Matérialiser le spirituel — qu’attendons-nous de cette vie en réalité? Quelques moments de bonheur. Un ou deux petits plaisirs quotidiens. Plus d’amour, moins de guerres. Ou nous voulons simplement survivre sans trop de souffrances. En fin de compte, nous restons toujours enfermés dans ce monde minéral, dur et impitoyable. Et nous guettons encore et encore celle ou celui qui viendra animer notre cœur de pierre.

Un coeur de pierre

14.Spiritualis Incrassatio - copieQu’est-ce que je fais encore ici? Il y a longtemps que je l’attends. Elle ne viendra pas. Elle ne viendra plus. Comment pourrait-elle se souvenir de moi, oublié de tous, sans importance, insignifiant?
Bien sûr, je suis pénard dans ce lieu entouré d’arbres avec une vue imprenable sur la vallée. Que demander de plus? Certes, il y en a qui vivent sous de beaux dômes richement décorés. J’en connais un qui a un grand nombre d’amis. On vient par milliers le rencontrer, le toucher même. Il est reconnu, respecté, honoré. Nombreux sont ceux qui le prient de faire ceci ou cela pour eux ou pour leurs proches. Mais j’ai appris avec le temps que toute médaille a son revers. Du fond de son écrin sombre, il entend toutes les banalités, toutes les colères, toutes les souffrances du monde sans broncher, toujours à l’écoute. Je suis certain qu’il s’ennuie de ces rayons lumineux qui filtrent parfois entre les feuilles et viennent me réchauffer le corps.

Certains sont moins chanceux que moi. Plus d’une fois, j’ai entendu monter des clameurs de la vallée. Il y avait de grands bruits qui faisaient trembler le sol. Les arbres que j’avais vu naître et grandir tombaient comme des fétus de paille. Du granit que tous croyaient immortel éclatait en mille morceaux. Quel carnage! C’était horrible de penser que le monde pouvait basculer ainsi en quelques instants funestes. Il y eut de féroces combats. Beaucoup d’hommes mouraient. Certains montaient jusqu’à moi afin de soigner leurs plaies : faibles, agonisants, geignant pendant des jours avant d’expirer à leur tour. Il est arrivé que je garde longtemps sur moi des traces de leur sang.

Il y eut aussi quelques beaux jours. Là, au fond à gauche, j’ai vu construire un grand édifice, très haut. Des cailloux du pays avaient été taillés juste à la bonne proportion. Ils étaient brisés, coupés, travaillés, lissés. Pas de cris ni de lamentations. Tous étaient heureux de participer à une si belle entreprise. L’ouvrage avait vraiment fière allure. Personne ne passait près de lui sans un mélange d’admiration et de crainte. Des générations y sont entrées, parfois joyeuses, parfois tristes. On y a ri et chanté; on y a pleuré aussi. Malgré tout, le monument a fini par s’écrouler avec le temps. Peu à peu, on est venu chercher les pierres encore intactes pour construire d’autres immeubles. Les vestiges retrouvèrent leur place dans la terre qui les avait vus naître. C’est bien ainsi; rien ne se perd.

J’ai parfois entendu raconter de drôles d’histoires. Dans un pays lointain, il existe une montagne marquée de cicatrices bizarres. À son sommet, un rocher. Rien de particulier, ce rocher, sinon qu’il est planté sur la crête. Il y a de cela très longtemps, un homme a gravi la montagne, puis il a fini par tomber d’épuisement dessus. Et alors, il est arrivé quelque chose d’inouï : il fut happé vers le ciel et disparut. On raconte qu’on l’a vu redescendre quelques jours plus tard. Sa barbe noire était devenue blanche et il marmonnait d’étranges paroles. Il aurait parlé d’anges lui ayant révélé des choses cachées depuis la fondation du monde. Il aurait aussi dit que nous étions tous destinés à nous élever plus haut, à partir plus loin, qu’il nous fallait pour cela nous mettre en route. Évidemment, c’était des sornettes. Pour quelqu’un comme moi, se mettre en route. Quelle absurdité!

***

Peut-être a-t-elle eu un empêchement? Sa vie n’est pas simple, c’est certain. Toujours en mouvement, rapide comme le vent, insaisissable comme l’eau du ruisseau dans la vallée. Et moi, qui suis si massif, si pesant, si prévisible. Ah! Qu’elle vienne enfin!

La première fois que je l’ai vue, elle marchait dans la forêt, seule, l’œil hagard. Ce n’était pas inhabituel que l’un ou l’autre arrivent à l’improviste de nulle part. Certains s’asseyaient près de moi, négligemment, sans se rendre compte que j’existais. J’en avais l’habitude. Un anonyme comme moi. Il faut dire que je leur rendais bien leur indifférence, immobile, insensible à leur caresse lorsqu’ils daignaient me toucher.

Elle? Eh! bien, elle… Ce n’était pas tellement son visage aux yeux d’amande ou ses longs cheveux noir de jais, ni même sa démarche ondoyante. Il y avait quelque chose en elle, un je-ne-sais-quoi qui me la fit remarquer tout de suite. Peut-être était-ce précisément ce regard qui semblait transpercer les champs, les arbres, les rochers. Ce jour-là — je me souviendrai toujours, toujours —, elle s’arrêta devant moi, brusquement, comme si elle venait d’avoir une apparition. Elle me fixa longuement de son regard noir et profond. J’en fus d’abord surpris. On ne m’avait jamais regardé ainsi. Ce qui arriva par la suite allait bouleverser ma vie.

C’était une belle journée d’été. Le soleil avait réussi à déchirer l’épais feuillage au-dessus de moi. Un rayon puissant m’éclairait sur toute la surface. Avec des gestes précis, elle enleva un à un ses vêtements, dévoilant une beauté incomparable, jamais vue. Ses courbes gracieuses, sa peau tannée par le soleil, lisse et douce, sa toison d’ébène. Tout en elle frôlait la perfection. Lorsqu’elle défit sa chevelure jusque-là retenue en tresses, une cascade sombre coula sur ses épaules. Ce qu’elle était belle!

Elle s’approcha très doucement, comme pour m’apprivoiser. Puis, elle fit quelque chose de totalement inattendu. Nue, sans aucune pudeur, elle s’étendit à plat ventre sur moi, les bras grands ouverts pour m’embrasser. C’était impossible, évidemment. Elle tourna la tête sur le côté. Je vis alors ses yeux briller d’une intensité telle que j’en tressaillis. Elle le sentit sûrement, car un sourire éclaira son visage, un sourire qui aurait pu faire fondre les pierres. Quel moment magique!

Alors, ses lèvres se sont mises à émettre des sons. Je n’y comprenais rien. Elle chuchotait. Quoi? Je n’en ai jamais rien su. Pourtant, ce souffle qui sortait de sa bouche éveilla en moi un frémissement. Plutôt, une chaleur jusque-là inconnue de moi, même lorsque le feu avait rasé la forêt. Certes, un très vague souvenir a remonté de ce moment originel où j’étais ancré bien au chaud dans le ventre de ma mère. Mais l’expulsion fut si terrible que les réminiscences se sont vite enfouies au fond de mon cœur.

Que s’est-il passé en moi ce jour où elle est venue? Je ne peux pas l’expliquer. Elle s’est couchée sur moi et m’a souri. Lorsqu’elle a murmuré des paroles incompréhensibles, les feuilles se sont mises à bruisser doucement. Lorsque le parfum de son souffle m’a atteint, une odeur d’humus est montée de la terre. Lorsqu’elle m’a regardé, le ciel a viré au bleu, les arbres ont verdoyé et les rochers se sont colorés d’ocre.

Tout est alors devenu possible.

Je vais l’attendre encore un peu. Elle reviendra.


© Supra, reproduction d’une peinture de Marcel Viau : Spiritualis Incrassatio


 

Print Friendly, PDF & Email

1 réflexion au sujet de “Un coeur de pierre

N'hésitez pas à laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :