Carcajou-Chapitre 16

Congrégation Notre-Dame

— Le repas était bon dans ce restaurant, chef ?

Robinson venait de s’asseoir avec ses deux acolytes dans l’espace qui leur servait d’office afin de faire un compte-rendu de la situation. Nous étions le lundi matin. 

— De quoi parles-tu, Kelly ? dit un Robinson un peu bougon.

— J’ai entendu dire qu’on y mange très bien, dit Leclerc en riant sous cape.

— Vous vous êtes ligués ou quoi ? 

— Chef, dit Kelly, vous vous rappelez que nous sommes les meilleurs détectives en ville et que rien ne nous échappe. 

Le chef regarda alternativement ses deux acolytes, puis éclata de rire.

— Vous êtes de foutus espions !

— Nous ne vous avons pas espionné. Nous avons seulement appris qu’un homme très chic avait accompagné une femme très belle dans un des meilleurs restaurants français de la ville. 

— Et vous en avez déduit que c’était moi ?

— Nous en sommes sûrs, dit Kelly 

— Certains, dit Leclerc. J’espère au moins que ce fut une soirée agréable. 

— On ne peut plus agréable, dit le chef avec un air plus léger. J’ai soupé avec madame Rosalie Cadrin-Dupuis. Vous vous en souvenez peut-être ? 

— Certainement. Il s’agit de la dame qui tient l’Asile dont je vous ai trouvé l’adresse. 

— Tout à fait. 

— C’est un témoin ? 

— Assurément pas. Elle m’aide plutôt dans mon enquête. Appelons cela une collaboratrice. 

— Une collaboratrice !… Hummm !… Moi, je connais des suspects, des témoins, des informateurs ou des indicateurs, mais des collaboratrices… C’est nouveau. 

Les trois compères éclatèrent de rire en même temps. Leclerc, qui était suffisamment proche de Robinson pour lui parler plus franchement, ajouta. 

— Je suis content pour vous, monsieur. On dit que c’est une femme charmante. 

— Charmante, en effet. 

— Vous allez la revoir ? 

— Assurément. D’autant que notre rencontre ne fut pas seulement agréable, mais aussi instructive. J’ai appris par elle un certain nombre de choses qui nous seront utiles pour notre enquête. 

— Vous avez été capable de lui tirer les vers du nez, dit Kelly de façon plutôt malhabile. 

— Kelly, on ne « tire pas les vers du nez » d’une telle femme. Lorsqu’elle vous renseigne, c’est qu’elle le veut bien. 

— Excusez… 

— Rosalie… Madame Dupuis… Est une femme très spéciale, le genre de femme que je n’ai pas souvent rencontrée. 

— C’est bien, dit une nouvelle fois Leclerc qui était vraiment content pour lui. Qu’avez-vous donc appris qui pourrait nous être utile ? 

***

Après que Rosalie et Silas aient quitté ensemble le restaurant, le cab alla déposer Rosalie à l’Asile. Silas s’apprêtait à repartir lorsqu’elle l’invita à entrer pour prendre un cordial dans son petit salon. Il avait accepté avec d’autant plus d’empressement qu’il hésitait à la quitter après une si merveilleuse soirée.

Arrivé dans le petit salon, il s’installa dans le même fauteuil dans lequel il était assis lorsqu’il avait conversé avec Rosalie la dernière fois. Celle-ci s’échappa quelques minutes pour revenir avec une bouteille d’une liqueur ambrée et deux verres. Elle déposa un verre dans sa main et lui versa une rasade ; elle-même remplit son verre à moitié. Elle s’assit dans l’autre fauteuil et lui dit : « santé ». Elle goûta par petites gorgées l’alcool qui lui brûlait la gorge. 

— Du cognac ! Je ne m’attendais pas à en trouver dans cette maison. C’est une liqueur rare.

— Vous ne pensez tout de même pas que je bois du Sherry, cette espèce de vin sirupeux que les Britanniques affectionnent tant. 

Ils sourirent tous les deux à la remarque de Rosalie. Celle-ci continua.

— J’apprécie beaucoup votre compagnie, Silas. Néanmoins, je reste persuadée que vous êtes le genre d’homme qui ne fait jamais rien pour rien. 

— Rosalie, je n’avais aucune arrière-pensée en vous invitant. 

— Je ne parle pas d’avances romantiques. 

— Oh !… Je croyais… Je suis confus.

— Ne faites pas cette tête, Silas. Vous êtes un parfait gentleman, tout à fait le genre d’homme que je trouve intéressant. Néanmoins, vous m’avez invitée pour continuer votre « interrogatoire » de l’autre jour. N’est-il pas vrai ? 

— Je suis désolé que vous perceviez notre rencontre ainsi, Rosalie.

— Mon intuition me trompe rarement. 

— Vous êtes une femme vraiment spéciale. Comment pouvez-vous deviner tant de choses sur moi ? Vous commencez à me faire peur.

— Pourtant, vous ne me semblez pas du genre à avoir peur des gens.

— Pas des hommes, c’est certain.

— Alors, arrêtez de tourner autour du pot. Que voulez-vous savoir ? 

— Vous connaissez évidemment Catherine Sanders-Pakenham ? 

— Certes. Nous nous connaissons depuis le pensionnat. Pourquoi voulez-vous savoir cela?

— C’est une femme d’intérêt pour mon enquête sur le meurtre de Michael Mooney.

— Ah! Et comment cela? Vous la soupçonnez?

— Pas pour le moment. Vous devez savoir, Rosalie, que j’ai une façon particulière de mener mes enquêtes. Elles se développent toujours sous forme de cercles concentriques, de spirales plutôt alors que chaque cercle se rattache à un autre plus petit. Dans le cas présent, à partir du cercle le plus large, j’ai abouti à un plus restreint qui se referme sur la famille Pakenham. Je ne sais pas encore ce qui s’est passé, mais il me faut en savoir plus sur ce couple. Madame Pakenham, quelle sorte de femme diriez-vous qu’elle est ? 

— Une femme forte, à l’évidence. Elle était le chef incontestable de notre groupe quand nous étudions ensemble chez les sœurs. On la nommait toujours présidente de la classe. Elle en menait large déjà à l’époque. Les sœurs l’avaient même à l’œil.

— Elle était… comment dirais-je… malicieuse ? 

— Plus maligne que malicieuse. Lorsqu’elle voulait quelque chose, elle l’obtenait. Évidemment, elle a fait quelques coups pendables au pensionnat… sans importance, rassurez-vous… et elle nous y entraînait la plupart du temps. Par contre, elle avait un grand cœur. Très attachante aussi. Lorsque l’une d’entre nous était triste ou perdue, elle s’en occupait comme une mère l’aurait fait. Je me souviens qu’elle avait pris sous son aile une pensionnaire plus jeune qui était neurasthénique et avait des crises de mélancolie. 

— Vous vous souvenez de son nom, dit le détective dont cette situation éveilla un vague souvenir. 

— Oui, c’était Mary Ann Curan. D’ailleurs, vous devez sûrement la connaître, car elle a épousé Michael Mooney.

Robinson se contenta de hocher la tête pour confirmer. Ses yeux se fixèrent sur une tache du plancher. Il lui arrivait de devenir hyper-concentré de cette façon lorsqu’une étincelle se faisait dans son cerveau à propos d’une enquête. Il demanda à Rosalie. 

— Vous vous êtes fait des amies au pensionnat? 

— Assurément. Nous étions un petit groupe de filles qui avaient les mêmes idées sur notre société. Évidemment, nous voulions toutes nous marier et avoir des enfants. Mais autre chose nous intéressait également. Nous lisions beaucoup, et pas toujours des livres de dévotion, je peux vous l’assurer. La formation que les sœurs nous donnaient à cette époque ne se contentait pas seulement des enseignements primaires comme la lecture, l’écriture ou encore le tricot et la couture. De notre temps, elles fournissaient la même formation classique que leur fondatrice prônait en France. On apprenait au moins une autre langue que l’anglais et le français, la musique, le dessin. Celles qui le voulaient pouvaient même apprendre le latin et le grec. On nous encourageait d’ailleurs à parfaire notre formation.

— Vous me présentez là un monde inconnu, Rosalie. Lorsque je suis arrivé au Canada, j’y ai trouvé un peuple particulièrement ignorant et peu éduqué. 

— C’est certainement vrai pour la masse des gens. Les analphabètes sont encore beaucoup plus nombreux que ceux qui peuvent lire où écrire. Par ailleurs, n’oubliez pas que mes parents faisaient partie de l’élite. La famille de chacune de mes compagnes avait suffisamment d’argent pour payer ce type de formation.

— Votre formation ressemblait-elle à celle des garçons? 

— Dans une certaine mesure et à cette époque, oui. C’est un peu plus difficile maintenant pour les filles catholiques comme moi. L’Église n’a jamais beaucoup aimé que nous en sachions trop. Nos curés ont peur que nous nous rebellions… et ils n’ont pas tout à fait tort. 

— Vous êtes une femme rebelle? 

— À ma façon, certainement. Je considère que c’est un pied de nez que je fais aux hommes en m’occupant d’autres femmes plus mal en point que moi. C’est une tâche qu’ils n’ont jamais voulu assumer.

Robinson porta à ses lèvres son cognac avec une certaine volupté. Rosalie fit de même. Il en profita pour l’examiner tout en donnant l’impression de regarder son verre. Décidément, il trouvait cette femme de plus en plus intéressante. Il lui semblait qu’elle possédait tout un faisceau de qualités: intelligence vive, beauté, confiante en elle-même, généreuse. Par contre, lui résistait encore à croire qu’il pouvait encore tomber amoureux.

— Avez-vous continué à fréquenter vos compagnes après le pensionnat? 

— Évidemment, nous étions parties chacune de notre côté, l’une mariée, l’autre retournant dans sa région. Pour la plupart cependant, nous avons continué à nous voir régulièrement.

— À quelles occasions ?

— Nous avons créé l’occasion. Pendant nos années de pensionnat, nous étions une bonne douzaine de filles qui avions imaginé un cercle de lecture. Nous l’avions appelé Kuklos

— Le cercle. 

— Ah, je vois que vous connaissez le grec. 

— Disons que je l’ai étudié pendant mes quelques années à Oxford. 

— Vous êtes allé à l’Université d’Oxford? Décidément, vous êtes un homme plein de surprises, monsieur Robinson. 

— Oh, ce n’est pas sorcier. Je voulais faire comme mon père et devenir pasteur. Oxford était la place pour se donner la formation théologique nécessaire. 

— Et la théologie en surplus! Décidément. 

— Ne vous emballez pas trop, Rosalie. Je n’ai jamais terminé mes études.

— Et pourquoi donc? 

— Encore vos questions indiscrètes.

— D’accord… D’accord… J’abandonne… pour le moment. 

— Pour en revenir à votre cercle de lecture… 

— Oui… Alors, nous nous rencontrions une fois par semaine, les jours où nous n’avions pas de classe. Au début, l’idée était simplement de s’entraider dans nos études. Mais l’orientation de notre cercle a changé lors de la dernière année. Catherine nous a mis entre les mains des livres que nous ne connaissions pas. Je ne sais d’où elle tenait sa culture générale, de ses parents sans doute, mais elle connaissait beaucoup de littérature que nous ignorions.  Nous nous sommes donc engouffrés dans ce tourbillon d’érudition avec beaucoup de plaisir. Nous lisions à l’avance une œuvre et nous la commentions en groupe. Nous tentions ensuite d’en tirer des conclusions pour notre vie et notre société. 

— Si je comprends bien, c’est en reformant Kuklos que vous avez continué à vous fréquenter? 

— Catherine avait eu cette idée peu de temps après son mariage avec Pakenham. Je suppose qu’elle s’ennuyait ferme dans cette grande maison. Elle décida de recréer notre cercle. Nous avons ainsi pu continuer à nous voir.

—Et vous continuez toujours? 

— Non, plus maintenant. 

— Ah bon ! Et pourquoi donc? 

— Nos points de vue ont commencé à diverger. 

— Vos points de vue sur le choix de livres ou sur autre chose.

— Depuis que je suis toute jeune, les idées réformistes de mes parents m’ont influencée. La largeur de vue de mon père et sa hantise des injustices et des inégalités m’ont marquée. À un moment donné, le cercle a pris une orientation qui ne me convenait plus. Les filles sont devenues trop refermées sur elles-mêmes et sur leur petit monde. Pour ma part, je croyais plutôt qu’il fallait ouvrir notre regard vers d’autres horizons que nos petites personnes.

— Cela n’a pas dû être facile pour vous après tout ce que vous sembliez avoir partagé depuis le pensionnat. 

— En réalité, ce fut plus simple et plus rapide que ce que l’on pourrait penser.

—Il s’est passé quelque chose de particulier? 

— On pourrait le dire ainsi. En fait, tout a commencé le jour où Catherine nous a fait lire une nouvelle de Théophile Gautier. Vous connaissez? 

— Non. C’est un auteur français? 

— Il fait partie d’un groupe de poètes et de romanciers français qui ont expérimenté des drogues pour « s’ouvrir l’esprit », disaient-ils. Nous avions déjà lu quelques-uns de ces auteurs dans notre cercle de lecture : Balzac, Dumas, Victor Hugo. Ils avaient tous touché plus ou moins au haschisch. Mais c’est Gautier qui en avait le mieux décrit les effets dans une nouvelle qui s’intitule « le Club des Haschischins ». Il y faisait mention d’une gelée verte que les membres du club ingurgitaient et qui les faisait passer dans un état second. Ils voyaient alors plein de personnages étranges et avaient même des hallucinations. Après cette lecture, Catherine s’est mise chercher plus d’informations sur le produit. La gelée s’appelait dawamesc. Il s’agissait d’un mélange de résine de cannabis, de miel et de pistaches ou d’amandes. Comme elle était toujours en lien avec sa tribu Ojibwé dans l’ouest du Canada (elle est métisse, vous savez), elle s’est procuré du chanvre d’où elle a extrait le cannabis.

— Qu’est-il donc arrivé? 

— Au début, elle s’est contentée d’en prendre seule, pour l’expérimentation. C’est ce qu’avait fait un médecin français, Moreau de Tours, qu’elle avait lu. Un jour, lorsque nous sommes arrivées chez elle, le salon où l’on se rencontrait avait été totalement transformé.

— Oui. J’ai constaté comment elle y avait recréé un autre monde.

— Catherine était convaincue que ce que Moreau de Tours avait décrit pouvait être reproduit. Cet homme avait voyagé en Asie et au Moyen-Orient pour prendre des informations sur les effets du haschisch. Il s’était rendu compte qu’il y avait un rapport certain entre la religion et les extases produites par cette drogue. Elle voulait qu’on fasse une expérience avec elle et que l’on entame ensuite une discussion sur l’aspect religieux de notre expérience 

— Finalement, c’est ce que vous avez fait? 

— Non. J’étais très réticente à me livrer à cette expérimentation. Je suis quelqu’un qui aime bien contrôler ma vie et je n’aime pas quand elle m’échappe. De plus, l’orientation religieuse que prenait l’expérience de Catherine ne me plaisait pas. J’ai peut-être beaucoup de choses à reprocher à l’Église romaine, mais je reste profondément catholique. 

— Alors qu’avez-vous fait? 

— Je n’ai pas voulu faire cette expérience. La discussion fut plutôt houleuse entre Catherine et moi. En réalité, le groupe des filles était divisé. Une majorité se rangeait du côté de Catherine. De mon côté, quelques compagnes étaient en accord avec mes opinions. 

—Qu’est-il donc arrivé par la suite?

— Nous n’avons plus jamais participé au cercle de lecture de Catherine. Sur les entrefaites, mon Joseph est décédé et m’a légué le manoir. Les quelques compagnes qui ne faisaient plus partie du cercle ont décidé de m’accompagner pour ouvrir l’Asile

— Savez-vous ce que Kuklos est devenu?

— Pas vraiment. J’ai entendu de vagues rumeurs selon lesquelles le cercle se serait transformé en une espèce de religion. 

— Une religion ? Laquelle?

— Une religion nouvelle peut-être?  Je n’en sais pas plus.  Il faudrait demander à Catherine.

— Ce ne sera pas facile. La dernière fois que je l’ai interrogée, elle m’a pratiquement mis à la porte.

— Vous avez quand même un certain pouvoir comme policier.

—Je ne pense pas que madame Pakenham soit très impressionnée par mon insigne de police.

— Comme je la connais, sans doute pas. D’autant qu’elle a une certaine réticence envers les hommes en général. D’ailleurs, je soupçonne que Kuklos soit devenu un regroupement de femmes plus ou moins réfractaires au pouvoir des hommes sur elles.

—Ainsi, selon vous, comme homme, je n’ai aucune chance de pouvoir parler à l’une des femmes membres du Kuklos.

— Aucune. Je suis convaincue que seulement une autre femme serait en mesure de les aborder convenablement.

— Vous croyez… Vraiment…, dit le détective en regardant fixement Rosalie.

— Oh non!… Non, non, non. Vous ne me ferez pas entrer dans votre petit jeu.

— Je n’ai rien dit…

— Vous voulez que j’aille interroger mes anciennes compagnes?

— Vous pourriez obtenir des informations précieuses.

— Je n’en suis pas si certaine. Elles se méfieront de moi.

— Je vous connais, Rosalie. Je vous sais assez fine pour ne pas dévoiler vos intentions véritables.

— Ce que vous voulez me faire faire, c’est une véritable trahison.

— Je vais être franc avec vous, Rosalie. S’il se passe quelque chose dans Kuklos qui aurait à voir avec le meurtre de Mooney, je ne me pardonnerais jamais de n’avoir pas au moins essayé d’en savoir plus.

— Vous pensez vraiment que cela soit possible?

— J’ai suffisamment d’expérience pour savoir qu’il me faut obtenir le plus d’informations possibles, même les plus farfelues, lors d’une enquête. Kuklos n’a sans doute rien à voir avec tout cela, mais il me faut plus de renseignements.

— J’hésite encore … 

— Vous le ferez n’est-ce pas?

— Évidemment, si cela peut vous aider dans votre enquête. Mais sachez que ce n’est pas le policier que j’aide, mais bien vous, parce que je vous aime bien, Silas.

Sur ce, Robinson se leva pour prendre congé. Rosalie se mit debout à son tour et, à la surprise du détective, s’approcha de lui, le prit par les épaules et lui donna un baiser sur la joue en lui disant : « Maintenant, allez-vous-en ».

***

Robinson venait de résumer à ses deux adjoints cette conversation qu’il avait eue avec madame Dupuis, en évitant quelques détails plus personnels toutefois. En entendant le compte rendu du chef, ses deux adjoints semblaient perplexes. Leclerc prit la parole. 

— Intéressant chef ? Mais je ne comprends pas où cela nous mène pour notre affaire. Nous nous éloignons de notre principal suspect. Qu’est-ce que Pakenham a à voir avec Kuklos ?

— C’est tout à fait vrai qu’à première vue, nous semblons nous éloigner de notre but. Comme le couple vivait pratiquement séparé dans la même maison, je ne suis même pas certain que Pakenham était au courant des activités de sa femme. Je ne sais pas où cela nous mène non plus. Et il ne nous reste plus beaucoup d’hypothèses à envisager. Qu’en pensez-vous ? 

Une discussion s’ensuivit sur les différents aspects de cette enquête difficile. Les trois détectives reprirent à tour de rôle les différents faits qui se présentaient à eux. D’abord, le lieu où fut trouvé le cadavre : une forêt touffue susceptible de cacher des activités inavouables. Que s’était-il passé à cet endroit, surtout que le manoir hanté de McTavish faisait fuir la plupart des gens ? Il fallait des personnes bien déterminées pour se retrouver dans cette forêt la nuit — parce que le meurtre avait bien eu lieu pendant la nuit, c’était un fait.

Ensuite, l’état du cadavre avait quelque chose de singulier. Il paraissait difficile de croire qu’un être humain ait pu faire de telles blessures : des morsures sur tout le corps et une émasculation. Si ce n’était pas un animal, c’était quelqu’un qui n’avait sûrement pas toute sa tête. Cette simple déduction éliminait le meurtre de sang-froid. Ni l’un ni l’autre des détectives ne pouvait se résoudre à croire qu’un mercenaire, fût-il un tueur implacable, ait pu provoquer de tels dégâts.

Les quelques indices trouvés sur place par Leclerc apportaient si peu à l’enquête : quelques pièces de bois résineux, trois couleuvres mortes et une corde de chanvre trouvée dans le manoir par Robinson. Il s’était sûrement passé quelque chose dans cette forêt cette nuit-là, mais quoi ?

À bout de ressources, le chef décida de concentrer ses recherches sur le cercle de lecture — Kuklos — de Catherine Sanders-Pakenham. Évidemment, le lien était mince entre le meurtre de Mooney et Kuklos. Le cercle de madame Pakenham était devenu une secte religieuse en bonne et due forme, selon l’interprétation que Robinson avait faite à la suite des renseignements tirés de Rosalie. Peut-être y avait-il un rapport entre le catholicisme intransigeant de Mooney et les élucubrations de la secte ? Si les affrontements violents entre les catholiques et les protestants se faisaient au grand jour, il y avait peut-être aussi des antagonismes latents entre la secte et Mooney. Pour conclure son compte rendu, le chef se tourna vers son adjoint pour lui demander.

— Leclerc, il faudrait que tu cherches du côté des auteurs qui ont inspiré Kuklos. D’abord, Théophile Gautier, puis ce médecin, Moreau de Tours, qui semble avoir joué un rôle majeur dans la « conversion » de madame Pakenham. De mon côté, j’attends des nouvelles de madame Dupuis. Vous sembliez penser que la catégorie de « collaboratrice » n’existait pas dans la police. Voilà, je viens de l’inventer grâce à cette charmante dame.