Certaines situations intolérables produisent chez nous des effets que nous n’avions pas prévus. D’aucuns cherchent à se replier sur eux-mêmes, sur leur groupe, sur leur communauté immédiate. D’autres veulent s’échapper à tout prix, par tous les moyens. En définitive, nous sommes les seuls responsables des gestes à accomplir devant l'inconcevable.

Un ange aux ailes fripées

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Il s’avançait lentement d’un pas indécis dans le long couloir. Il claudiquait d’une jambe et sa marche faisait un bruit irrégulier, sonore. Ses ailes retombaient, fripées, tordues par endroits, rabattues sur son dos. Il y manquait des plumes aussi. Il paraissait vieux, très vieux, sans âge.

Après tant d’années au service public, il rêvait maintenant d’aller se reposer dans un coin du paradis. Il avait déjà ciblé une petite maisonnette avec un jardinet. Il y cultiverait des tomates. Il aimait les tomates, les italiennes surtout. Il n’en avait jamais mangé, mais il aimait leur forme. Il s’était toujours demandé ce que cela pouvait goûter. Peu importe. La couleur lui plaisait. Et surtout, il avait besoin de repos, beaucoup de repos. Aujourd’hui, il était décidé.

Sur la porte, une simple inscription : « Archange Raphaël ». Et en dessous, les mots écrits en rouge : « sonnez et attendez qu’on vous appelle ». Il venait souvent ici, mais depuis quelque temps il devait approcher l’oreille vers le petit grillage qui servait de haut-parleur afin de bien entendre les sons.

— Ce système n’est pas des plus moderne, murmura-t-il.

On pouvait même dire qu’il était vétuste et plutôt archaïque. Pas de caméras non plus. L’archange n’en avait pas besoin de toute façon.

Il sonna et après un assez long moment, il entendit grésiller :

— Entre Ménadel !

Cela le surprenait toujours qu’on le reconnaisse derrière la porte sans fenêtre et fermée hermétiquement. Après tout, il ne devrait pas y avoir de quoi le surprendre étant donné les dons particuliers de son patron. Il tourna lentement la poignée et poussa le porte qui se mit à grincer.

— Décidément, il y aurait un peu de réparation à faire ici, se dit Ménadel en lui-même.

— Je t’ai entendu, dit joyeusement Raphaël.

Raphaël était un ange en pleine force de l’âge. Un beau visage (d’ange, évidemment !). Son auréole dorée bien polie brillait même le jour. Une tunique d’une blancheur immaculée. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans son apparat, c’était ses ailes. Immenses ! Magnifiques ! On aurait même pu les qualifier de majestueuses, n’eût été la crainte de faire une comparaison inappropriée avec le grand patron. Il avait trouvé le moyen de les ranger derrière son dos de telle sorte qu’elles semblaient toutes menues. Mais lorsqu’il les déployait (ce qui lui arrivait après un long moment de concentration sur ses dossiers), alors elles bouchaient complètement la fenêtre en bow-window qui offrait une vue panoramique sur le jardin d’Éden.

— Je suis très content de te voir, Ménadel.

Raphaël semblait toujours heureux de rencontrer ses anges gardiens, ce qui ne l’empêchait pas d’être dur et intransigeant parfois. Il était ce genre de type qui paraissait de prime abord accommodant et généreux, mais qui était aussi capable d’être inflexible lorsque la situation l’exigeait. Main de fer dans un gant de velours, une expression qui le décrivait bien, mais à laquelle Ménadel n’osa même pas penser de peur d’être entendu par son clairvoyant patron.

— Bonjour Raphaël. Vous avez l’air en forme. Comment faites-vous pour paraître si jeune.

— L’exercice, Ménadel, l’exercice. Un jogging tous les matins. Une partie de racquetball tous les deux ou trois jours.

Après un moment de silence un peu embarrassant. Raphaël poursuivit :

— Alors ! Quel bon vent t’amène ?… Si je peux m’exprimer ainsi, ajouta-t-il en examinant l’état de ses ailes.

Ménadel ne sut pas s’il était ironique ou non. Il passa outre et engagea la conversation sur son dernier job.

— Ah, vous savez. La routine. Je viens de terminer l’accompagnement de Madame Lokardt. C’était la dernière bénéficiaire qui me restait.

Raphaël le regardait fixement sans mot dire. Tout en parlant, Ménadel se demanda s’il écoutait vraiment ou s’il repensait aux fautes qu’il avait commises lors de sa dernière partie de racquetball ou s’il était simplement perdu dans ses rêves. L’idée saugrenue qu’un archange puisse rêver le ramena à la réalité. Il continua.

— Le boulot était relativement intéressant au début. Madame Lokardt avait subi quelques épreuves dans sa jeunesse. Les événements habituels quoi ! Un premier mari jaloux, un deuxième pas tellement mieux. Deux enfants gentils, mais distants. Une vie banale et sans attraits. Mais c’était une femme forte qui est restée docile aux enseignements du patron. Elle a quand même réussi à faire du bien autour d’elle… avec mon aide évidemment !

Il regarda Raphaël en coin, cherchant inconsciemment son approbation. Ménadel avait toujours cherché l’approbation de ses supérieurs. C’était le plus doux des anges, le plus obéissant aussi. Mais aujourd’hui, il allait résister. Pour la première fois de sa longue vie, il allait faire face.

Raphaël le regardait toujours fixement. Rien ne bougeait sur son visage impassible. Ménadel continua.

— Mais la fin s’est éternisée, si je puis m’exprimer ainsi. Maladie qui l’a handicapée dans la soixantaine, puis perte d’autonomie. Ses enfants ne voulaient pas la garder. On l’a placée dans un lieu affreux. Elle a perdu le goût de vivre, jusqu’à en oublier de me parler parfois. Mais elle a tenu bon jusqu’au bout en priant le grand patron de venir la chercher. Elle avait presque cent ans après tout. Ce qui est très vieux pour eux, comme vous le savez mieux que moi.

Raphaël se décida enfin à ouvrir la bouche, on aurait dit, presque avec réticence.

— Tu as fait du bon travail, Ménadel. Comme toujours.

Après un moment de silence, il ajouta.

— Il est vrai que les derniers bénéficiaires que je t’avais confiés…

Il leva le doigt en montrant son dos.

— Tu en as perdu des plumes.

Ménadel baissa la tête. Il ne voulait pas que les mauvais souvenirs remontent à la surface. Il se disait qu’un ange gardien n’avait pas à vivre cela. Un ange gardien, c’est un gardien. Son nom le dit. Il prend soin des âmes de ceux qu’on lui confie. Il aide son bénéficiaire, l’accompagne, lui indique la route. Mais ça. Ça ! C’est impossible. Ça, c’est inacceptable !

— Je le sais bien, Ménadel, que ce que tu as vécu n’a pas été facile, dit Raphaël comme s’il l’avait entendu penser.

Ménadel garda le silence, mais son visage avait changé. Ses yeux s’étaient enfoncés un peu plus dans leur orbite. Plus que d’habitude du moins. Une grimace de douleur commença à apparaître, modifiant par le fait même l’apparence de ses nombreuses rides. Raphaël continua :

— Nous t’avions confié ces tâches parce que tu étais l’un des plus expérimentés de mon équipe.

Une lueur indéterminée alluma les prunelles de Ménadel. De la colère contenue peut-être ? Sûrement pas ! Un ange gardien ne peut pas se laisser aller à la colère. C’est un sentiment réservé à l’ange exterminateur.

— Pourtant vous saviez bien ce qui allait arriver, répondit-il.

— C’est précisément pour cette raison que nous avons voulu t’envoyer là-bas.

— Sans m’avertir !

— Je ne le fais jamais, tu le sais bien pourtant. Cela compromettrait votre efficacité.

Le visage de Raphaël s’anima un peu, laissant transparaître un peu de compassion (feinte sans doute. Il connaissait toutes les ficelles du métier, habitué comme il l’était à diriger des anges).

— Et puis, tu t’es finalement bien débrouillé.

— Sans vouloir vous manquer de respect, Raphaël, c’est plutôt facile à dire pour vous.

Raphaël cessa de sourire. Il sembla piqué au vif par la remarque de son subordonné.

— Que veux-tu dire par là ?

— Oh ! Je ne veux pas vous offenser. Vous faites un travail formidable. Ce n’est pas cela. Vous êtes présent lors des grands événements du monde : les catastrophes naturelles, les guerres, les révolutions. Vous tentez au mieux de gérer les choses d’en haut.

— Oui effectivement. Et nous les archanges, nous avons de grosses responsabilités. Les situations sont très complexes. Les enjeux énormes. Cela demande des compétences particulières.

Le visage de Raphaël redevint impassible.

— Je sais bien que notre job n’est pas facile à comprendre pour vous, les anges gardiens.

— J’entends bien ce que vous dites, Raphaël, mais nous, les gagne-petit, les ouvriers de la première heure, nous sommes toujours très près de nos bénéficiaires. Trop parfois. Nous les voyons aimer et souffrir. Nous les voyons tenter de se dépêtrer dans ce monde qui ne leur fait pas de cadeaux. Ils nous implorent de les aider et parfois nous ne pouvons rien faire. C’est ce qui est le plus désolant. L’impuissance. Et ça, ce n’est pas toujours facile à vivre, je vous l’assure.

Ménadel s’arrêta de parler. Il semblait lessivé, à bout de ressources. Raphaël reprit son sourire.

— Je sais pourquoi tu parles ainsi, Ménadel. Sois assuré que je suis bien conscient de ce que tu as vécu.

Ménadel le regarda sans dire un mot. Raphaël reprit :

— Ce fut inconcevable, tragique. Sois certain que je peux le comprendre.

Des larmes se mirent à couler le long des joues du vieil ange. Il ne pleurait pas, et il sanglotait encore moins. Il garda le silence un bon moment.

— Je ne suis pas certain que vous compreniez.

— Détrompe-toi, Ménadel, dit Raphaël en évitant de relever l’impertinence de sa remarque.

— Vous m’aviez envoyé pour m’occuper d’enfants. Pour bien les démarrer dans la vie. C’est ce que j’aime le plus, quand vous me faites débuter avec eux au commencement, lorsqu’ils sont encore tout petits. J’ai alors plus le temps de les connaître, de les soutenir, de les accompagner. Je les vois grandir, s’épanouir, devenir adultes, se prendre en main. Si je fais bien mon travail, ils deviennent des personnes fortes capables d’améliorer le monde autour d’eux. Ils font à leur tour de beaux enfants. Ils font que la vie devienne meilleure, supportable. Oui ! J’adore mon métier lorsque vous me faites commencer si tôt.

Ménadel s’arrêta, comme épuisé par une si longue diatribe. Il ajouta en dodelinant la tête.

— Mais pas ça. Pas ça. Je ne peux plus.

— Tu savais pourtant ce qui se passait à Alep…

— Oui, oui. Je le savais… Je savais…

Le silence se prolongea

— Mais j’avais espéré…

— Quoi ? Tu espérais quoi ?

— Je ne sais pas… en faire plus… plus longtemps. Ils sont tous morts, Raphaël, tous. Avant même d’avoir conscience que j’étais à leur côté. Ça n’arrêtait pas.

Les vieilles larmes du vieil ange continuaient de couler dans les ravines de son vieux visage. Rien ne semblait voulait en arrêter le flot.

— Il y a d’abord eu Bana, une jolie petite fille souriante, charmante. Ses menottes étaient toujours en mouvement. Elle s’amusait tant de les voir bouger ainsi. Puis Adnan, le petit garçon aux yeux marron, curieux, avenant. Il ne marchait pas, il courait, toujours en quête de quelque chose de nouveau. Puis Liliana… puis Mohamed… Ils ont tous disparu sous les décombres… l’un après l’autre… tous.

Ménadel s’arrêta encore, retenant un sanglot.

— Je n’en peux plus, Raphaël. Je suis fatigué. Fatigué. Je veux me retirer.

— Voyons, Ménadel, tu es dans une mauvaise passe. Il y a encore beaucoup de beaux jours pour toi dans ce métier.

Ménadel garda longuement le silence, comme perdu dans ses pensées ou ses souvenirs. Les larmes cessèrent de couler. Il essuya ses yeux à l’aide de quelques vieilles plumes qui pendouillaient sur le côté de son tronc. Il reprit :

— J’ai beaucoup réfléchi avant de venir vous voir. Je n’ai pas pris cette décision à la légère.

— Il y a encore tant à faire…

— Il y en a toujours. Il y en aura toujours et toujours plus. C’est de plus en plus difficile. On nous écoute de moins en moins. On ne fait plus appel à nous dans les moments difficiles. Je suis souvent resté inactif à attendre qu’on m’appelle. Je me sens inutile, impuissant.

— Mais mon cher Ménadel, tu es indispensable, tonna Raphaël sur un ton faussement enthousiaste.

— Vous savez bien Raphaël que les cimetières sont remplis de gens indispensables.

— Pour un immortel, ta métaphore est plutôt mal choisie.

Après encore un autre long silence, Ménadel ajouta.

— Raphaël, est-ce que je ne vous ai jamais demandé quoi que ce soit depuis que je suis à votre service ?

— Non, c’est vrai, Médadel. Tu as toujours été un bon soldat.

— Maintenant, je vous fais une requête : je vous en prie, mettez-moi à la retraite.

Raphaël regarda Ménadel de haut en bas avec un air de dépit et lui dit :

— Ça va. Je verrai ce que je peux faire. Je te ferai signe. Au revoir, Ménadel.

La conversation était terminée. Raphaël lui donna congé sans ménagement. Le vieil ange, se leva péniblement, regarda son patron au visage impassible qui penchait déjà la tête sur ses dossiers. Puis, il tourna les talons, rouvrit la porte (toujours le même grincement !) et s’avança dans le couloir en boitant, accompagné de ce même son irrégulier.

On le vit rapidement disparaître dans une nuée blanchâtre.


© Supra, un dessin de Christophe Viau : Vieil ange sur un vieux nuage.

 

 

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