Carcajou-Chapitre 17

Danse d’une Ménade

Robinson et Leclerc marchaient sur la rue Saint-Paul afin de rejoindre la maison d’édition M&T Mooney. L’équipe de détectives avait conclu qu’il était temps de rencontrer Mary Ann Mooney qu’il n’avait jamais vue. Après tout, c’est son mari qui avait été tué. Pourtant, la police n’avait pas encore recueilli sa déclaration et ce n’était pas faute d’avoir essayé. La fois où Robinson avait tenté de la voir, Catherine Sanders-Pakenham avait fait barrière, prétextant qu’elle était malade. Il devenait maintenant nécessaire de la rencontrer, d’autant que son nom venait d’apparaître une ou deux fois dans l’enquête sur le cercle de lecture Kuklos. Elle avait été membre du cercle depuis le tout début. 

Cela faisait maintenant plus de deux semaines que le meurtre de Mooney avait été commis. À une autre époque, les policiers auraient sans doute abandonné les recherches. Ce que l’on aimait à la police de Montréal, c’était un crime bien net et un coupable évident, comme dans l’affaire du jeune Kirkland. La pression se faisait maintenant sentir sur Robinson afin qu’il passe à autre chose. Son chef Ermatinger l’avait convoqué pour le tancer : l’affaire n’avançait pas ; on dépensait trop d’argent ; d’autres crimes attendaient d’être résolus. Heureusement que le détective avait une position solide au sein du bureau des détectives de la police de Montréal qui le mettait à l’abri de ces pressions indues. Robinson avait répliqué au directeur de la police qu’il n’était pas du genre à abandonner une enquête, ce que ce dernier avait reconnu de mauvaise grâce, car il savait à quelle sorte d’homme il avait affaire.

Il est vrai que l’enquête était proche d’une impasse. Après avoir éliminé la plupart des « objets de son grenier », comme Robinson appelait ses hypothèses d’enquête, il ne restait plus qu’un fourbi hétéroclite. Le temps passant, ces objets perdaient de plus en plus de leur éclat.

Leclerc avait fait un résumé des lectures demandées par son chef. Il n’avait pas découvert beaucoup plus que ce que Robinson savait déjà. Il avait trouvé intéressante sa lecture du docteur Moreau de Tours qui décrivait de façon clinique les effets du haschisch sur lui-même. Celui-ci travaillait à cette époque avec les aliénés mentaux et voyait une nette correspondance entre les effets du cannabis et le délire des fous. Une différence majeure toutefois : les phénomènes délirants et les hallucinations s’arrêtaient lorsque la drogue s’était éliminée du corps, ce qui n’était pas le cas pour les aliénés.

Il fallait en conclure, selon lui, qu’il se passait des événements dans la secte Kuklos lorsque les femmes prenaient de la drogue, des phénomènes qui ressemblaient à ce que Gautier et Moreau de Tours avaient décrit dans leur ouvrage. On vivait d’abord des moments de bonheur et d’exaltation intenses qui faisaient danser et s’agiter les personnes en proie à la substance. Puis, venait la fantasia, à savoir des hallucinations qui déformaient les objets et faisaient apparaître des personnages grotesques. Ensuite arrivait le moment où le temps et l’espace ne semblaient plus exister. Enfin, le drogué tombait inconscient dans un sommeil profond. En s’éveillant, les sujets ne se souvenaient plus de rien la plupart du temps. 

Le délire et les hallucinations provoquaient parfois des effets pervers. Il se produisait alors une telle agitation et une telle exaltation que le sujet, s’imaginant être un oiseau, voulait se jeter par la fenêtre ou encore il se cognait la tête contre les murs jusqu’à s’assommer. Il arrivait même que les sujets deviennent dangereux pour les autres, les attaquant en croyant que c’étaient des démons. Enfin, Leclerc n’avait pas compris le lien avec la religion jusqu’à la lecture des dernières pages de Moreau. II y évoquait les hallucinations de certains Arabes en prière qui avaient pris du haschisch. Dans leurs hallucinations, ceux-ci voyaient le visage de Dieu et entendaient ses paroles saintes.

Robinson n’était guère avancé par ces constats. Il en savait un peu plus sur les effets de la drogue, mais ne voyait pas de quelle façon bien concrète elle pouvait agir dans le cercle de lecture de madame Pakenham. En définitive, ce sont les informations rapportées par madame Dupuis qui l’éclaira davantage.

Ce matin même, madame Dupuis avait décidé de venir d’elle-même au poste de police rencontrer Robinson. Elle avait donné comme prétexte que ce serait plus rapide de cette façon. En réalité, elle voulait savoir où travaillait Silas. C’était une femme curieuse, cela va sans dire. Lorsqu’elle pénétra dans la grande salle et demanda où se trouvait le bureau du détective Robinson, toutes les têtes se tournèrent vers elle en même temps. On n’était pas habitué à voir arriver une femme du monde dans ce sérail rempli d’hommes. Les policiers furent littéralement à ses pieds pour la servir.

Elle entra dans le bureau des détectives après avoir frappé. Robinson, comme à son habitude, grogna un « entrez » peu aimable. Lorsqu’il vit Rosalie, il en échappa presque ses feuilles des mains. Il se leva d’un bond pour aller l’accueillir et la présenter à ses deux adjoints, lesquels étaient totalement ravis de rencontrer enfin la « Rosalie du chef ». On alla quérir une chaise pour la faire asseoir. Rosalie sembla fière de son coup, de ses deux coups en fait. D’abord d’avoir pénétré la caverne de cet ours mal léché qu’était Robinson. Ensuite des découvertes qu’elle avait faites en rencontrant l’une de ses compagnes de pensionnat de qui elle était restée relativement proche malgré leurs divergences d’opinions.

— J’ai pu rencontrer Julie, une compagne avec qui je suis restée en lien malgré ma rupture avec le cercle de lecture de Catherine. 

— Comment cela s’est-il passé ? demanda Robinson. 

— Fort bien, ma foi. Elle m’a reçue avec amabilité et nous avons pu ressasser de vieux souvenirs ensemble. J’ai été capable de la mettre suffisamment en confiance pour qu’elle me parle de Kuklos

— Vous vous y êtes prise de quelle façon ?

— J’ai menti. Je lui ai dit que mon opinion commençait à changer sur le cercle de lecture de Catherine et que je voulais en savoir davantage avant de m’y engager. 

— Ce n’est pas beau de mentir, Rosalie.

— Ce n’est pas ce que vous faites tous les jours, vous, les détectives ? 

Les trois hommes pouffèrent devant le sens de la répartie de la femme. Rosalie continua.  

— J’ai pu en apprendre un peu sur ce qui se passait dans le salon de Catherine. Tout débute par une espèce de prière au dieu de la nature et de la forêt. 

— Le dieu de la forêt ? De qui s’agit-il donc ? 

— Julie savait peu de choses à ce sujet. Elle avait entendu une fois ou deux mentionner le nom de Bacchus, mais elle n’était pas certaine que ce fût toujours le même dieu. Il prenait parfois un autre nom. 

— Bacchus est le dieu romain des extases mystiques et des orgies. Les Grecs l’appelaient Dionysos, dit Leclerc qui ressortait sa vieille formation classique. 

— Après la prière, elles consommaient de la gelée verte. Elles avalaient le produit. Débutait alors la fantasia (c’est ainsi que les femmes appelaient le phénomène qui se produisait). Julie ne pouvait pas (ou ne voulait pas) en dire plus sur cette fantasia. Elle assura que c’était un phénomène tellement personnel qu’il fallait en faire l’expérience et me certifia que je serais enchantée de ses effets. La gelée verte procurait un état de bonheur comme elle n’en avait jamais ressenti  auparavant. Catherine leur affirmait que c’était parce que le dieu pénètre en elles et qu’elles devenaient elle-même le dieu. 

Après un moment d’arrêt, comme pour reprendre sa respiration après un séjour prolongé dans l’eau, Rosalie continua.

— Franchement, Silas, ce discours m’a semblé très, très bizarre. Pendant un moment, Julie se prenait pour un dieu ! Quand je lui ai demandé d’où venait cette idée, elle affirma que c’était une formule souvent utilisée par Catherine. Il y a une différence, disait-elle, entre les religions d’Orient et celles d’Occident. Ici, quand tu dis que tu es Dieu, on croit que tu es folle. En Orient, lorsque tu dis la même chose, on s’étonne de ce que tu ne le savais pas encore.

— Sans doute un discours bizarre, dit Robinson, mais qui explique certaines choses sur le comportement de cette secte. Par la force de son caractère, madame Pakenham a été capable d’enrégimenter vos compagnes dans une nouvelle religion qu’elle s’est inventée. 

— Peut-être pas « inventée », rétorqua Leclerc. Si l’on parle effectivement de Bacchus/Dionysos, il y a certaines similitudes entre la vieille religion grecque et Kuklos. On dit que Dionysos embrigadait seulement des femmes dans son cercle extatique. On les appelait les Ménades. On leur faisait prendre une drogue quelconque, peut-être même du haschisch qui existait déjà à l’époque, et elles devenaient délirantes. Elles partaient dans la forêt pour des cérémonies si effrayantes que même les guerriers ne voulaient pas y assister. 

— Mais d’où sors-tu donc tout cela, Leclerc ? 

— Je ne suis pas un spécialiste de la Grèce, mais quand j’ai lu certains extraits de Moreau de Tours sur la religion, cela m’a mis sur la piste. Au collège, j’avais un professeur passionné par la Grèce antique qui m’a fait aimer cette période. Je me suis donc remis à mes vieux livres. 

— Qui aurait pu dire que ces vieilleries nous serviraient aujourd’hui? dit Kelly qui tentait de suivre tant bien que mal les descriptions de Leclerc.

— Tu peux nous en apprendre davantage sur ces Ménades ? demanda le chef.

— Les Ménades étaient des femmes ordinaires, épouses ou mères, qui se transformaient en de tout autres femmes lors de ces cérémonies. Celles-ci se déroulaient sur une montagne, dans une forêt dense et dans l’obscurité de la nuit, à la lumière des flambeaux. Une musique bruyante se faisait entendre : des tambours et même de la flûte. Cette musique les excitait au point qu’elles se mettaient à danser. Pas n’importe quelle danse, pas une danse bien ordonnée, mais des danses violentes qui coupaient la respiration, secouant la tête en tous sens, échevelées, tourbillonnant sur elles-mêmes comme des toupies.

— En parlant de forêt, vous me faites penser à autre chose que Julie m’a dite. L’hiver, leur cérémonie avait lieu dans le salon de Catherine. Mais dès que le temps se réchauffait suffisamment, elles sortaient de la maison pour se rendre dans la forêt du Mont-Royal. C’était facile, car Pakenham Mansion avait pignon sur la rue Sherbrooke. De l’autre côté de la rue, il n’y avait qu’un petit chemin dans un champ qu’il suffisait de traverser pour s’engouffrer dans la forêt.

À ces mots, les trois détectives eurent un regard à la fois grave et complice. La forêt du Mont-Royal où se passaient des cérémonies de femmes délirantes. Se pouvait-il que ce soit une simple coïncidence si l’on y avait trouvé le cadavre d’un homme ? 

***

Robinson et Leclerc étaient maintenant arrivés chez Mary Ann Mooney. Ils tirèrent plusieurs fois la cloche, mais rien ne se produisit. À l’évidence, il n’y avait personne. Ils décidèrent d’entrer dans le magasin afin de revoir Thomas Mooney. Ils le trouvèrent, comme la dernière fois, derrière son comptoir en train de faire quelques classements. 

— Bonjour monsieur Mooney.

Mooney leva la tête avec un sourire de circonstance, croyant avoir affaire à un client. Mais son visage retomba aussitôt en apercevant les deux détectives.

— Bonjour messieurs… ? 

— Détective Robinson de la police de Montréal. Vous vous souvenez de moi ? Je suis venu vous voir il y a deux semaines à propos du décès de votre frère.

— Oui, bien sûr. Je me souviens maintenant. Je suis encore sous le choc. Nous avons enterré mon frère la semaine dernière. Vous auriez dû entendre les hommages à son sujet. Mon frère était très aimé, vous savez.

Robinson remarqua qu’effectivement Mooney portait des vêtements de deuil. Il avait également aperçu le crêpe noir à l’entrée.

— Permettez-moi de vous rendre mes devoirs de condoléance. D’ailleurs, nous voulions faire la même chose auprès madame Mooney. Nous avons sonné, mais elle ne semble pas être là.

— Non. Elle n’habite plus ici.

— Ah bon ! Et pourquoi donc ? Il aurait été normal, me semble-t-il, qu’elle reste proche de sa famille dans les circonstances ?

— Mary Ann n’a pas de famille. Elle est orpheline. Vous ne le saviez pas ?

— Non, nous ne le savions pas. Normal, car nous n’avons jamais pu parler avec elle depuis la mort de son mari. Ainsi, elle n’a même pas voulu rester proche de son beau-frère et de ses neveux ?

— Mary Ann est malade. Elle avait besoin de plus de soins que ce que je pouvais lui procurer. Elle est à l’hôpital maintenant.

— Elle a été si affectée par la mort de son mari ?

— Ma belle-sœur a toujours été une femme fragile. Mon frère était très protecteur envers elle. Il était son roc. Depuis qu’il n’est plus là, elle a perdu pied.

— Vous voulez dire que votre frère la maintenait sous sa coupe ?

Mooney réagit à l’expression de Robinson, au point d’arrêter de classer ses ouvrages (ce qu’il avait continué à faire depuis que les détectives étaient arrivés).

— Je n’aime pas beaucoup vos insinuations, monsieur… Robinson.

— Détective Robinson, si vous le voulez bien.

— Que voulez-vous dire par « maintenir sous sa coupe » ?

— Il me semble que Michael avait un grand ascendant sur sa femme. J’ai entendu dire qu’il gardait un contrôle serré sur tout ce qu’elle faisait.

— Qui vous a dit cela ?

— Peu importe. Allez-vous me contredire sur ce sujet ?

— Michael avait des exigences envers son épouse. Il était rigoureux dans sa propre vie. Il voulait que Mary Ann le soit aussi. De plus, comme je vous le disais, elle était fragile et avait tendance à tomber dans des crises de mélancolie. Il devait en prendre soin, la protéger.

— La protéger ? De qui ? De quoi ?

— La protéger d’elle-même.

— Elle avait des tendances suicidaires ?

— Je n’irais pas jusque-là. Mais Mary Ann avait des cycles. Pendant certaines périodes, elle allait bien. Puis à d’autres moments, elle se refermait sur elle-même et ne voulait plus voir personne. C’était très dur pour Michael. Il était souvent inquiet pour elle… Même lorsqu’elle avait ses bons moments.

— Que voulez-vous dire par là ?

— Quand elle vivait de bons moments, il lui arrivait d’avoir des idées extravagantes. Par exemple, quelques mois avant la mort de Michael, elle semblait aller très bien… Trop bien selon lui.

— Trop bien ?… Que voulez-vous dire ?

— Il m’a confié qu’il la trouvait changée, et même radieuse. Il ne l’avait jamais connue si épanouie.

— Étrange tout de même ! Cela aurait dû le réjouir plutôt quel’inquiéter.

— Cela l’inquiétait parce qu’il ne l’avait jamais vue ainsi. Il se demandait si ce n’était pas une facette différente de sa maladie. Elle semblait plus libre, plus indépendante. Il arrivait même qu’elle le contredise parfois.

— Et c’est mal de contredire son mari ?

— Pour mon frère, oui. Michael était un homme plutôt extrême dans ses idées. Il n’acceptait pas facilement que l’on ne pense pas comme lui, particulièrement en matière de religion.

— Et c’est ce qui se passait avec son épouse ?

— Je ne pourrais pas vous dire exactement ce qui se passait. Michael m’a avoué qu’elle critiquait la religion catholique. Elle trouvait toutes sortes de défauts à l’Église, en particulier du fait que tous ceux qui avaient autorité étaient des hommes.

— Et cela contrariait votre frère ?

— Évidemment. Qu’est-ce que vous pensez ! Sa femme était sur une pente dangereuse avec ses critiques et cela, Michael ne l’acceptait pas. Il voyait bien qu’elle se transformait d’une certaine façon. Depuis qu’elle était mariée avec lui, elle ne participait à aucune activité à l’extérieur sans lui ou du moins sans sa permission.

— Ce n’était plus le cas ?

— Pas depuis presque une année maintenant. Elle allait à une sorte de salon, comme les dames le faisaient en France. Des femmes se réunissaient pour discuter des livres qu’elles lisaient. Mary Ann était une grande lectrice.

— Et une poètesse aussi.

— Poète ? Si l’on veut. Mon frère avait insisté autrefois pour qu’on publie ses poèmes dans notre maison d’édition. Je croyais au début que nous allions perdre de l’argent, mais à mon grand étonnement, ses plaquettes se sont bien vendues.

— Donc, elle allait à ces rencontres avec la permission de son mari.

— Au début oui, mais cela n’a pas duré. Les rencontres se passaient en soirée. Michael lui avait fait de nombreuses recommandations pour sa sécurité.

— Et ensuite, les choses se sont gâtées ?

— C’est-à-dire qu’il s’est senti de plus en plus inquiet au sujet de ces sorties, surtout dans les quelques derniers mois. Lorsqu’elle revenait, souvent tard dans la nuit, Mary Ann était comme transformée. Il ne la reconnaissait plus.

— Transformée ?

— Mon frère n’aimait pas ces salons. Il n’avait pas réussi à faire parler Mary Ann à ce sujet. Elle lui tenait tête et ne voulait rien lui dire. Et Michael détestait cela.

— A-t-il essayé de la forcer à lui parler ?

— Ça non, jamais ! Ce n’était pas dans ses manières. Michael n’était pas un batteur de femmes si c’est ce que vous insinuez. Il a fait pression sur elle, c’est certain, mais elle n’a jamais rien cédé. Alors, il a voulu en savoir plus par lui-même. Il a appris que les dames se rassemblaient chez cette Catherine qui était l’amie de Mary Ann.

— Vous la connaissez ?

— Pas personnellement. Mais Michael la détestait. Elle le lui rendait bien, selon ses dires.

— Comment s’y est-il pris pour en connaître plus sur ce qui se passait ?

Mooney se remit à classer les documents et les ouvrages empilés sur le comptoir. Après un moment, il dit.

— Michael n’a pas voulu m’en dire plus.

— Vraiment ! Il ne vous a rien dit.

— Je ne suis que son frère après tout. Il ne me disait pas tout.

Robinson s’approcha de lui, lui prit les documents des mains, les déposa sur le comptoir et le fixa de ce regard qui pouvait être effrayant.

— Vous mentez !

— Je ne vous permets pas… dit Mooney en faisant un petit geste pour sortir de la bulle du détective.

Robinson continua à le regarder au point où il céda en baissant les yeux. Mooney reprit.

— C’est-à-dire que…

— C’est-à-dire que… quoi ? insista lourdement le chef d’une voix ferme.

— Il a voulu en savoir plus sur cette engeance qui se faisait appeler Kuklos. Et il s’est mis à espionner son épouse. Il l’a suivie un jour pour découvrir que les rencontres se passaient dans la Pakenham Mansion. Je ne sais pas si vous êtes au courant de la relation difficile entre Terrence Pakenham et mon frère ?

— Assurément.

— Vous comprenez jusqu’à quel point Michael pouvait être furieux.

— Qu’a-t-il donc fait, monsieur Mooney ? Allez-vous enfin me le dire ? Je vous préviens que si vous retenez des informations importantes pour l’enquête, vous pourriez le regretter.

— Michael m’a confié qu’il irait au fond de cette histoire. Il était devenu obsédé par ce qui se passait au Pakenham Mansion. Lorsqu’il espionnait la résidence, il ne pouvait pas savoir ce qui arrivait derrière les portes closes. Cela l’enrageait. Après un certain temps, les femmes se sont mises à sortir pendant la nuit. Elles partaient se changer dans le manoir McTavish. En sortant de là, elles étaient drôlement attifées, avec de grandes robes blanches, attachées à la taille par une ceinture de chanvre, une peau de chèvre sur les épaules et les cheveux détachés. Elles partaient en une sorte de procession dans la forêt du Mont-Royal éclairées seulement par des flambeaux de bois résineux pour je ne sais trop quel rituel.

— Qu’a-t-il fait alors ?

— La première fois qu’il a découvert le rituel, rien. Il savait qu’il se ferait remarquer s’il les suivait. C’est alors qu’il me confia sa « brillante idée ». Il allait se déguiser comme elles et les suivre. Elles ne s’apercevraient pas de sa présence, car elles marchaient comme des somnambules dans ces moments-là. Elles suivaient leur chef comme des moutons.   

— Le chef, c’était madame Pakenham ?

— Évidemment, et cela inquiétait encore plus mon frère. Il était convaincu que Mary Ann avait été subjuguée par cette femme, puis qu’elle était tombée dans sa secte religieuse. Il lui fallait donc en savoir plus.

— Pourquoi ne pas m’avoir averti à ce sujet ? Cela aurait pu faire progresser notre enquête si vous l’aviez dit avant.

— Je devais protéger l’honneur de mon frère, de ma famille. Qu’est-ce que les gens auraient pensé s’ils avaient su que mon frère espionnait son épouse en se déguisant en femme ?

— Protéger l’honneur de la famille au détriment de la vérité ? 

— Pourtant, j’ai bien tenté de le dissuader. Je lui ai dit que ce n’était pas une chose à faire. D’une part, il était fort déloyal d’agir ainsi envers son épouse et d’autre part, ce pouvait être dangereux. Personne ne savait ce qui se passait lors de ces rituels en dehors de celles qui y participaient.

— Comment vous a-t-il répondu ?

— Il m’a répondu : « ne t’en fais donc pas avec cela. Ce ne sont que de faibles femmes. Que peuvent-elles bien me faire ? »