APOPHASE fait paraître en sections cet automne le livre «Trente ans après». Il s’agit de la réédition du livre de Suzanne Charest «… Et passe la vie !» qu’elle a publié tout juste avant sa mort. Christophe Viau, son fils, s’est chargé de la réédition tout en y mettant sa touche personnelle, bouleversante. Le livre est disponible en version papier et numérique. Voir à la rubrique OÙ TROUVER LE LIVRE.

Vivre le moment présent

«Sabot de la vierge» un dessin de Christophe Viau

J’écrivais dernièrement dans mon journal :

Enfin, je débloque. Ma nature optimiste reprend le dessus. Il me sera impossible de continuer ma route si je ne reprends pas le 24-heures-à-la-fois. Aujourd’hui, je vais très bien, je ne souffre pas, j’ai de merveilleux enfants et un amour de mari. Le soleil est resplendissant et je vis dans un décor de rêve. Que demander de plus pour aujourd’hui ? Demain est un autre jour ; demain j’aurai la force intérieure qu’il faut pour porter demain. Je dois faire confiance à la vie, à cette vie qui demain donnera à Marcel et aux enfants le dynamisme nécessaire pour survivre et se réorganiser autour de projets nouveaux. Ne pas juger demain sans la grâce et la lumière que je n’aurai que demain.

Pourquoi être malade avant d’être malade ? Pourquoi se priver de joie parce qu’un jour, on va mourir ? Vivre chaque minute qui passe ; déguster, savourer chaque événement. Vivre seulement 24 heures à la fois ; s’attarder, dans le Notre Père, à « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. » ne pas regarder demain avec les grâces qu’on n’a pas. À un des garçons à qui je demandais : « Que deviendras-tu quand je ne serai plus là ? », la réponse fut rapide, inattendue pour moi : « Mais tu es encore là, maman ! » il avait compris, lui !

J’ai 45 ans, je suis le résumé de mon passé. La mort, c’est la totalité de mon passé, la plénitude de ma vie. Vieillir, c’est du « plus » qui s’ajoute, et mourir, c’est l’éternisation de ce « plus ».

Quand tu vis, tu dois vivre pleinement. Mais quand tu meurs, tu dois également mourir pleinement. Il y a un temps pour vivre et un temps pour mourir. Et quand sera arrivé le temps de mourir, je ne veux surtout pas que l’on cherche à me faire vivre à tout prix. Quand une pomme est prête à tomber, on ne l’attache pas à l’arbre. Elle tombe parce qu’elle doit pourrir pour en faire renaître d’autres.

On m’a déjà demandé quelle serait ma réaction devant une personne qui viendrait d’apprendre que ses jours sont comptés. D’abord, je garderais le silence. Silence et présence, quelle que soit sa réaction. Attendre que la personne ait fait son cheminement, attendre que la nouvelle résonne en elle, attendre que le Seigneur ait fait son travail. Je lui laisserais le temps de respirer, de descendre au plus profond d’elle-même. Je n’imposerais pas à l’autre ma propre réaction envers la souffrance, à la mort. Je ne lui imposerais pas non plus mon sens à la vie ou le non-sens que j’y trouve. L’autre se débat suffisamment avec sa propre mort sans qu’il ait en plus à se débattre avec la mienne, avec l’image que je m’en fais.

Dans un deuxième temps, je l’accompagnerais, simplement. Je l’écouterais et l’écouterais encore. Ne pas la nourrir de faux espoirs, ne pas proposer mes solutions, ne pas l’encourager inutilement. L’écouter. Essayer de déceler en elle le sens habituel de sa vie qui pourrait la soutenir actuellement. Quelles sont ses valeurs profondes dans lesquelles elle sache puiser ? Quels sont les projets auxquels elle puisse s’accrocher sans s’illusionner ? Cette personne a en elle tout ce qu’il faut pour surmonter cet événement, pour se raccrocher au peu de vie qui reste.

Dans un troisième temps, je lui suggérerais des activités qu’elle pourrait accomplir selon ses possibilités, pour qu’elle puisse continuer à se sentir importante pour les autres. Ça peut aussi lui permettre de passer les moments durs, de tenir le coup en oubliant.

En somme, j’inviterais cette personne à ne pas s’illusionner, à ne pas aller de faux espoirs en faux espoirs, de déception en déception. Elle n’a plus le temps. Je l’encouragerais à faire confiance en l’équipe médicale ; cette dernière fait son possible pour apporter la meilleure solution à sa maladie. Elle pourra alors se préoccuper d’elle-même, de sa propre mort ; elle pourra bien préparer sa sortie. Ne surtout pas « mourir » les derniers moments de la vie ; au contraire, les vivre pleinement. Ne pas vivre comme si la fin n’était pas imminente, mais bien plutôt vivre avec cette fin imminente. Vivre debout ; de toute façon, ce sera toujours moins dur que de ramper.

APRÈS

Quand je pense au profond vide qui serait laissé en moi si Marcel partait, cela me donne le frisson. Parfois, je me demande comment il s’en sortira. Et pourtant, je sais que le passé est garant de l’avenir. S’il a pu se sortir de mauvais pas dans le passé, il saura aussi dans le futur mettre en place les mécanismes nécessaires. Le même dynamisme de vie le tirera en avant. Il ne faut pas juger l’avenir avec les yeux d’aujourd’hui. Dieu apporte en temps opportun l’aide nécessaire. Il met en place les personnes et les événements qu’il faut pour réaliser un nouveau projet. Il a quelque chose à lui dire par cet événement. À lui de comprendre le message.

Par rapport aux enfants, c’est un pari plus risqué que je fais. Avec mes qualités et mes défauts, je leur ai donné le meilleur de moi-même. Je me réjouis du fait qu’ils auront plus tard à rencontrer d’autres personnes qui, avec leurs qualités et leurs défauts, les aideront à grandir. Ces enfants-là vont être très riches en dedans. Mais j’ai encore un peu le sentiment de les abandonner, de laisser en plan une œuvre inachevée. Par ailleurs, ces enfants ne sont pas ma possession. Ils m’ont été prêtés, le temps de les mettre debout, de les faire grandir, de les rendre autonomes. Je ne suis qu’une aide temporaire que le Seigneur a mise sur leur route. Si le Seigneur juge bon de leur enlever cette aide, il leur en redonnera sûrement une autre. Des affections naissent et meurent, d’autres les remplacent, ni meilleures ni pires : différentes. Toutes ces affections bâtiront les richesses de mes fils.

Les garçons, Marcel et moi marchons désormais en regardant bien en face la situation présente. À l’horizon, nos routes se séparent, les projets de chacun deviendront différents, ce qui fait que nos rêves d’aujourd’hui sont déjà différents. Nous parlons ouvertement des lendemains de chacun, des craintes et aussi des joies que l’on anticipe. Se parler beaucoup, tout se dire, cela nous fait du bien. Même le sacrement des malades a été vécu non pas comme un jour à marquer d’une croix, mais comme une simple continuité du vécu de chacun : intensification de la relation avec le Seigneur et regain de force pour les jours à venir.

Mon départ ne sera pas une brisure nette car déjà une partie de moi-même est partie vers l’avant. Une bonne part d’eux aussi file déjà vers de nouveaux horizons. Notre quotidien coule doucement, paisiblement, secoué un peu parfois par un vent de l’extérieur. Cela nous rappelle que cette sérénité n’est pas possible humainement. C’est bien une Force intérieure solide qui nous anime.

Moi, je pars. Désormais, je serai physiquement exclue des projets terrestres de mes proches. Cependant, d’une manière autre, j’y serai plus présente que jamais. De plus, je formerai un cordon ombilical qui reliera directement tous ceux que j’aime au cœur du Père.

LA RÉSURRECTION

il est important que je prenne l’initiative de parler de ma mort avec les autres, et d’en parler dans une perspective de croyant. Dans la mesure où le mourant est lui-même dégagé par rapport à sa mort, dans la même mesure il mettra les autres à l’aise. Un croyant n’a pas le droit de cacher sa foi, surtout dans les derniers moments de sa vie. Lorsque quelqu’un m’approche, peu m’importe son type de croyance ou de non-croyance, je lui parle de mon espérance.

À la maison, je parle beaucoup de la mort avec Marcel et les garçons ; mais jamais nous n’abordons le sujet en fonction de la mort seulement. On en parle toujours avec une perspective de résurrection. Cela serait intenable si les deux éléments n’étaient pas présentés en même temps.

Dans la messe de mes funérailles, je suggère au président d’assemblée, dans son homélie, d’insister sur le couple mort-résurrection. Dans les textes consacrés à la résurrection, il y a l’effroi, l’effroi des humains courbés vers le sol, apeurés. Tant que l’on regarde le sol, tant que l’on a une courte vue, c’est l’effroi que l’on ressent. Mais si on lève la tête, on verra peut-être, comme les saintes femmes, un homme en blanc qui dira : « pourquoi cherchez-vous le Vivant parmi les morts ? Allez dire aux disciples que je les précède en Galilée. »

La messe des funérailles doit suggérer que je suis toujours présente, mais autrement, dans le Seigneur. Il faut être capable de se dire ensemble la douleur de l’échec, la fin d’un monde ; mais il faut aussi manifester clairement que le Seigneur est ressuscité pour nous dire que tout n’est pas fini avec ce monde. Dans mon pari de la foi, je crois que la mort n’est pas une rupture, mais une continuité, une présence autre. Ce n’est plus une mort, mais une re-vie !

Je ne veux pas de mauve à mes funérailles. Je veux de la couleur : du blanc, du rouge, du jaune. Je ne veux pas de crucifix sans les rayons de la résurrection autour. Je préfère le cierge pascal, symbole de lumière, la Bible, symbole de la parole de Dieu, vivante. Tous les signes de vie et non les signes de mort. On dit que l’au-delà, c’est ce que je vis aujourd’hui et qui est digne d’être amplifié et immortalisé. Ce sera merveilleux d’aimer sans limites, de recevoir et de donner, de connaître, de déguster éternellement. Je veux que la messe des funérailles soit une messe de pâques !

L’ACTION DE GRÂCE

Merci Seigneur pour toutes les richesses que tu m’as données, pour tous les chemins que tu m’as fait suivre, pour la connaissance de ton nom, de ton amour pour moi.

Merci pour toutes les joies profondes qui ont accompagné cette maladie.

Merci pour Marcel, pour Emmanuel, pour Christophe, pour Pascal.

Merci pour toutes les amours que vous m’avez fait vivre.

Merci pour toutes les raisons du monde de dire merci.

Rendons grâce au Seigneur, car éternel est son amour !

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