Carcajou-Chapitre 10

La grève du Canal Lachine

Quand on a un esprit modeste,

Quand on ne cherche pas de mauvaises défaites sur Dieu,

Et qu’on reste dans la mesure humaine,

On a une vie sans tourments.

Je n’envie pas la connaissance.

Je m’emploie à poursuivre cet autre bonheur,

Élevé et manifeste,

À vouer sans cesse ma vie au bien,

Le jour et la nuit,

À la sainteté et à la piété,

À rejeter les prescriptions humaines

Étrangères à la justice naturelle,

À honorer Dieu.

Robinson venait de recevoir des mains de Leclerc la plaquette de poèmes écrits par Mary Ann Mooney. L’inspecteur n’était pas un maître de poésie, mais il lui semblait que ce qu’il venait de lire n’allait pas beaucoup plus loin que les ouvrages de sainteté publié par la maison d’édition de son mari.

Il se força quand même à continuer.

Est-ce que, dans les chœurs des fêtes nocturnes, 

Je pourrais mouvoir mes pieds nus avec les bacchantes,

Rejeter ma tête en arrière dans l’air humide de rosée,

Comme une biche qui joue dans les délices de la prairie

Après avoir échappé à la poursuite effrayante des chasseurs 

Qui s’étaient postés en embuscade,

Et avoir caracolé par-dessus les filets tendus? 

Poussant l’hallali, le chasseur précipite la course des chiens de toutes ses forces, 

Dans une cavalcade rapide, tel l’ouragan, 

Je bondis dans la plaine le long du fleuve, 

Cherchant loin des hommes les délices de la solitude

Et les jeunes pousses de la forêt aux épais ombrages. 

En quoi consiste la sagesse, 

En quoi ce présent le plus beau que Dieu accorde aux mortels, 

Sinon à tenir une main victorieuse sur la tête de ses ennemis?

Robinson avait levé un sourcil en lisant ce dernier poème. Il commençait à se poser une question sur le caractère bluette de la poésie de Mary Ann. Il crut trouver dans ce poème non seulement une énergie peu commune, mais une sorte de révolte, ou plutôt une résistance. 

Il continua sa lecture, intrigué.

Il m’est doux, sur les montagnes,

Après la course des branches de vigne,

De laisser tomber sur le sol ma peau de bête sacrée,

Nue,

Et de chasser le bouc,

De l’égorger pour boire son sang, 

Pour manger sa chair crue.

Le sol ruisselle de lait,

Ruisselle de vin,

Ruisselle de nectar d’abeilles, 

On dirait que s’élève la fumée de l’encens.

Dieu, tenant comme une torche la férule d’où sort la flamme rouge, 

Précipite sa course, 

Stimulant les chœurs vagabonds,

Les excitant de ses cris

Jetant dans l’air sa chevelure voluptueuse. 

En même temps, avec des clameurs de joie,

Il rugit ces mots: « Vive Dieu! Vive Dieu ».

Le tambour sacré fait retentir des sons qui s’unissent à nos transports :

« À la montagne! À la montagne! »

Alors, joyeuse comme la cavale avec sa mère dans le pré nourricier,

Je me lance, rapide,

Et bondit. 

Cette fois, Robinson était carrément interloqué. Loin des poèmes édifiants du début, il avait devant ses yeux une prose pleine de barbarie. Il ne reconnaissait pas la jeune fille bien éduquée par les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame dont, il y a quelques jours, son amie avait brossé le portrait. Son œuvre était remplie de sauvagerie. Il est vrai qu’après tout, ce n’était que des poèmes. Jusqu’à quel point avaient-ils reflété son état d’âme véritable ? 

— On a notre homme, dit Kelly, ce qui fit lever la tête du chef.

— D’accord. Emmène-le dans la salle d’interrogatoire. Tu viens avec moi… et prends une plume et des feuilles.

Kelly n’avait pas l’habitude d’accompagner son chef pour les interrogatoires. Comme Robinson soupçonnait que l’homme serait coriace, il préférait quelqu’un d’un peu plus « costaud » en face de lui que le chétif Leclerc. 

— D’accord, chef, dit Kelly. Je vais aller le chercher.

Lorsque Robinson entra dans la petite salle d’interrogatoire, l’homme était assis en face de Kelly qui le regardait d’un air méchant. Le visage du bonhomme était marqué par la petite vérole. Il avait un œil au beurre noir.

— Il m’a frappé! cria l’homme. Regardez ce qu’il m’a fait.

— Qu’est-ce que tu dis? explosa Kelly en se levant de son siège et en s’approchant de lui. Il le prit par le collet, le secoua et leva son immense poing en disant : Tu veux savoir ce que ça fait d’être frappé par moi.

L’autre rapetissa littéralement et son visage s’allongea. Kelly le rassit sans ménagement. Après un moment de silence à replacer ses vêtements, l’homme dit d’un air indigné.

— Qu’est-ce que je fais ici?

— Ferme la! hurla Kelly. Tu parleras quand on te le demandera.

Robinson fit mine de calmer Kelly d’un geste de la main. Il s’assit à côté de lui et fixa l’homme en face. Le regard du chef pouvait parfois être très intimidant. L’autre baissa les yeux.  Il avait véritablement une tête de brute : un visage carré, le nez déformé par les bagarres, de petits yeux bleu enfoncés dans leur orbite. Il était imberbe et presque chauve. Une cicatrice striait l’un des côtés de son crâne. Le parfait bonhomme que l’on ne veut pas voir retrouver en face de soi dans une ruelle sombre.

— Alors, Bob. Comment ça va? demanda doucement le chef. 

— Je m’appelle Robert, Robert Stevenson. Ce sont seulement mes amis qui m’appellent Bob. 

—Mais nous sommes tes amis, Bob. 

— Des policiers… mes amis! Je t’en foutrai… 

— Tss, tss, tss! Pas de gros mots devant Kelly, Bob. Il n’aime vraiment pas ça les gros mots, n’est-ce pas Kelly ? 

Le chef s’était tourné vers Kelly qui serrait les poings en regardant Stevenson d’un air furibond tout en faisant mine de se lever à nouveau. Il jouait parfaitement son rôle pour déstabiliser le témoin. 

— Qu’est-ce que vous me voulez à la fin? 

—Nous voulons seulement te connaître un peu. Nous n’avons pas l’occasion de rencontrer souvent un citoyen modèle par ici. N’est-ce pas Kelly !

— C’est certain chef, dit Kelly toujours prêt à bondir vers Stevenson.

Sur ce commentaire de son adjoint, Robinson ouvrit le dossier devant lui et se mit à le feuilleter lentement d’un air concentré. 

— Voyons voir ? Coups et blessures. Une condamnation. Non… trois condamnations, la dernière t’ayant valu deux ans de prison.  Ah oui !?…  Ici…  Une accusation de meurtre.

—J’étais innocent!

— Oui, c’est vrai, j’oubliais. Les prisons sont remplies d’innocents. Tu n’as pas été condamné faute de preuves, mais cela ne veut pas dire que tu étais innocent. Et ça continue comme ça jusqu’à il y a deux ans. Plus rien depuis ce temps. Je t’avoue que je suis surpris. Des voyous de ton espèce, ça ne s’arrête jamais. 

— C’est faux ce que vous dites là. J’ai eu ma leçon. Je me suis rangé depuis deux ans. J’ai mis mon passé derrière moi. Je ne suis plus le même.

— Il n’est plus le même, dit Robinson en regardant Kelly avec un air dépité. On peut le croire, hein, qu’est-ce que tu en penses?

— Chef, vous êtes naïf parfois. Ces sales truands sont trop fainéants pour trouver un vrai travail.  Alors, ils recommencent toujours et toujours.

— C’est pas vrai. J’ai un travail.

— Ah oui!… Lequel? demanda le chef

— Je travaille pour une agence de sécurité.

— Une quoi ? dit Kelly. C’est quoi ça, patron? Avez-vous déjà entendu parler d’une chose pareille? 

— Ben oui, Bob. C’est quoi une « agence de sécurité » ? demanda le chef.

— Voyons, vous le savez très bien. On est engagé par des gens qui se sentent en danger et qui veulent être protégés.

— Ah oui… Je comprends. Tu vois Kelly, c’est ce que nous on appelle des hit men, des hommes de mains, des mercenaires…

— Ah oui, je vois, chef. Des bandits à la solde d’autres bandits.

— Ce n’est pas ça du tout, inspecteur. Je vous jure.

— Vous êtes combien d’employés dans cette agence?

— Deux ou trois.

— Deux ou trois?

— Trois avec moi.

— Et ça s’appelle comment votre agence ?

— On n’a pas de nom.

— Et ben, c’est pratique pour ne pas payer de taxe, dis Kelly. Qui t’engage?

— Ça dépend.

Le chef fixa une nouvelle fois Stevenson en dardant sur lui un regard des plus intimidant. 

— Ne joue pas au plus fin avec moi, Bob. Tu sais ce qu’on est capable de te faire. Tu nous connais bien, non ?

Stevenson s’enfonça encore plus dans sa chaise en regardant les deux policiers alternativement.

— Bon, c’est que c’est plutôt confidentiel, les noms de nos clients…

— Confidentiel ? Bob, tu ne ressembles pas, mais pas du tout, à un curé dans un confessionnal.

— OK, bon… D’accord… Parce que c’est vous et que je suis un bon citoyen… Nous faisons toujours affaire avec les mêmes personnes… Ce sont des hommes d’affaires importants, vous savez.

— Et on peut connaître leur nom ? 

— Ce sont trois hommes d’affaires qui ont chacun leur entreprise, mais qui ont souvent travaillé ensemble dans le passé : Kenneth Lennox, Connor Haig et Terrence Pakenham.

— Tu dis qu’ils ont travaillé ensemble dans le passé ? 

— Ce sont leurs entreprises qui étaient les plus actives quand le canal de Lachine a été creusé. C’est à ce moment-là que je les ai connus. 

— Tu étais soldat alors ? 

— Oui, Inspecteur. Dans la grande armée britannique.

— Tu as donc participé au massacre à ce moment-là ? 

— Pas du tout. On s’est défendu. Ces Irlandais, c’étaient des dangereux. Quand on a voulu les faire évacuer, ils se sont jetés sur nous. Il a bien fallu qu’on se défendre. 

— Salopard ! cria Kelly, furieux. Ils n’avaient même pas de fusils.

— Non, mais ils étaient nombreux… Puis on avait reçu des ordres. On devait tirer si on était attaqués.

— Qui a donné des ordres ?

— Ben, notre commandant.

— Ton commandant, il recevait des ordres de qui ?

— Ben là, je sais pas. Nous, on suivait les ordres du commandant. Après, on s’est fait reprocher ça. C’est pas juste !

— Et la vingtaine de morts, c’est juste ça ? ajouta Kelly

— Donc ensuite, demanda le chef, ces trois hommes t’ont engagé afin de travailler pour eux.

— En fait, je fais surtout affaire avec Pakenham. C’est lui qui me donne du travail.

— Et ce travail, ça consiste en quoi ?

— Vous savez, en affaires, ça joue dur parfois. Il y avait des gens qui leur devaient de l’argent et ne les payaient pas. Alors, c’est là que le travail commençait pour moi. Mes patrons appellent ça du travail de recouvrement.

Les deux policiers se regardèrent du coin de l’œil, comprenant parfaitement en quoi consistait ce « travail de recouvrement ». Dans leur carrière, ils en avaient tant vu qui avaient été agressés par des brutes comme celui qu’ils avaient devant eux. Plusieurs se retrouvaient avec des bras ou les jambes cassées. Ils étaient chanceux lorsque c’était seulement la mâchoire fracassée.

— Qu‘est-ce que tu leur faisais ?

— Ben, on les avertissait qu’il fallait payer.

— Comment faisiez-vous cela ?

— Vous savez bien ce que c’est. Parfois, il faut leur faire entendre raison. Une taloche ici et là, puis ils finissent par cracher la monnaie.

— Il arrive aussi que tu forces un peu la note, je suppose.

— Il y en a qui ont la tête dure. C’est sûr que des accidents ont pu arriver. Certains tombaient dans l’escalier, d’autres s’accrochaient les pieds et se cognaient la tête.

— Et parfois, les pauvres, ils en venaient à mourir.

— Ça, jamais ! Jamais je n’ai vu quelqu’un mourir des suites de mon travail. Mes patrons m’auraient tout de suite mis à la porte. Un mort, ça peut pas payer ses dettes.

— Tes patrons, ils auraient quand même pu te demander d’éliminer quelqu’un, un adversaire nuisible par exemple ?

— Un adversaire ? demanda Stevenson de plus en plus méfiant maintenant.

— Peut-être un Irlandais connu qu’ils détestaient… Tu sais bien manier le couteau, hein, Bob ?

— De quoi parlez-vous ?

— Le mort du Mont-Royal, déchiqueté par un couteau, par ton couteau.

— À la mention du cadavre du Mont-Royal, Stevenson bondit de sa chaise, ce qui força Kelly à venir le rasseoir fermement.

— Qu’est-ce que vous dites là ? Le mort sur le Mont-Royal ? Celui qui s’est fait manger par un carcajou ? Mais vous êtes fous !

— Attention Bob ! Je t’ai dit que mon collègue n’aimait pas l’impolitesse.

— Non… Ce que je veux dire, c’est que ça n’a pas de sens. Je ne fais pas ce genre de choses.

— Même si on te le demandait ? Même si l’on t’en donnait l’ordre ? 

— Bien sûr que non. Je vous l’ai dit, je ne fais pas ce genre de choses.

— Pourtant, tu as déjà tiré sur des innocents.

— C’était pas la même chose. Tuer quelqu’un dans le feu de l’action, à la guerre, et tuer un homme de façon horrible comme ce que j’ai lu dans le journal. Non ! Jamais je ne ferais ça !

— Tu étais où dans la soirée du 8 juin ?

— Quand ?… Le 8 juin ?…

— C’était la veille de l’émeute sur la Place des Commissaires.

— Oh !… Ça !…Voyons… Voyons… Oui, j’étais à la taverne Baribeau avec des amis. Vous pouvez vérifier. On a même fait des parties de dards et j’ai gagné. Ils étaient frustrés, je vous le dis.

— T’es resté jusqu’à quand ?

— Je suis parti vers minuit. J’étais pas mal saoul. Je suis rentré chez moi et je suis tombé endormi.

— Donc tu étais chez toi pendant la nuit… Tout seul ?

— Ben oui, je viens de vous le dire. J’ai dormi tout seul dans mon lit. Pourquoi ?

— Parce que pendant cette nuit-là, quelqu’un a assassiné Michael Mooney.

— Qui ça ?

— Le mort du Mont-Royal.

— Mais j’ai rien à voir là-dedans !

— C’est ce qu’on verra. En attendant, on te garde ici. Il y a une belle cellule qui t’attend, juste pour toi.

— Pourquoi vous faites ça ? Je vous ai tout dit ! Vous n’avez pas le droit !

— Avec un vaurien comme toi, on a tous les droits, dit Kelly en l’entraînant vers la sortie.

***

Le chef était de nouveau assis en face de ses deux adjoints. Il avait avancé un peu dans son enquête, mais pas assez à son goût toutefois. Stevenson n’avait peut-être pas fait le coup, bien que son alibi soit plutôt faible. S’il était innocent, cela ne signifiait pas pour autant que les hommes d’affaires qui l’engageaient n’aient pas demandé à quelqu’un d’autre d’assassiner Mooney. 

Au moment où Robinson mentionnait le nom des trois patrons de Stevenson, Leclerc releva la tête en répétant : « Pakenham, Pakenham, cela me dit quelque chose, ce nom-là ». Il fouilla fébrilement dans la tonne de documents tout autour de lui, soulevant des dossiers, feuilletant rapidement des liasses, relisant ses notes. Puis, il dit en tenant un journal entre les mains.

— Je l’ai !… Pakenham. Terrence Pakenham. Je savais que j’avais vu son nom quelque part.

Leclerc parcourut rapidement l’article du journal sans dire un mot. 

— Et alors, Leclerc, arrête de nous faire languir, lança Kelly.

— Terrence Pakenham a écrit quelques articles dans le Montreal Witness qui était particulièrement agressif contre les Irlandais. On y lit les choses habituelles à propos de la mainmise des prêtres sur les catholiques. Il fait même allusion nommément à Michael Mooney comme étant le chef de file des papistes à Montréal.

Leclerc se remit à fouiller dans une autre pile de journaux. Il s’agissait cette fois des Mélanges religieux. Encore là, il parcourut rapidement plusieurs exemplaires pendant que les autres attendaient. Kelly lui cria, excédé. 

— Alors, ça vient ? Ma femme a accouché plus vite que toi.

— Voilà, ça y est ! C’est cet article que je cherchais. Michael Mooney l’a écrit il y a quelques semaines déjà. Il y fait allusion à Pakenham. Chef, si on cherchait un mobile pour le meurtre de Mooney, je pense que nous en tenons un bon.