Carcajou-Chapitre 1

Le roman feuilleton Le carcajou du Mont-Royal est la deuxième enquête du détective Silas Robinson.

Premier logo de la police de Montréal

Exceptionnellement, Silas Robinson se réveilla tard ce jour-là. La nuit avait été courte. La veille, il avait dû se rendre en urgence sur la Place des Commissaires pour constater les dégâts laissés par l’émeute Gavazzi. À titre d’inspecteur-chef de l’équipe de détectives de Montréal, c’était à lui d’enquêter sur ces événements. Le spectacle était tout à fait lugubre. Des dégâts considérables jonchaient la place : fenêtres brisées, pavés arrachés, sans parler des chariots abîmés, des bâtons ensanglantés et de quelques fusils égarés. Un début d’incendie faisait rage dans les restants de foin du marché que les pompiers s’affairaient à contenir. Mais le plus désolant était sans conteste le nombre imposant de blessés que l’on avait commencé à transporter, parfois à mains d’homme, chez les médecins les plus proches. Les plus mal-en-point, dont certains allaient mourir dans les prochains jours, se retrouvèrent à l’Hôtel Dieu de la rue Saint-Paul. 

Quand Robinson arriva sur les lieux, on commençait déjà à enlever les cadavres. Il exigea de cesser immédiatement cet ouvrage. Avec son équipe d’inspecteurs, il voulait examiner attentivement les emplacements exacts où les corps étaient tombés ainsi que leur position. Surtout, il cherchait à déterminer le type de blessure qui les avait fait mourir. Sur les sept corps étendus au sol, la grande majorité avait été atteinte par des balles, dont un homme âgé qui avait reçu au moins quatre projectiles. Un seul avait été tué à coups de couteau, mais on savait que plusieurs autres avaient reçu le même genre de blessure pendant les incidents. Cette émeute avait été une véritable boucherie.  

Le principal souci du détective était de garder en mémoire la situation. C’est pourquoi son adjoint le suivait avec un grand carnet, prenant sur le vif les notes que Robinson lui dictait. Lorsqu’on lui avait confié la création de l’équipe d’inspecteurs, une année auparavant, Robinson avait instauré dès le départ des méthodes modernes d’investigation. L’un des premiers procédés consistait à enregistrer avec le plus de minutie possible des rapports sur les incidents qu’il traitait et à les sauvegarder dans un endroit sécurisé au poste de police. Auparavant, la mémoire d’un incident résidait dans la tête du policier du moment. S’il arrivait que le policier disparaisse, ou que sa mémoire défaille, il n’y avait plus aucun moyen de retracer les indices et les informations à propos d’un crime. 

L’équipe de Robinson était petite. Elle se composait de trois détectives, dont lui-même qui en était le chef. L’idée du procureur Drummond, qui avait imposé cette nouvelle structure, était de mettre plus de rigueur dans la recherche des meurtriers et des grands bandits à Montréal. À cette époque, les policiers, peu nombreux, sans véritable formation et souvent choisis à cause de leur gabarit, étaient pour la plupart illettrés. Il arrivait très souvent de voir les voyous s’en tirer en toute impunité. Drummond trouvait inconcevable que la plus grande ville du Canada (on y dénombrait alors plus de 58 000 habitants) n’ait pas de service de police digne de ce nom.

Il avait proposé à Robinson de choisir son équipe. Ce dernier s’adjoignit d’abord Émile Leclerc avec qui il avait travaillé lorsqu’il était détective privé. Leclerc était avocat, mais n’avait jamais exercé, préférant les travaux pratiques plutôt que les discours creux d’une cour de justice. Le troisième partenaire s’appelait Jack Kelly, un Irlandais déjà constable dans le corps de police de Montréal. Il était l’un des rares à savoir lire et écrire. De plus, il connaissait à fond la ville pour l’avoir souvent patrouillée, avait ses entrées dans les milieux louches et entretenait une belle brochette d’informateurs.

Après avoir rencontré son équipe qui finalisait les comptes rendus et les rapports divers sur les événements, Robinson alla voir son patron, le surintendant Ermatinger, celui-là même qui donnait des ordres aux policiers pendant les émeutes. En entrant dans son bureau, il vit un spectacle désolant. Son chef avait le visage tuméfié et des estafilades grossièrement soignées. L’un de ses bras était en écharpe. Ermatinger était plutôt petit, mais c’était un homme énergique d’habitude. Ancien soldat, il avait fait ses preuves sur les champs de bataille et détenait le grade de colonel.

Le détective reconnut à peine son chef tellement il était affaissé sur son siège qui paraissait trop grand pour lui. Le surintendant le regarda d’un œil sombre. Ses petits yeux noirs, si vifs d’ordinaire, semblaient maintenant éteints. Il fit un signe de sa main valide à Robinson de venir s’asseoir dans l’une des chaises devant le bureau. Ce dernier ne put s’empêcher de lui suggérer. 

— Monsieur, vous devriez être à l’hôpital pour soigner ces blessures ? 

— Pas le temps ! lui dit Ermatinger d’une voix éteinte. 

— Si j’ai bien compris, vous étiez aux premières loges hier…

— On peut le dire ainsi, pour autant que l’on puisse qualifier cette inconcevable boucherie de spectacle.

L’homme pencha la tête et approcha sa main valide pour saisir l’un de ces fameux cigares qu’il avait toujours au bec. Il en prit un, le roula entre ses doigts, fit une moue de dégoût et le remit dans le coffret en bois.

— Qu’avez-vous à me dire après vos investigations ? 

— Je crois que vous seriez mieux placé que moi pour décrire cette scène de carnage. 

— Je n’en suis pas certain. J’ai été pris à partie avant même que les échauffourées commencent. Je n’étais pas là quand les soldats ont tiré. 

— Il est difficile de mettre de l’ordre dans les événements si l’on se fie à la scène du crime.

Robinson avait tendance à qualifier le lieu où l’on retrouvait un cadavre de « scène du crime », même s’il était évident ici que l’on avait affaire à tout autre chose. 

— Nous avons identifié sept cadavres sur place. Six des sept sont morts de blessures par balles. Un seul a été battu et poignardé. Cependant, nous savons qu’au moins autant de blessés qui se trouvent à l’hôpital ne survivront pas, ce qui viendrait alourdir le bilan à une douzaine de morts. Je ne parle pas des estropiés à qui il va falloir amputer une main ou une jambe. 

Ermatinger, qui en avait pourtant vu d’autres, sembla quelque peu déconcerté. Il hocha la tête en signe de résignation, puis il ajouta. 

— Tous ces morts et ces blessés faisaient partie des manifestants ? 

— Cela dépend de ce que l’on pourrait appeler « manifestants ». La plupart des morts se retrouvent dans le groupe de protestants alors que la minorité était composée de catholiques irlandais. 

— À quoi cela tient-il à votre avis ? 

— Il semble que la plupart des protestants sont sortis du temple, armés jusqu’aux dents, et qu’ils se sont vite mis à tirer sur la foule des catholiques. Ceux-ci avaient peu d’armes à feu à leur disposition ; ils étaient armés surtout de bâtons et de couteaux. Lorsque l’ordre a été donné aux soldats de tirer, la mêlée était telle que les opposants tombèrent indistinctement, qu’ils soient catholiques ou protestants. 

— À votre avis, qui a fait le plus de dégâts ? 

— Difficile à dire ! J’ai retrouvé des balles dans la plupart des cadavres et dans quelques blessés, mais il est impossible de dire d’où elles ont pu provenir. Comme vous le savez, les munitions se ressemblent toutes. Quant aux coups de couteau, je n’ai pas trouvé de poignard sur place. Il est donc impossible de savoir qui auraient pu être les auteurs des blessures.

— Ce n’est pas bon, cela ! Faute de preuves, il sera presque impossible de déterminer les coupables. Je vois d’ici les problèmes judiciaires et surtout les conséquences qui s’ensuivront. Tout le monde accusera tout le monde selon son clivage politique : les militaires britanniques, les orangistes protestants, les Irlandais catholiques. Et qui à votre avis paiera le prix de ce tir croisé? le maire Wilson? Mon patron est sûrement dans ses petits souliers et je m’attends à être convoqué bientôt pour lui faire un compte rendu. Que vais-je pouvoir lui dire ? 

Ermatinger ne posait là qu’une question rhétorique, c’était évident. Il savait pertinemment que Robinson n’avait pas de réponse. Son enquête avait atteint les limites raisonnables que l’on pouvait exiger d’un détective. En l’occurrence, il y avait peu de chance de mettre la main sur des individus qui auraient commis ces forfaits. Même s’il y avait eu des témoins, ils allaient être biaisés. Un Irlandais n’accepterait sûrement pas de charger l’un de ses coreligionnaires. Il préférerait pointer du doigt un opposant. La même chose se produirait pour un protestant. Non ! Il n’y avait aucune chance de trouver des coupables. Seulement des boucs émissaires : le maire, les militaires, le surintendant et qui d’autre encore.? C’était sans issue. 

— Que comptez-vous faire maintenant, Robinson ? 

— Je vais faire consigner dans mes dossiers les informations que j’ai pu obtenir sur place, en espérant qu’elles puissent servir un jour en cour de justice.

— Cela a bien peu de chances d’arriver. Bon, très bien ! Vous pouvez me laisser maintenant.

Robinson se leva de sa chaise et se dirigea vers la porte. Puis, il se retourna et dit à Ermatinger. 

— Permettez-moi d’insister, Monsieur. Vous devriez aller faire soigner ces vilaines blessures.

Le surintendant ne répondit rien et ne le regarda même pas franchir la porte.

***

Le chef des inspecteurs revint dans l’espace réservé à son équipe dans l’immeuble Bonsecours. Le poste de police de Montréal occupait depuis plusieurs années toute une aile de ce bel immeuble majestueux surmonté de sa coupole caractéristique. De nombreux policiers s’agitaient encore dans la grande salle commune. Les bavardages allaient bon train et le ton montait parfois entre deux constables de religion différente. Décidément, ce Gavazzi avait vraiment réussi à jeter le trouble à Montréal. 

La ville était étrangement calme en ce lendemain de veille peu ordinaire, comme frappée de stupeur. Nombreux étaient indignés de l’action des troupes britanniques qui avaient été capables ainsi de tirer sur la foule. D’ailleurs, les soldats qui continuaient à patrouiller en ville étaient parfois conspués; on leur jetait des œufs ou des choux. La mairie elle-même devait être protégée, car quelques fenêtres de son bureau avaient été brisées. Deux temples protestants avaient aussi été vandalisés. Oui, cette émeute laisserait des traces encore longtemps. 

Robinson pénétra dans l’espace réservé à son équipe au bout de la salle. On avait fermé par des cloisons l’un des coins de la grande salle de sorte que, la porte close, on n’entendait plus que des murmures en provenance de la grande salle. Le détective alla s’installer à son bureau. Deux autres meubles lui faisaient face, ceux de ses adjoints. Ces derniers étaient penchés sur leur table de travail en train de noircir des pages de texte. Lorsque ces dossiers seraient terminés, ils allaient être classés dans un autre endroit un peu plus loin, fermé à clé en permanence. On y retrouvait déjà des classeurs ainsi que des étagères destinées à recevoir les pièces à conviction. Robinson avait absolument tenu à ce qu’une telle pièce soit aménagée lorsqu’il avait pris son poste. Trop d’informations et trop d’indices avaient disparu dans le passé, soit par malveillance ou plus souvent par négligence. 

Le chef regarda ses adjoints travailler pendant quelques minutes. Il se félicita encore une fois du choix qu’il avait fait. Ces deux hommes étaient aussi différents que cela puisse être. Leclerc n’était pas très grand, maigre comme un clou. Des favoris lui descendaient au menton, enserrant un petit visage finement ciselé. Kelly était un colosse de plus de six pieds, le visage tout rond et rubicond, une tignasse rouge bouclée, des yeux bleus et un visage rasé de près. Autant l’un avait l’air sévère, presque ascétique comme un moine, autant l’autre pouvait être jovial et blagueur. Pourtant, le tandem fonctionnait à merveille. 

— Bon, ça suffit les gars ! dit Robinson. 

Ils levèrent la tête tous les deux en même temps, surpris par les paroles de leur chef. Robinson continua. 

— Vous en avez assez fait pour aujourd’hui. Cette enquête va s’arrêter avant de commencer. Le surintendant et moi sommes tombés d’accord : il sera presque impossible de retrouver les coupables, du moins des individus qui auraient pu être coupables. Alors, il faudra éventuellement terminer vos rapports, mais pour l’heure, allez vous reposer. La nuit a été courte pour vous autant que pour moi. Moi-même, je me suis couché tout habillé et ne suis pas frais comme une rose. Les rapports attendront. Allez, ouste ! Du balai !

Les deux inspecteurs étaient tout sourire. Ils répondirent en cœur : « Merci, chef ! ». Ils ne se firent pas prier pour mettre de l’ordre dans leurs papiers et partirent sur-le-champ. Robinson fit de même. En sortant, il s’adressa au planton de garde pour lui demander de l’avertir s’il se passait quelque chose. Tout le monde au poste savait où il habitait. Il sortit et s’engagea sur la place Jacques-Cartier dominé par la colonne Nelson. C’était jour de marché et il y avait le vacarme habituel : cris des vendeurs, hennissement des chevaux, bruit des roues de charrette, brouhaha des conversations. 

L’hôtel Saint-Nicolas où habitait Robinson était à peine à quelques minutes de marche de l’immeuble Bonsecours, sur la Place Jacques-Cartier. C’était un bâtiment récent doté de toutes les commodités modernes bâti sur un terrain auparavant occupé par un autre hôtel incendié peu de temps après les troubles ayant abouti à la destruction du parlement canadien en 1849. Le portier en redingote souleva son chapeau haut-de-forme pour le saluer avant de lui ouvrir la porte. 

***

Robinson s’était endormi dans sa baignoire en zinc lorsqu’on cogna à sa porte. Il aimait cette innovation que l’on commençait à installer dans les manoirs de riches et les nouveaux hôtels. En arrivant cet après-midi, fourbu, il avait demandé que l’on fasse chauffer de l’eau dans la bouilloire en cuivre de l’âtre. L’eau était ensuite acheminée par un système ingénieux de pompes jusqu’au troisième étage. C’est à ce niveau qu’il occupait l’une des plus grandes chambres du couloir. C’était une pièce avec deux grandes fenêtres qui donnaient sur la place Jacques-Cartier. Elle était meublée d’un lit en laiton, de quelques fauteuils et d’un bureau sur lequel reposaient deux lampes au kérosène, une autre innovation qu’il appréciait particulièrement pendant ses longues soirées de travail. De plus, il y avait cette magnifique baignoire en zinc installée dans un coin. 

Lorsqu’il entendit cogner à la porte, il se réveilla en sursaut et cria : « Qui est-ce ? » Une voix plutôt jeune lui répondit : « c’est le constable Morin, chef ». Le détective lui demanda d’attendre quelques minutes. Il se dépêcha de s’essuyer et d’enfiler une robe de chambre avant de lui ouvrir. 

— Que voulez-vous, nom d’une pipe ! lui demanda le détective d’un ton sévère. 

— Monsieur, excusez-moi de vous déranger, mais on m’a dit que c’était important. 

Robinson aimait bien Morin. Il venait d’être engagé depuis peu à la brigade, mais faisait montre déjà de beaucoup de finesse et d’initiative. 

— À quel sujet ? 

— C’est le docteur Nelson qui m’a envoyé. Il dit qu’il vous connaît. Il travaille au General Hospital.

L’inspecteur se rappelait évidemment d’avoir rencontré le Dr Wilfred Nelson à quelques reprises lors d’une enquête antérieure. Il avait été très impressionné par l’homme. Ce dernier occupait maintenant un poste important à la Faculté de médecine et continuait à aider les stagiaires. 

— Oui, évidemment, nous nous connaissons. 

— Le Dr Nelson m’a dit que vous devriez venir rencontrer un patient. 

— Ah bon ! C’est plutôt inhabituel. Il vous a dit pourquoi.

— Il dit que c’est une affaire de police.

— Alors… Laissez-moi quelques minutes, le temps de m’habiller et j’arrive. 

Il referma vivement la porte en laissant le jeune constable poireauter sur le seuil. Il n’avait malheureusement pas le temps de se raser, ce qui le contrariait. Pour un policier, Robinson était un homme plutôt soucieux de son apparence. Il passa rapidement une chemise blanche toute propre et un pantalon marron. Il mit ses bottes et boucla rapidement sa cravate noire. Il enfila son veston de même couleur que son pantalon et y inséra la montre en or de son père dans l’un des goussets. Il prit la peine de peigner ses cheveux courts, bruns et légèrement bouclés. Surtout, il brossa avec attention son épaisse moustache à la gauloise dont il retourna quelque peu les bords avec de la gomme. Il endossa une redingote sombre dont la seule extravagance consistait à avoir été tissé en chevrons avec un mince liséré de couleur plus pâle. Enfin, il prit avec délicatesse son Derby, un genre de chapeau melon venu d’Angleterre qui commençait à avoir la cote en Amérique. Il aimait tellement son couvre-chef qu’il l’avait imposé à ses deux adjoints, lesquels le portaient certes avec beaucoup moins d’élégance que lui.

Il sortit avec empressement en faisant sursauter le constable, ferma la porte à clé : « allons-y ».

— Un cab nous attend à l’entrée.

— Vous m’avez bien dit que le docteur Nelson est au General Hospital ? Alors, nous marcherons ; ce sera plus rapide.

Après une courte promenade pendant laquelle le constable Morin, pourtant plus jeune, avait de la difficulté à suivre les pas de Robinson, ils se retrouvèrent dans le hall du General Hospital où le docteur Nelson les attendait. 

— Bonjour, cher Robinson, dit le docteur en lui serrant vigoureusement la main, c’est un véritable plaisir de vous revoir. Je vois que l’on a reconnu vos talents en vous nommant chef des détectives. C’est bien mérité ? 

— Je ne sais pas si c’est mérité, mais ce n’est pas le travail qui manque, je peux vous l’assurer. Et vous, comment allez-vous ? 

—Toujours auprès de mes patients, comme vous le voyez.

— La politique ne vous manque pas ? 

— Ah, vous savez, il est très difficile de faire sortir de l’homme cette engeance qu’est la politique. Qui sait, peut-être qu’un jour, je serai votre patron. 

—Vous envisagez la mairie de Montréal ? 

Le docteur Nelson fit pour toute réponse un mince sourire. Il demanda au détective de le suivre auprès du patient qui l’intriguait tant. L’homme était jeune. Selon ce qu’il portait en arrivant, il s’agissait sans doute d’un Irlandais. On savait peu de choses à son sujet, car ce qu’il disait était incohérent. Il faut dire qu’il avait été sérieusement amoché : une fracture à un bras et une autre à une jambe, des côtes cassées et surtout une vilaine fracture du crâne. Le visage était tuméfié et le docteur avait craint qu’il perde un œil. Bref, le tableau n’était pas rose. 

— Qu’est-ce qui s’est passé ? 

—Nous ne le savons pas. Il dit des mots qui n’ont pas de sens. Toutefois, une phrase revient constamment : « Ils ont tué mon frère ». C’est cette phrase qui m’a fait vous contacter. 

— Où l’avez-vous trouvé ? 

— L’un de mes confrères médecins se rendait donner un cours au McGill College. Comme il préfère marcher, il a emprunté la rue Sherbrooke. À un certain moment, il a entendu des gémissements dans un buisson. C’est là qu’il a découvert le jeune homme. Le voyant dans un si piteux état, il a préféré ne pas le bouger et il s’est empressé d’aller chercher un cab qui sert souvent d’ambulance au collège. Il est revenu avec quelques solides gaillards et une civière, puis l’a fait transporter avec précaution jusqu’ici. Il savait que nous étions équipés pour bien nous en occuper. Nous l’avons rafistolé du mieux que nous avons pu. Mais pour le cerveau, c’est autre chose…

— Puis-je lui parler ? 

— Si vous pensez être en mesure de lui arracher des informations utiles, pourquoi pas? 

Robinson s’approcha du malade et il lui effleura le bras. Le jeune homme frémit un peu et ouvrit les yeux. Il semblait déconcerté, hors de lui.

— Je suis inspecteur à la police de Montréal. Pouvez-vous me dire ce qui vous est arrivé, mon bon ami ?

Dans un premier temps, le jeune homme ne sembla pas comprendre ce qu’on lui disait. Puis, il se mit à répéter : « Ils ont tué mon frère ». 

— Qui a tué votre frère 

— Ils ont tué mon frère?

— Ça s’est passé où ? Où est votre frère ? 

— Ils avaient des bâtons. Ils m’ont frappé. Ils l’ont tué. 

— Comment vous êtes-vous retrouvé sur la rue Sherbrooke ? 

— Je ne le sais pas. Je me suis réveillé. Ils n’étaient plus là. J’ai vu mon frère plein de sang. Il était mort. Je ne pouvais plus marcher. J’ai rampé en descendant la pente. Ça faisait très mal ! Ça fait très mal !

Des larmes se mirent à couler sur les joues du jeune homme. Vraisemblablement, il venait de faire un immense effort pour parler. Robinson lui toucha légèrement la main ; elle était froide. Il la garda ainsi dans la sienne et continua à l’interroger.

— Où cela s’est-il passé ? 

— Je ne me rappelle pas. Je ne sais pas. 

— Est-ce qu’il vous revient quelques souvenirs, ne serait-ce qu’un détail ? 

— Je courais… très vite… j’étais essoufflé. 

— Avez-vous vu quelque chose, aperçu un objet quelconque ? 

— J’ai vu la lune… il y avait aussi… Oh, non ! Non ! Non ! 

Le patient commençait à s’agiter, comme pris de panique. Le docteur s’approcha pour lui donner un peu de laudanum. Lorsqu’il se fut un peu calmé, Robinson lui posa une autre question 

— Qu’avez-vous vu ? 

— J’ai vu un fantôme… un grand fantôme… il était là… il était immense… il ne bougeait pas, 

— C’était un géant ? 

— Non… non… il ne bougeait pas… la coupole… la coupole. Le fantôme était là… il porte malheur… mon frère est mort.

Sur ce, le patient s’endormit sous l’effet de la médication. Robinson se leva, le visage concentré à l’extrême. Il essaya de reconstituer le tableau à l’aide d’indices bien minces. À l’évidence, il y avait eu une échauffourée, peut-être même dans la foulée de l’émeute Gavazzi. Le frère du jeune homme et lui-même avaient été rattrapés et battus. Oui, mais où cela s’était-il passé ? Sûrement pas sur la Place des Commissaires. L’inspecteur avait examiné avec son équipe la place et même les rues adjacentes. Les seuls morts qu’il avait trouvés étaient liés à la fusillade. Il se tourna vers le docteur Nelson et lui demanda. 

— Vous dites que votre collègue l’a trouvé sur la rue Sherbrooke et qu’il a couru vers le McGill College pour chercher de l’aide ? 

— C’est exact. 

— Il était donc relativement proche du lieu de l’agression, car ce jeune homme n’a pas pu aller bien loin dans l’état où il était. Il a dit qu’il avait rampé en descendant la pente. Qu’y a-t-il là-bas autour du McGill College 

— La forêt du Mont-Royal bien sûr. Elle est tout juste derrière. 

— Y a-t-il d’autres bâtiments autour ?

—On se trouve à la limite du quartier Saint-Antoine. Les maisons sont de plus en plus huppées au fur et à mesure que l’on s’approche de la rue Sherbrooke.

— Et au nord, vers la forêt ? 

— Lorsque James McGill est allé s’installer là-bas, à la campagne à l’époque, il se fit construire un manoir devenu par la suite le bâtiment principal du McGill College. À sa suite, plusieurs riches hommes d’affaires ont voulu faire de même : par exemple, le Belmont Hall des Molson à l’est, puis à l’ouest le manoir de Simon McTavish. 

—Vous souvenez-vous s’il y a un de ces manoirs qui a une coupole ? 

— Pas que je sache… Attendez ! Il se peut que le garçon ait fait allusion au manoir McTavish. En effet, de chaque côté du manoir, il y a un petit salon recouvert d’une coupole.

— Qui habite ce manoir ? 

— Personne. En fait, sa construction a été abandonnée depuis de nombreuses années, à la mort du propriétaire. 

— Et l’immeuble n’a pas été détruit ? 

— Non. Il a plutôt été laissé en l’état. Des ouvriers en étaient à terminer la décoration intérieure lors du décès du propriétaire, mort sur place de consomption. Comme le manoir portait malheur, sa femme et ses successeurs n’ont jamais voulu le terminer et y habiter. Ils se sont contentés de barricader portes et fenêtres.

Le constable Morin, qui n’avait pas pipé mot jusqu’à maintenant, ajouta. 

— Le manoir est hanté, vous savez. 

Robinson se retourna vers lui, surpris de sa remarque, puis regarda le docteur Nelson. Ce dernier haussa les épaules. 

— C’est ce qu’on dit…

— Quand notre irlandais parlait de fantômes, c’est peut-être à ce manoir qu’il faisait allusion. 

— Il est vrai que c’est un coin reculé, adossé à la forêt et entouré d’arbres. De plus, sa mauvaise réputation fait en sorte que les gens ont plutôt tendance à s’en tenir loin. 

Comme s’il venait de prendre une décision, Robinson se tourna vers le constable Morin et lui dit.

— Allez immédiatement chercher les inspecteurs Leclerc et Kelly et demandez-leur de me rejoindre en face du McGill College. Prenez également avec vous trois autres constables. Voici la liste du matériel à apporter. Nous aurons besoin de renfort pour faire des recherches. 

— À vos ordres, chef.

— Ah oui, et dites à Kelly de venir avec Pompée. 

— Pompée ! dit le jeune constable en écarquillant les yeux.

— Oui, Pompée. C’est son chien.

— Ah… Drôle de nom pour un chien. 

— Cela pourrait être pire… Il aurait pu s’appeler Crassus. 

Le Dr Nelson s’esclaffa, mais le jeune constable regardait son chef avec des yeux ahuris.