Au tournant, les freins agrippent fort et son regard accroche l’entrée de la rue où pour la première fois elle a tenu sur deux roues. La fierté, bouche large ouverte d’un rire étonné, devant lui son père, d’avoir réussi. C’était pour elle ou à la fois pour lui.

Il a pour la première fois pensé unir ses deux amours, passion d’homme pour la route et passion d’homme pour sa fille. Elle l’a suivi, parce qu’il était seul devant et qu’elle avait foi en lui. C’est comme ça qu’ensemble ils avançaient, et chaque jour complétaient ensemble la boucle de plus en plus longue, de plus en plus dure, et elle de plus en plus forte. Maintenant déjà elle était une femme et peut-être qu’elle faisait ce qu’elle voulait.

Elle s’est accrochée à lui si fort comme lui à la route. Elle aussi bien à lui qu’à la route. Partir chaque jour et chaque jour revenir encore.

Les voitures s’écartent dans son dos, passent et respectent sa présence fluide et rapide, filant entre elles et le décor. Juste là, l’autre année, il avait bien failli tout laisser. A côté du peuplier, là, sur la route, quelque chose avait lâché. Il n’avait pas cédé. La route l’avait frappé, elle l’avait blessé si dur comme si elle voulait qu’il s’arrête, comme si elle ne voulait plus de lui.

Pourtant la route l’avait rappelé à elle, à lui, à elle aussi, sa fille, pour qu’en échange de lui, au bout de quelques boucles de plus, comme un pacte de sang, elle lui soit enlevée.

Brusquement happée.

Il lui avait appris à reconnaître le danger, à contourner du bon côté les trous dans la chaussée. A garder le cap, à serrer le long des champs, à toujours garder le contrôle des événements. Il devait être toujours près d’elle, là pour elle.

Mais il ne l’a pas été.

Là où les chemins parallèles se sont soudain croisés, cette fois seule, pourquoi seule, la route l’a emportée. Et la boucle ne s’est pas refermée.

Elle a pris un autre chemin et lui ne connaît que le sien. Alors il est remonté en selle, avec elle en lui parcourant seule maintenant sa route parallèle, mais roulant toujours, roulant comme lui unis dans son sang, sa plaie ouverte, sa déchirure. Elle et lui, lui et elles dans une boucle.

Il s’arrête. Touche le sol sur le bas-côté, se couche dans l’herbe fauchée. Se repose à ses côtés, avec elle, sur le bas-côté. Sur la route aller-retour les voitures sifflent et vont, le vent s’est arrêté puisqu’il a un instant cessé de rouler, pour elle, juste un instant pour être avec elle.

Et il roule encore sur la route de tous les jours. Pour elle, pour lui, comme toujours. Pour la route, pour accomplir la boucle. Son cœur sous l’effort trop gros pour lâcher. Il roule le long des champs de blé cassant sous le vent d’été, sur le bitume chauffé, le soleil brûlant ses yeux clairs. L’air est sec et son visage est mouillé.


© Supra, reproduction partielle d’une peinture de Sabine Diemer : Sans titre


 

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3 réflexions au sujet de “Roues

  1. Toi qui n’a pas eu de fille, tu reussi a t’impregner d’une relation pere-fille tres credible et belle.Ca me fait penser a mon pere et la relatio privilegiee que j’ai entretenue avec lui. Cher papa! …

    • Tu as raison pour la relation étroite père-fille. Je te rappelle cependant que c’est mon fils Emmanuel qui a écrit cette très belle nouvelle. Et lui, il a une fille. D’où peut-être cette intensité dans l’émotion.

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