Réminiscences d’un passé lointain. Le souvenir : quel redoutable complice! On peut en prendre soin ou encore se battre contre lui. Et ce, pendant toute notre vie. Il nous forge autant qu’il nous désagrège, nous force dans nos derniers retranchements. Pourtant, il fait de nous ce que nous sommes, à jamais.

La statuette de corail

whale5— Raconte, grand-maman.

— C’est du passé tout cela. Et puis, ça intéresse qui?

— Moi. Ça m’intéresse, moi.

La vieille dame tourna lentement la tête vers la jeune fille assise à son chevet. Un sourire apparu sur ses lèvres, tout léger, qui se transforma aussitôt en une grimace de douleur.

— Tu as mal? Tu veux que j’appelle l’infirmière?

La vieille dame fit un signe de dénégation. Et elle se remit à respirer normalement

— Tu devrais t’amuser avec tes copains au lieu de border une vieille bonne femme inutile.

— Ne dis pas cela, grand-maman. Tu me fais de la peine.

Pendant encore un long moment, plus aucune parole ne fut prononcée. On pouvait voir par la fenêtre que le temps s’était embelli. Le soleil revenu. La mer apaisée. On entendait les vagues frapper de façon régulière et monotone sur les rochers devant la maison.

— Veux-tu m’apporter le bibelot sur cette commode?

La jeune fille se leva et s’approcha de la petite commode art déco des années trente.

— Celui-ci?

— Non, la petite sculpture rouge, là au fond.

Elle saisit délicatement la pièce. Il s’agissait d’une statuette toute simple, grossièrement sculptée dans du corail d’une belle couleur carmin. Elle la remit à sa grand-mère. Celle-ci l’examina longuement.

— Un cadeau de mon Perceval.

— Perceval?

— Oui, ton grand-père. Tout le monde l’appelait Percy, mais pas moi.

— Grand-papa Percy, bien sûr. Tu t’en ennuies encore beaucoup?

Elle s’attarda un bon moment sur la statuette et ajouta doucement, dans un souffle.

— Ç’a été l’amour de ma vie.

La tête de la vieille retomba sur les oreillers, le regard vague fixant le plafond.

— Quand j’avais ton âge, j’étais très belle tu sais.

— Je n’en doute pas grand-maman. Tu l’es toujours.

— Bien des hommes me tournaient autour au village. On disait que j’étais encore plus belle que ma mère.

— C’est vrai? Je ne l’ai pas connue.

— Non. Elle est morte très jeune… trop jeune… peu de temps après mon mariage.

— Ah! Pourtant grand-papa Percy disait toujours qu’il n’avait pas connu sa belle-mère?

— Je ne parle pas de mon mariage avec Perceval.

— Mais de quoi parles-tu, grand-maman Andréa?

Andréa tourna la tête vers le mur.

— C’est le genre de chose que l’on préfère oublier. Je n’ai pas envie d’en parler.

Un soleil de fin de journée perçait maintenant par la petite fenêtre à carreau, éclairant la chambre simple, mais élégante. Peu de chose en somme. Quelques peintures banales sur les murs. Un lit vieilli par les ans, un ou deux meubles, quelques chaises droites. La chambre de quelqu’un qui n’a jamais connu le confort des riches.

— Elle est plutôt jolie, cette statuette, dit la jeune fille. C’est grand-papa Percy qui l’a sculptée?

— Oui. Il était très habile de ses mains.

— Je me rappelle comment il était fort.

Un silence encore.

— Il n’était pas d’ici, tu sais.

— Ah non! D’où venait-il donc?

— De l’autre côté de l’océan. Il n’était pas d’ici.

— Comment se fait-il qu’il soit arrivé dans notre petit village?

— Je ne l’ai jamais su. Perceval gardait ses secrets pour lui. Il était ainsi; c’était sa nature. Je l’aimais comme il était et je ne lui posais pas de question.

— Il a bien fallu pourtant que quelque chose l’attire ici.

— Un jour, il y a longtemps, il m’avait dit avoir besoin de la mer, de son horizon sans fin, de sa vie bouillonnante, de sa couleur profonde.

— C’est beau.

— Oui. Il parlait peu, mais quand il parlait on s’en souvenait.

Andréa examinait toujours attentivement la statuette.

— La pêche en haute mer n’était pas son métier. Pourtant il ne rechignait pas à la tâche.

— Comme tout le monde au village, quoi!

Tout le corps de la vieille se raidit soudain.

— Mais ce n’était pas tout le monde. Il valait plus que tous les hommes du village réunis.

Une quinte de toux la secoua pendant un temps. Elle saisit son mouchoir déjà mouillé pour s’essuyer la bouche.

La jeune fille se leva pour ajuster ses oreillers. Elle alluma la lampe de chevet, car la nuit tombait. Puis, elle se rassit et laissa la vieille s’apaiser un peu avant de lui demander :

— Comment vous êtes-vous rencontrés, grand-papa Percy et toi?

Le silence, encore et encore, seulement brisé par le bruit des vagues.

— Le patron pêcheur qui l’avait engagé était mon mari… mon premier mari.

Et soudain, sans crier gare, Andréa jeta presque dans un cri.

— Cet homme était un monstre!

Nouveau silence. La jeune fille à côté du lit semblait totalement prise aux dépourvues, interloquée.

— Grand père Percy n’était donc pas ton premier mari?

Andréa continua sans paraître entendre la réflexion de sa petite-fille.

— Un monstre, oui. Mon père m’avait pourtant prévenu. Mais j’étais jeune, naïve. Il était le maire du village. Il avait des sous. Je voulais une autre vie.

Il faisait maintenant nuit. La faible lueur jetée par l’unique lampe de chevet projetait des ombres étranges dans la chambre.

— Pendant les deux années que nous avons vécu ensemble, il m’a fait vivre l’enfer. J’étais terrorisée tous les jours… tous les jours. Et personne ne semblait pouvoir changer cela. Ni les gens du village, ni même mon père qui avait les mains liées. Ils ne pouvaient rien faire. Ils n’ont rien fait. Rien.

La vieille s’était mise à trembler. Personne n’aurait soupçonné que le corps de ce petit bout de femme pouvait supporter de tels soubresauts.

Andréa finit par se contenir et ajouta.

— Puis Perceval vint, arrivé de nulle part. Et il a tout de suite compris.

Le clapotis des vagues dehors faisait à présent écho aux propos de la vieille.

— Tu n’as jamais parlé de cette période de ta vie, grand-maman. Je ne savais pas, nous ne savions pas.

— Très peu sont au courant aujourd’hui et ceux qui savent préfèrent oublier. Il y a de ces secrets qu’il vaut mieux garder enfouis au plus profond de nous.

— Pourtant, tu étais mariée à grand-papa Percy. Que s’est-il donc passé?

Cette fois, le silence devint de plomb. Andréa détourna une nouvelle fois la tête pour regarder le mur.

— Il est mort. Le monstre est mort.

La jeune fille semblait toujours déconcertée par la tournure de la conversation. Elle attendit encore un peu avant de demander :

— Mais comment donc… est-il mort?

Le débit de la vieille femme se fit maintenant rapide et saccadé.

— Un accident de pêche. Oui, c’est ça. Un accident.

Un moment d’hésitation, puis :

— Ce jour-là, le bateau est revenu avec Perceval seul à bord.

Andréa se remit à toussoter.

— Il a raconté aux policiers que le patron avait fait une fausse manœuvre, qu’il s’était pris un pied dans le filet et qu’il avait basculé à la mer…

La vieille dame reprit son souffle après un soupir sifflant.

—… qu’il avait disparu sans retour!

La toux creuse revint, brutale, violente, secouant Andréa de tout son corps. La quinte prit du temps à s’éteindre.

La jeune fille semblait choquée, tout à fait ébranlée même. Elle baissa le regard, puis ajouta en hésitant.

— Et… et… on l’a cru?

Le visage d’Andréa se durcit. Son corps, devenu maintenant tout raide, se redressa. Les oreillers s’affalèrent sur le matelas mouillé de sueur.

— Et pourquoi ne l’aurait-on pas cru? C’était la vérité.

— Bien sûr… oui… la vérité, dit la jeune fille en gardant la tête basse.

Le visage d’Andréa finit par s’adoucir, reprenant l’apparence d’une bonne grand-maman gentille et aimante. Elle fixa le bibelot.

— Peu après, Perceval me montra une petite branche de corail qu’il venait d’extraire de son filet. Il m’a dit qu’il allait un jour la sculpter pour moi.

Elle tourna la statuette dans ses mains encore quelques minutes avant de dire à sa petite-fille :

— Tiens! Remets-la sur la commode.

La jeune fille prit le bibelot, se leva et le replaça exactement là où elle l’avait pris. En se retournant pour regarder sa grand-mère, elle vit que ses yeux étaient fermés; elle respirait profondément. Andréa s’était endormie.

La jeune fille alla éteindre la lampe de chevet. Puis, elle regarda par la petite fenêtre à carreaux. Une myriade d’étoiles scintillaient dans le ciel, éclairant la mer d’une belle lueur bleutée. Elle quitta la chambre sur la pointe des pieds et referma tout doucement la porte.


© Supra, reproduction d’un dessin numérique de Christophe Viau : Whale5


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1 réflexion au sujet de “La statuette de corail

  1. Beau récit, belle atmosphère! Il est vrai que la rencontre d’un monstre ne s’oublie jamais et…il vaut mieux en parler avant de mourir! Le secret reste une pratique délétère.

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