Carcajou-Chapitre 12

Le port de Montréal en 1850

Robinson venait d’entrer dans le bureau du procureur général Lewis Drummond dans l’édifice du château Ramezay. Les deux hommes se connaissaient. C’est Drummond qui avait créé le bureau des détectives à la police de Montréal et qui avait imposé Robinson au poste de chef. Celui-ci avait obtenu cette mission d’abord en raison de sa compétence. La police de Montréal de l’époque avait besoin d’une sérieuse réforme de son service d’enquête. Il y avait une autre raison moins officielle celle-là. Cette nomination avait été une récompense octroyée à Robinson par gratitude suite à une enquête particulièrement sensible menée par ce dernier antérieurement.

Drummond était un homme très influent qui jouait un rôle politique majeur au Canada. À Montréal en particulier, il distribuait les faveurs politiques au nom du gouvernement. Jeune avocat, il avait défendu les patriotes lors des troubles de 1837-38. Par la suite, il était devenu l’homme de confiance de Louis-Hyppolyte Lafontaine alors que ce dernier était premier ministre. Il l’était maintenant auprès du premier ministre actuel du Canada-Est, Augustin-Norbert Morin, un homme au parcours sinueux, ancien patriote devenu réformiste après l’Acte d’Union. 

— Bonjour Silas, quel plaisir de vous voir.

— Bonjour honorable Drummond.

— Pas de cela entre nous, Silas. Mes amis m’appellent Lewis.

Le procureur se leva et contourna son bureau pour lui serrer la main. Il l’invita à s’asseoir dans l’un des fauteuils confortables du coin de la pièce. Puis, il s’approcha d’une porte ouverte sur le côté et dit quelque chose à la femme assise à un bureau. Il referma ensuite la porte et alla s’asseoir à son tour dans l’autre fauteuil.

— Marguerite arrive avec du thé. Vous aimez toujours le thé, n’est-ce pas, Silas ?

Robinson hocha la tête sans dire un mot.

— Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous ai invité.

— « Convoqué » ne serait-il pas un mot plus approprié ?

— Non, sûrement pas. Je vous reçois comme un ami et non comme un procureur.

Il y eut un moment de silence pendant lequel la porte de côté s’ouvrit. Marguerite entra pour déposer sur la table basse un plateau avec une théière, deux tasses et deux soucoupes aux couleurs assorties. Elle repartit sans dire un mot. Drummond se pencha vers la théière, versa du liquide dans les deux tasses et en offrit une à Robinson.

— À vrai dire, Silas, j’ai reçu des informations à propos de l’enquête que vous meniez sur la mort de ce pauvre Mooney. Vous savez que c’était un bon ami à moi ?

— Ah !… Non, Je ne savais pas.

— Nous nous fréquentions régulièrement dans les associations d’Irlandais catholiques. Il arrivait aussi que nous nous croisions à l’Évêché. Comme ma famille vient de Coleraine en Ulster et la sienne de Derry, nous avions des atomes crochus en quelque sorte.

— Et vous aviez sans doute en commun la même aversion pour les Irlandais protestants.

— Je vois que vous êtes bien renseigné. Effectivement, nos familles respectives ont eu à subir les opprobres des protestants plus souvent qu’à leur tour en Ulster. Moi, j’ai tourné cette page sombre de mon passé, mais Mooney a toujours gardé une sorte de feu brûlant dans son cœur. 

— Il s’était fait beaucoup d’ennemis à Montréal à cause de cela ?

— Effectivement. Je l’avais averti plusieurs fois qu’il s’aventurait parfois trop loin. Mais, vraisemblablement, il n’a pas suivi mes conseils. 

— Et à l’évidence, il semble en avoir payé le prix. 

— C’est ce que vous croyez ? Vous pensez que certains protestants lui en voulaient jusqu’à le tuer ? Certains comme Terrence Pakenham, par exemple ? 

— Ah, je comprends maintenant la raison de votre « invitation ». Pakenham s’est plaint de mon intervention auprès de lui.

— Non, pas auprès de moi. Il sait qu’il n’est pas dans mes bonnes grâces. Il a trop de « squelettes dans son placard », comme le dirait Thackeray, pour qu’un procureur général comme moi maintienne des liens avec lui. Il a plutôt fait jouer d’autres relations haut placées pour que je m’intéresse à vous. Voilà ! C’est fait. Je suis maintenant intéressé, mais pas pour les raisons que Pakenham voudrait. Cette tentative d’intimidation a plutôt eu l’effet inverse, à savoir de piquer ma curiosité au sujet de cette horrible affaire.

— Ainsi, Pakenham est persona non grata auprès de vous ? 

— Ce monsieur est un personnage plus ou moins trouble. C’est un marchand et un entrepreneur aux activités multiples qui frôlent parfois l’illégalité. Il a tout fait, en commençant par tenir la taverne de son beau-père qui était stratégiquement située près de ce qui allait devenir le poste de contrôle du nord sur la rue Saint-Laurent. Il a vendu à des prix exorbitants du bœuf de la boucherie de son oncle à l’armée britannique. Il a investi dans les steamboats sans grand succès, vendu de l’avoine, fait l’importation de faux meubles anciens, participé à la démolition des murs entourant la ville, récupérant illégalement les matériaux pour les revendre. Il a contribué au creusage du canal de Beauharnois en usant de son influence afin que le canal passe sur les terres de sa première femme, lesquelles ont été expropriées à grand prix par le gouvernement. Comme vous le voyez, ce n’est pas un homme d’affaires à qui je ferais confiance pour diriger mes finances.

— Je vois que vous semblez bien connaître le bonhomme.

— En réalité, nous avons un œil sur lui depuis un certain temps déjà. Nous savons que c’est un employeur qui paie mal ses ouvriers, qui les exploite même. Ses domestiques se plaignent de ne pas avoir reçu de gages depuis des mois. On sait aussi qu’il est engagé dans des transactions de nature douteuse en usant de sa position privilégiée à la City Bank. Nous sommes au courant qu’il a détourné des revenus provenant des terres de sa première épouse décédée qui ne lui appartiennent pas en propre, puisque c’est son fils mineur qui devait normalement en hériter et en avoir l’usage. Maintenant qu’il est devenu majeur, son fils réclame son dû. Comme on lui doit beaucoup d’argent (autant qu’il en doit lui-même), Pahenham utilise des mercenaires pour récupérer son bien.

— Oui… J’ai entendu parler de ses mauvaises manières. Je vois que ce personnage a de nombreuses choses à se reprocher. Êtes-vous en mesure d’agir contre lui?

—Voilà un homme très difficile à atteindre. Il est de mèche avec plusieurs autres hommes d’affaires qui lui ressemblent. Ils forment une clique serrée et se protègent mutuellement.

— J’ai appris qu’il était actif dans la Loge orangiste de Montréal. Ce me semble un lieu privilégié pour discuter de leurs petites affaires.

— Mais vous êtes au courant de tout, mon cher Silas! 

— Vous n’êtes pas le seul à avoir vos sources. Il se passe dans cette loge des choses pas très catholiques… Si vous me passez l’expression.

— Une expression effectivement bien adaptée pour ce ramassis de protestants antipapistes.

Ce dernier commentaire fit sourire les deux hommes. Après un silence convenu et quelques gorgées de thé froid, Drummond demanda.

— Vous pensez que Pakenham pourrait être impliqué dans le meurtre de Mooney ?

— C’est très difficile à dire à ce stade de l’enquête. C’est une affaire complexe avec de nombreuses ramifications. 

— Y a-t-il un lien avec la lutte entre catholiques et protestants ? 

— Vous pensez à l’affaire Gavazzi ? J’ai cru comprendre qu’on n’a pas manqué de vous critiquer amèrement pour cette émeute. Personnellement, je ne crois pas à cette hypothèse après l’avoir envisagée pendant un certain temps., en particulier parce que Mooney est décédé la veille de l’émeute selon le médecin. Je penche plutôt vers quelque chose de plus personnel, surtout à voir la façon dont Mooney a été tué. De là à mettre en accusation Pakenham, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. 

— Je reconnais bien là le professionnalisme du détective prudent et circonspect. Je vous fais évidemment entièrement confiance pour résoudre cette affaire. Si vous avez besoin d’une aide supplémentaire, n’hésitez pas à le demander. Mooney avait sans doute beaucoup de défauts, mais il ne méritait pas de mourir de cette façon, 

— Je vous remercie de votre confiance… Monsieur Drummond. Pour le moment. L’enquête suit son cours et mon équipe est très efficace. 

— Je n’en doute pas. Tenez-moi au courant alors, si vous le voulez bien. 

— Certainement, je n’y manquerai pas.

Les deux hommes se quittèrent avec une franche poignée de main. 

***

La journée était déjà bien avancée. Il se faisait tard. Kelly était à peine revenu de ses investigations du jour et se préparait à faire un rapport à l’équipe. 

— Une bonne tournée pour toi, Kelly… Dans les tavernes ?

Le visage de Kelly était plus rougeaud que d’habitude, signe infaillible qu’il avait ingurgité une bonne quantité de bière pendant la journée.

— Il faut ce qu’il faut pour pouvoir obtenir de bons renseignements, dit Kelly en riant.

— J’espère que tu ne mettras pas tes dépenses de bière sur le compte de la police.

— Et pourquoi pas… ?

— Venons-en aux faits, dit Robinson. Ta journée a-t-elle été fructueuse à propos de ce que je t’ai demandé ?

— Oui, j’ai quelques informations utiles. Mais je me demande toujours pourquoi vous vouliez vous renseigner sur cette Phonsine. Est-ce lié à l’enquête ?

— De prime abord, non. Ce serait plutôt l’attitude de madame Pakenham qui m’a intrigué. Je venais tout juste de parler à son mari dans son bureau. Pakenham avait parlé fort et même hurlé parfois. Peut-être avait-elle entendu ce qui se disait ? Est-ce qu’elle était au courant des détails de notre conversation ? De plus, ses sentiments envers son mari ne semblaient pas très… développés, c’est le moins que l’on puisse dire.

— Vous voulez dire que le ménage bat de l’aile ?

— À n’en pas douter, les liens entre ces deux-là ne sont pas très serrés. Elle n’a fait allusion à rien de précis, mais sa façon de dire « pour le meilleur et pour le pire » lorsqu’elle a parlé de son mariage était pleine de sous-entendus. En réalité, je crois que cette femme déteste cordialement son mari.

— Et pour la jeune servante ?

— J’ai trouvé plutôt incongrue sa demande dans les circonstances. Je me serais attendu à ce qu’elle m’interroge sur ce qui se passait avec son mari. Elle a préféré plutôt me faire une demande de recherche de sa servante, ce qui à première vue n’a aucun lien avec notre affaire. C’est sans doute une femme généreuse avec ses employés, peut-être même affectueuse avec ses servantes, mais de là à me demander de rechercher sa domestique alors que celle-ci est partie depuis plusieurs mois de chez elle… pourquoi et pourquoi maintenant ?

— Peut-être parce qu’elle n’en a pas eu l’occasion avant. Elle ne vous connait que depuis quelques jours après tout. Elle est peut-être tombée sous votre charme et a trouvé là une bonne occasion de se rapprocher de vous ?

Les trois compères sourirent en même temps. Robinson ajouta.

— Il est vrai qu’elle ne manque pas de charme elle-même… Mais là n’est pas la question. Alors, que pouvez-vous nous dire, Kelley ?

— J’ai d’abord fait la tournée de mes sources d’information habituelles.

— Oui, les tavernes ! dit Leclerc.

— Bien sûr, les tavernes! Ce sont des lieux de passages de toutes sortes de gens. L’alcool y délie beaucoup plus de langues que n’importe quelle salle d’interrogatoire. De plus, c’est à proximité des tavernes que sont situés les hôtels miteux dans lesquelles les putains font leurs passes.

— Je suppose que tu connais tout autant les bordels que les tavernes, dit Leclerc.

— Assurément. Pourquoi penses-tu qu’il m’est si facile d’obtenir toutes sortes d’informations ? C’est là que se trouvent mes informatrices privilégiées.

— Et elles font ça pour tes beaux yeux ? J’en doute fort.

— Tu sauras, Leclerc, qu’il y a plusieurs belles demoiselles qui apprécient grandement ces beaux grands yeux-là. Mais évidemment ce n’est pas assez pour les faire parler. Pour plusieurs, j’offre la tournée et cela suffit. D’autres veulent être payées rubis sur l’ongle. C’est pour cela que le chef garde une petite cassette. Enfin, il y a  celles pour qui je ferme les yeux sur leurs différents larcins. La simple menace de les amener en prison les rend bavardes comme ce n’est pas possible.

— Qu’as-tu donc découvert enfin ? demanda le chef qui commençait à s’impatienter.

— J’ai pensé à la possibilité que Phonsine soit tombée dans la prostitution. C’est le lot de plusieurs servantes ayant perdu leur emploi. J’ai donc commencé par les bordels proches des tavernes et ça n’a rien donné. Personne ne connaissait cette Phonsine. Alors, j’ai élargi le cercle dans les bordels plus huppés, ceux chez qui les filles sont habillées de belle robe à crinoline et les messieurs portent des hauts-de-forme. Finalement, je me suis retrouvée chez la grosse Adèle.

— La grosse Adèle ? Connais pas !

— Oh toi, Leclerc, tu as toujours le nez plongé dans tes dossiers. Comment peux-tu connaître la vraie vie ?

— Continue, dit le chef.

— Le bordel de la grosse Adèle, c’est l’un des plus fameux de Montréal. J’avais des doutes qu’une petite servante se soit retrouvée dans son haras. Mais ô surprise ! Phonsine y avait bien exercé son métier pendant quelques semaines.

— Tu es sûr ?

— Absolument ! Évidemment, elle se faisait appeler d’un autre nom, mais comme la grosse Adèle se fait un point d’honneur à connaître le pedigree de ses filles, elle a tout de suite reconnu le nom que je lui ai donné : Alphonsine Poulin.

— Elle est donc tombée dans la prostitution ?

— Il semble bien que oui. La belle Sophie (c’est comme ça qu’elle se faisait appeler) portait bien son nom. Elle était jeune et surtout très jolie avec ses cheveux châtains et ses yeux verts. Pourtant, la grosse Adèle m’a dit qu’elle ne payait pas de mine lorsqu’elle a débarqué au bordel. Maigre, mal attifée, les cheveux tombant, triste à mourir. Il a fallu quelques jours pour l’arranger de telle façon qu’elle soit acceptable. Après un certain temps, elle commença à faire ses petites affaires sans enthousiasme. La plupart du temps, elle décevait ses clients qui ne voulaient plus faire affaire avec elle, ni même la payer parfois. C’est pourquoi la grosse Adèle a dû s’en débarrasser. La belle Sophie ne réussissait pas à amortir les dépenses que la tenancière avait investies pour la rendre acceptable.

— Et qu’est-elle devenue ?

— Oh, ça… Elle ne le sait pas. Habituellement, le bordel est le dernier recours pour ces filles déchues. Lorsqu’elles en sortent, il leur arrive souvent de prendre le chemin qui mène vers le fleuve… et de ne pas s’arrêter sur la rive.

— « Fille déchue » ? Pourquoi la grosse Adèle parlait-elle de Phonsine ainsi ?

— C’est vrai, je ne vous l’avais pas dit. Phonsine avait été mise enceinte. Comme elle était célibataire, il n’y avait donc personne pour l’aider. Elle s’est retrouvée dans une maison destinée justement à ces « filles déchues ». Elle y a accouché d’un bébé mort quelques jours après sa naissance. Peu de temps après son accouchement, le temps des relevailles, elle avait quitté la résidence sans laisser d’adresse.

— Personne ne sait ce qu’elle est devenue maintenant ?

— Il faudrait faire des recherches auprès de la morgue de la ville, dit Robinson. Il n’est pas rare qu’on y recueille des cadavres noyés dans le fleuve et il n’est pas toujours possible de les identifier. Les corps sont alors enterrés dans une fosse commune. C’est sans doute ce qui lui est arrivé.

— Y a-t-il moyen de vérifier tout cela ?

— Ce serait étonnant que l’on trouve quoi que ce soit. Toutefois, Kelly a mis le doigt sur quelque chose d’important pour notre enquête. Il faudrait en savoir plus sur le fait qu’elle était enceinte lorsqu’elle travaillait à Pakenham Mansion. Tu as parlé d’une résidence où elle aurait accouché ?

— Je connais cette résidence, dit Leclerc. On l’appelle l’Asile de madame Dupuis. On y accueille des filles célibataires sur le point d’accoucher. C’est la seule du genre à Montréal. Avant, ces filles accouchaient n’importe où, même dans la rue. Elles allaient ensuite déposer leur bébé sur le perron d’une église. Si l’on veut en apprendre plus sur Phonsine, c’est sûrement là qu’il faudra aller.

— Pourquoi perdre notre temps avec cette pauvre fille alors que nous avons une enquête importante en cours ? demanda Kelly.

— Peut-être justement y a-t-il un lien ?

— Je ne vois pas.

— Réfléchis bien, Kelly. Madame Pakenham n’était sûrement pas sans savoir que sa servante était enceinte avant de partir de chez elle. Un jour ou l’autre, ça finit par paraître.

— À qui le dites-vous ? Ma Nora, elle est toujours grosse comme une baleine lorsqu’elle est enceinte. Je la trouve tellement belle comme ça.

— Alors, qui l’aurait engrossée ? dit Leclerc. Cela aurait pu être n’importe qui : un petit copain secret, un autre domestique, un ami de passage, un livreur, qui sait ?

— Qui sait, justement ? J’irai rencontrer la responsable de l’Asile de madame Dupuis. J’espère en savoir un peu plus au sujet de Phonsine. Tu me donnes l’adresse, Leclerc ?