Est-il possible d’aimer quelqu’un sans mesure? Nous le pensons parfois, mais cela arrive rarement. La raison est simple : nous nous considérons nous-mêmes comme la mesure de toutes choses. Par conséquent, il nous sera toujours malaisé d’entrevoir ce qui dans l’amour nous échappe.

Sans mesure

11.Immensurabilis MensuraPièce en trois actes

Acteurs:  Elektra, la femme amoureuse;   Protera, l’amie d’Elektra;   Sômatos, le premier prétendant;  Kumatos, le second prétendant

La scène se passe dans un aéroport


ACTE I

Elektra, Protera

Elektra

Sont-ce là des moutons transhumant sans cacique,

Perdus, abandonnés, vil troupeau famélique?

Vois Protera vois donc comment ces voyageurs

S’élancent anxieux tout droit vers leurs malheurs.

Rien de plus accablant, je ne puis m’en défendre,

Que de me trouver là sur ce pouf pour attendre.

Protera

Mon Dieu, partout ailleurs, à Venise ou Bani,

Serait meilleur endroit pour boire un Martini.

Remue-ménage, pleurs, clameurs de névrosée

Pour sûr ne prêtent guère à confidence osée.

Elektra

Il fut un temps lointain et pourtant si joyeux,

Lorsque la vie était bienveillante à nos yeux.

Tout semblait si facile, accommodant, allègre.

Notre tête était libre et notre cœur intègre.

Ils s’en sont vite allés les âges sans souci.

J’ai perdu appétence et paix de l’âme aussi.

Protera

Hé! Doucement. Holà! Ce que tu es chagrine.

Je t’ai déjà connue avec meilleure mine.

Quel vilain souvenir ou quel doute fatal,

Quelle atroce douleur te met ainsi à mal

Qu’un verre de cognac ou semblable eau-de-vie

Ne pourrait de nouveau te rendre plus ravie?

On le faisait souvent quand tant et tant de fois,

Nous noyions nos chagrins, et sans raison parfois.

Elektra

Là je te reconnais, détestable mégère,

Traitant graves propos d’emblée à la légère.

En d’autres occasions, le sujet s’y prêtant,

J’aurais aussi souri d’un fâcheux irritant.

Je sais, tu me connais comme une fan finie

Du bon mot assassin mâtiné d’ironie

Mais là c’est autre chose, un cas plus sérieux.

Autre chose, tu vois, qui me pousse aux adieux.

J’ai rencontré naguère en occasion diverse

Deux très nobles garçons d’agréable commerce.

Jamais je n’ai senti ni non plus accepté

D’avoir pour d’autres mecs autant de volupté.

Beaux, fiers et généreux, l’un guerrier l’autre prince.

Ils m’ont plu tout de suite et pour les deux, j’en pince.

Encore eut-il fallu sans suivre le hasard

Ne pas devoir choisir Alexandre ou César.

Protera

Au moment du départ, te voilà nostalgique

Autant peut-être plus qu’une Phèdre tragique.

J’aurais fort rabroué d’un affront bien senti

Celui-là déclarant ton cœur assujetti.

Toi l’indomptable, toi, l’insoumise déesse,

Ne souffrant point d’attache et surtout point de laisse.

Oh ! ma soeur…

Elektra

…Le voici, parcourant à grands pas

Les vastes corridors, mais il ne me voit pas.

Sômatos, il vient! Mon cœur bât la chamade.

Protera

Je m’en vais, je te laisse, à plus tard camarade.

Comment peux-tu subir la situation,

Te laisser envahir par cette passion?

On dirait que, soudain, tout ton passé s’efface.

Ah, tu me fais pitié. Quel fléau ! Quelle poisse!

 


 

ACTE II

Elektra, Sômatos

Elektra

Hou hou ! Hou hou ! Chéri !…

Sômatos

…Je t’ai enfin trouvée.

J’ai dû courir partout, me mettre à la corvée.

Mais pourquoi donc, Beauté, si vaste aéroport ?

Serait-ce une façon d’exciter mon transport ?

Elektra

Prends siège, Sômatos, il faut que je te cause.

Sômatos

On le fait dans un lit d’habitude, et pour cause.

Elektra

Tu plaisantes encor…

Sômatos

…Cela ne te plaît point ?

Tu aimes bien pourtant un bon mot juste à point,

Badiner franchement et partir en goguette,

Quand ce n’est pas, Beauté, faire une galipette.

Au moins, que je t’embrasse et te donne un baiser.

Elektra                              

Toujours, oui, tu m’émeus. Qui pourrait s’en blaser?

C’est ce que j’aime en toi : ta manière directe

Autant que sans détour, galamment incorrecte.

Sômatos

Sans oublier, bébé, le feu de mon ardeur

Qui me fait t’honorer, te combler de bonheur.

Elektra

Audace et confiance, énergie et courage,

Toutes ces qualités, tu les offres en gage.

J’estime chaque instant où je suis dans tes bras.

Mais il faut maintenant, car je m’en vais là-bas,

Je dois (c’est un enfer!)… il faut que j’explicite

Pourquoi, cher Somatos, aujourd’hui je te quitte.

Sômatos

Que dis-tu là, Beauté! Ai-je bien entendu?

Tu ne veux plus de moi, ton amant éperdu.

Douterais-tu encor de mon amour sincère?

Je vois que tu tiens là un petit nécessaire.

C’est ton bagage à main? Comment peux-tu partir?

Je ne puis croire, non, qu’ainsi tout va finir.

Las ! tu pars loin de moi par cette porte étroite.

On dirait que tu fuis, sans prévenir, en hâte.

Elektra

Tu viens de dire « fuir »? Ce n’est pas le bon mot.

M’arracher le cœur, oui! Cramer au chalumeau!

Comment te faire comprendre, âme si noble et chère,

Qui éveilla mon cœur jusqu’alors en jachère ?

Je brûle de te dire en des mots emportés

Et mes ravissements et mes félicités

Hélas, trois fois hélas, j’en suis bien incapable.

(Va Elektra, courage, admets donc misérable!)

Ce que pour toi j’éprouve et qui me trouble tant,

Pour un autre lascar, je le vis tout autant.

Sômatos

Ton discours me saisit comme une douche froide.

Un autre? Est-il plus fort, plus puissant ou plus roide?

Ce maraud! Ce faquin! Qu’a-t-il de plus que moi

Pour ainsi parvenir à te mettre en émoi?

Elektra

Je te l’assure, rien, rien de plus pour me plaire.

Il n’a pas ton bagout, il déteste la guerre.

Je t’aime, Somatos, mais lui également.

Cet état me torture et me tord de tourment.

Au loin je pars asteure, il faut que je m’éloigne

Pour échapper, j’espère, au doute qui m’empoigne

Te faire du mal, cher, est déjà douloureux,

Faire souffrir les deux, c’est plus que je ne peux.

Tu ne t’attendais point à si triste nouvelle.

Surtout, ne te dis pas : « que ferai-je sans elle? »

On peut survivre à tout, je puis en témoigner,

Sans lien, sans attache et tout abandonner.

Adieu, mon cœur, adieu. Peut-être en meilleur monde

Nous nous retrouverons où l’amour surabonde?

Je préfère voler vers un autre horizon,

Chercher la paix de l’âme et soigner ma raison.


 

ACTE III

Elektra, Kumatos

 

Kumatos

Oh que faisons-nous là? Mais quel endroit bizarre.

Hélas, on dirait bien le tombeau de Lazare.

Un semblant de bistro dont il n’a que le nom.

Pourquoi pas le Fouquet’s? Tu n’as jamais dit non.

Tu t’envoles, je vois, d’une manière urgente,

Et ce, sans m’avertir. Qu’arrive-t-il, charmante?

Elektra

Un Perrier ? Pour toi, pas de frivolité.

L’eau est ton élixir, ton whisky et ton thé

Tu m’es précieux, cher, comme l’or ou la Bible.

Je suis maillée à toi par un fil invisible,

Lequel est si puissant, si authentique, si…

 Kumatos

… Je crains au plus haut point quand tu parles ainsi.

Nous sommes bien pourtant connectés l’un à l’autre

Comme ce qui liait Jésus-Christ à l’apôtre.

Nous entendons tous deux la musique du ciel.

Sans cesse nous guettons l’archange Gabriel.

Nos sentiments sont vifs tels que ceux des mystiques,

Partagés, mutuels, à ce point véridiques.

Elektra

Plus rien de mon destin, je n’en contrôle rien.

Je fais du mal à ceux pour qui je veux du bien.

La franchise? ô horreur, j’en frémis à l’idée.

Pourtant, c’est ce qui m’a depuis toujours guidée.

J’ai pour toi, Kumatos, immense affection,

D’où ce grand désarroi, d’où cette affliction.

Sensible et charitable, attentif et plein d’âme,

Tu as des attributs recherchés par la femme.

Par ton honnêteté, tu as su m’envoûter,

Pour la même raison, il me faut t’éviter.

Kumatos

Femelle, je te sais hautement versatile.

Toujours Ève est tentée. Ô vipère subtile!

Inconstante êtes-vous. Je l’avais accepté.

Mais toi, ma reine, toi! Je t’avais excepté.

Des attraits, j’en ai peu, moins encor de facondes.

Mais sais-tu bien jusqu’où mes amours sont fécondes?

Qu’as-tu fait, ma chérie, et comment as-tu pu?

Je garde peu d’espoir : tu as déjà rompu.

Elektra

Je t’aime tellement, voilà bien le problème

Qui donne à mon visage apparence si blême.

Je dois me repoudrer d’un fond de teint corail

Replacer ce fichu, me parer d’un émail,

Pour calmer mon cœur mû par tant d’incertitude,

Par la fatalité, par mon ingratitude.

Je t’adore bien sûr, je t’idolâtre, mais

Un autre m’adulait pendant que tu m’aimais

Et cette passion ne peut être équivoque

Puisqu’elle est dans mon cas bel et bien réciproque.

Bourrelée, il me faut accomplir ce que dois

Si je veux éviter de faire un mauvais choix.

Faudrait-il souhaiter (je ne puis m’y réduire)

Le meilleur pour vous deux sans attirer le pire


 

ÉPILOGUE

Elektra, Protera

 

Protera

Enfin, te revoilà, dans la file d’attente

Craignant d’être en retard, j’ai couru, haletante.

Alors que tu partais ailleurs sous d’autres cieux,

Je m’en serais voulu d’éviter les adieux.

Relève donc la tête, il faut que je te voie ?

Ton œil rougi me dit : « elle a choisi sa voie ».

Elektra

Ah ! Quitter pour toujours des amoureux transis.

Je pars lors que tous deux restent pantois, assis.

J’ai pleuré, il est vrai, oui je n’en ai pas honte.

La souffrance que j’ai, tu dois t’en rendre compte,

Vient de mon aptitude à jeter en enfer

Deux nobles hobereaux tout d’airain et de fer.

Pourtant ai-je le choix lorsque le destin frappe?

Que faire, dis-le-moi, quand le sort te rattrape?

Pour retrouver l’amour, il me faut m’en aller,

Chercher éperdument, toujours, sans m’installer,

Celui dont la grandeur est incommensurable,

Celui portant toujours un masque impénétrable,

Celui de qui la quête offre peu de répit,

Celui qui par-delà le cosmos se tapit,

Celui qui disparaît par dessous l’apparence,

Celui qui s’évalue au prix de l’espérance.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Immensurabilis Mensura


 

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2 réflexions au sujet de “Sans mesure

  1. Fallut-il que je vous aimas, fallut-il que vous me plussiez, pour qu’en vain je m’opiniatras et que vous m’assassinassiez? Mais vous m’épatate là!

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