Carcajou-Chapitre 18

Le stage, cette sorte de diligence tirée par quatre chevaux canadiens, venait de traverser la rivière Saint-Maurice sur un horse boat. Robinson avait déjà franchi un peu plus de la moitié de la distance entre Montréal et Québec. Il était parti très tôt la veille (à quatre heures) de la Place de la Douane, avait passé le turnpike du Bout-de-l’île, la barrière à péage de l’est de l’île de Montréal, avait traversé la Rivière-des-Prairies, s’était arrêté à Berthier pour un repas et était arrivé en soirée à Trois-Rivières où il avait passé la nuit. La diligence faisait maintenant route vers Québec et elle allait bon train sur le chemin du Roy.

La rencontre avec Thomas Mooney avait révélé un nouvel aspect du meurtre de son frère qui venait éclairer ce qui jusqu’alors était resté obscur. Michael avait voulu espionner son épouse et pour ce faire, il s’était déguisé en femme. Il avait suivi la horde de Kuklos dans la forêt du Mont-Royal. Que s’était-il passé cette nuit-là sur la montagne ? Et surtout, qu’était-il advenu de Mary Ann Mooney qui avait assurément participé à ces événements ? Quel rôle y avait-elle joué ? Après avoir insisté auprès de Mooney, les détectives avaient réussi à lui faire dire dans quel établissement sa belle-sœur avait été hospitalisée. Comme il n’existait plus d’asile pour les aliénés mentaux à Montréal, il avait décidé de l’envoyer à Québec, au Quebec Lunatic Asylum, que les gens là-bas appelaient communément l’Asile de Beauport. 

Après une courte investigation, Robinson avait appris que l’Asile de Beauport était tenu par l’un de ses amis, le Dr Joseph Morrin. Il ne l’avait pas revu depuis cinq ans, c’est-à-dire depuis une enquête qu’il avait menée à Saint-Charles. Il était revenu à Québec, avait été maire de la ville et y avait fondé avec deux autres collègues cet asile pour aliénés mentaux. Robinson lui avait aussitôt envoyé un télégramme demandant de pouvoir rencontrer cette patiente. La journée même, le Dr Morrin lui avait répondu par la même voie que cela lui ferait plaisir de l’accueillir.

La diligence était chargée. Les voyageurs avaient empilé sur le toit leur bagage qui se composaient essentiellement de nourriture : petit baril de lard, rôtis de porc, pommes de terre, pain de ménage, mélasse, etc. La plupart des passagers étaient des politiciens qui retournaient au parlement du Canada-Uni à Québec afin d’assister à une session législative. Arrivé à Québec, le député louait une chambre dans une maison privée; il se nourrissait lui-même. À cette époque, un député ne recevait aucun salaire pour sa charge. 

Robinson n’aimait pas voyager en diligence. Trop de promiscuité. Il était obligé de faire un minimum de conversation avec des voyageurs trop proches de lui. Rapidement, il s’enferma dans son monde en faisant semblant d’admirer le paysage (il choisissait toujours une place près d’une fenêtre). Il aurait préféré prendre le steamboat, plus confortable, mais ce moyen de transport était moins rapide que la diligence. En stage, il serait à Québec vers huit heures du soir, alors qu’il serait arrivé une journée plus tard en bateau. Or, il devait se presser. Les informations des derniers jours avaient donné un second souffle à son enquête qui était à ce moment-là rendue presque au point mort. 

La veille, le voyage étant bien entamé, Robinson s’était endormi, la tête sur le chambranle de la vitre du stage. Il avait rêvé au carcajou. Il chassait dans une forêt dense avec son grand fusil, vêtu comme le vieux Télesphore. La forêt avait quelque chose de mystérieux, voire de dangereux. Ses sens étaient aux aguets. À un moment, il arriva auprès d’un arbre où se trouvait un piège de trappeur. En s’approchant, il s’aperçut que le piège s’était refermé sur une patte d’animal. Mais il n’y avait pas d’animal, seulement le reste de la patte. Elle avait été rongée par son propriétaire afin de pouvoir s’extirper du piège. Il ne connaissait pas beaucoup la forêt, mais il savait qu’il y avait très peu d’animaux capables de faire cela. Le carcajou en était un. Il sentit immédiatement le danger et empoigna son fusil, prêt à faire feu. Il fit un tour d’horizon pour tenter de trouver l’animal sauvage, sans succès. Il sentit monter l’anxiété en lui. 

Le carcajou avait une très mauvaise réputation lorsqu’il se sentait pris au piège ou attaqué. Il était plus petit que ses adversaires la plupart du temps, mais il avait souvent le dessus dans la lutte. En tendant l’oreille, il entendit des chants plus loin dans la forêt. Il s’approcha en essayant de faire le moins de bruit possible. Il arriva enfin à une petite clairière et il eut droit à un spectacle bizarre : des femmes dansaient en rond en chantant au rythme d’un tambourin joué par… le carcajou blessé. De temps à autre, le carcajou leur criait : « Mes sœurs, je vous ai apporté un cadeau. Mais pour le recevoir, il faut danser ». 

Le rêveur voulut leur crier de se méfier, car le carcajou était dangereux, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il décida d’épauler son fusil afin de tuer le carcajou. En levant la tête, il s’aperçut que ce dernier avait disparu. Les femmes continuaient à danser, mais de façon désordonnée cette fois, en tourbillonnant. Elles avaient cessé de chanter tellement la danse leur coupait le souffle. Elles secouaient la tête en tous sens, échevelées. Elles étaient devenues hystériques et leurs yeux se révulsaient. 

Soudain, il entendit des branches craquer derrière lui. En se retournant, il vit l’animal à quelques pas seulement qui le regardait d’un air féroce. C’était bien le carcajou. Il lui manquait une patte. Son moignon était toujours sanguinolent. Toutefois, sa gueule ouverte aux canines acérées comme des poignards ne laissait aucun doute sur ses intentions. Habituellement, le carcajou possède de petits yeux bruns donnant une impression de douceur et même de tendresse. Pas cette fois ! Ses yeux étaient démesurément grands et rouges. Robinson porta immédiatement son fusil à l’épaule et fit feu. Rien ne se produisit. Il n’était pas armé. À l’instant où le carcajou chargeait, il se réveilla.

Le passager regarda autour de lui, hébété. Il se rendit compte qu’il était toujours dans la diligence et que les autres le toisaient comme s’il était un revenant.

— Ça va, monsieur ?

— Oui, oui, ça va ! 

— Vous avez crié.

— J’étais attaqué par un carcajou. Vous auriez crié vous aussi.

Les autres passagers se mirent tous à ricaner en même temps.

— Vous êtes un chasseur ?

— En quelque sorte, oui.

Robinson ne semblant pas vouloir aller plus loin dans cet échange de bons mots, les passagers se tournèrent l’un vers l’autre pour continuer la conversation interrompue par le réveil brutal de leur voisin. Le détective regarda défiler le paysage de la rive nord magnifique en cette saison. Il se mit à faire le point sur ce qu’il venait de vivre dans son rêve.

L’apparition du carcajou pouvait être mise en relation avec les circonstances de la mort de Mooney. Il se rappela la seconde conversation qu’il avait eue avec le vieux Télesphore sur la Place du Marché. Quelques éléments de son rêve étaient directement puisés dans l’une des légendes naskapies que le vieil homme lui avait racontées. Au surplus, le vieux trappeur lui avait répété ce qu’il entendait parfois de sa cabane en provenance du manoir McTavish. Dans son langage coloré mâtiné de légendes, le vieux Télesphore affirmait entendre le son d’un tambour, des chants et même des clameurs : « le cri d’une dame blanche », disait-il. Or, le détective savait maintenant pour l’avoir entendu plus d’une fois que cette chouette poussait un cri qui ressemblait à celui d’un être humain. Déjà, avant d’en connaître plus sur Kuklos, Robinson avait reçu ce témoignage comme étant la confirmation d’événements étranges qui se produisaient de temps à autre dans la forêt. Il avait maintenant la quasi-certitude qu’il s’agissait du rituel instauré par madame Pakenham avec les femmes de Kuklos

Leclerc, son adjoint, avait confirmé un autre élément de ce rituel. Il avait retrouvé dans ses vieux livres d’autres renseignements sur les Ménades. Ces femmes étaient menées en procession dans la forêt par le dieu Dionysos pour y faire des orgies et se mettre en transe. Les Ménades n’étaient pas de simples femmes hystériques sous l’influence de la drogue. Elles étaient possédées par leur dieu. Celui-ci leur demandait même parfois des sacrifices. En proie à la folie sacrée, elles se précipitaient sur des animaux spécialement choisis pour ces sacrifices, s’en saisissaient et les mettaient en pièce, puis déchiraient à belles dents leur chair sanguinolente et la dévorait toute crue. 

La diligence s’arrêta à Deschambault pour le dîner. Il fallait se presser car l’on n’avait qu’une demi-heure pour engouffrer le repas. Le stage repartit de plus belle, ne voulant pas être en retard.

En soirée, la diligence arriva enfin à Québec. Le voyage avait été long et les voyageurs étaient fourbus. La plupart avaient décidé de prendre une chambre pour la nuit à l’hôtel Blanchard, là où s’arrêtait la diligence pour la fin du voyage, sur la place de la Basse-Ville. C’est également ce que s’apprêtait à faire Robinson lorsqu’il aperçut en descendant du véhicule la haute silhouette du Dr Morrin. Ce dernier s’approcha tout sourire pour venir lui serrer la main chaleureusement. Il était vraisemblablement heureux de le revoir et Robinson aussi. 

Le Dr Morrin était grand et portait haut un front dégarni, un nez droit et des traits réguliers qui lui donnaient un air de noblesse, même s’il n’appartenait pas à l’aristocratie, loin de là. Il était né dans un petit village d’Écosse, ses parents étant arrivés sans le sou au Canada alors qu’il n’avait que six ans. Encore tout jeune, il avait fait sa médecine alors qu’il était dans l’armée. Il était élégamment vêtu de noir et portait le col dur, comme autrefois. Il n’avait pas beaucoup vieilli, se dit le détective. Il l’avait connu à la faveur d’une enquête sur deux crimes horribles commis dans le village de Saint-Charles. À l’époque, le Dr Morrin était maire du village et juge de paix en plus d’exercer sa fonction de médecin. C’est lui qui avait demandé à son ami Ermatinger (qui était déjà surintendant de la police de Montréal) de lui envoyer un policier pour enquêter. Robinson avait alors une excellente réputation de détective privé. C’est pourquoi le surintendant avait décidé de l’envoyer là-bas. Les deux hommes s’étaient immédiatement plu. Robinson n’avait jamais rencontré un médecin aussi compétent capable de se garder à la fine pointe des connaissances médicales du temps. Et cela n’avait vraisemblablement pas changé. 

— Bonjour Robinson. Quel plaisir de vous revoir ! Ça fait longtemps.

— Cinq ans, je pense.

— Oui, c’est cela : cinq ans. Nous avons donc beaucoup de choses à nous raconter. Je vous garde pour le souper.

— Avec plaisir. Laissez-moi déposer mes bagages à l’hôtel et je suis à vous.

— Vous n’êtes pas sérieux ! Vous allez venir chez nous pour le souper et pour dormir.

— Je ne voudrais pas vous déranger et surtout déranger votre grande famille. Au fait, comment vont les enfants ?

— Fort bien, je vous assure. Véra, la plus vieille, est mariée depuis deux ans maintenant, je vais être grand-père bientôt. Timothée est parti faire des études de médecine à Édimbourg. Comme vous le voyez, ils ont laissé de la place pour que je puisse recevoir des invités.

— Mon Dieu, que le temps passe !

— À qui le dites-vous ! Allons, venez. J’ai ma calèche là-bas qui nous attend.

Le Dr Morrin prit le sac de Robinson. Ce dernier le suivit jusqu’à la calèche que le docteur conduisait lui-même. La ville était belle, illuminée çà et là par les becs de gaz qui éclairaient la route montant vers la Haute-Ville. Ils longèrent les murs de la citadelle et s’engagèrent sur le chemin Saint-Louis qu’on appelait aussi Grande-Allée. En chemin, le docteur montra à Robinson les quelques espaces laissés vacants par le grand incendie de 1845. Ce fut un été particulièrement dévastateur et meurtrier. Il y avait eu un premier incendie dans le faubourg Saint-Roch qui avait jeté à la rue près de 22 000 personnes. Puis un second quelques semaines plus tard qui était venu toucher les faubourgs Saint-Jean et Saint Louis. Cinquante personnes étaient mortes dans ce dernier incendie. Avec les épidémies de choléra et de typhus durant la même période, la ville avait particulièrement souffert. 

Finalement, ils arrivèrent à la résidence du Dr Morrin. C’était un magnifique cottage de style Regency excentrée de la vieille ville, presque en campagne. Elle était entourée d’un luxuriant jardin à l’anglaise. La façade, protégée par des briques d’Écosse, était ceinte d’une galerie couverte, prolongeant judicieusement la maison vers l’extérieur. Les quatre portes-fenêtres qui encadraient la porte d’entrée offraient une vue sans pareille sur le boisé. De l’intérieur de la maison, elles permettaient d’accéder de plain-pied à la galerie. Le jour, les pièces devaient être particulièrement lumineuses.

— Je vous fais entrer. Laissez-moi quelques minutes pour dételer mon cheval et je suis à vous.

Lorsqu’il fut entré, Robinson eut tout le loisir de contempler le décor de style britannique Adam, bien éclairé par des lampes au kérosène ouvragé au plafond et des appliques murales en cuivre. Dès le hall d’entrée, on apercevait une imposte en trois parties par où devait s’infiltrer la lumière. Les chambranles des portes étaient ornés de moulures sculptées de rosaces. Le hall devait desservir le salon, la salle à manger, le boudoir, une chambre à coucher principale, comme dans toutes les grandes demeures. Le hall se terminait par une cloison polygonale dont la porte centrale s’ouvrait sur le couloir de service qui devait donner accès aux pièces des domestiques, si tant est qu’il y en eût. Le Dr Morrin aimait bien le confort, mais il n’avait pas la prétention d’un m’as-tu-vu. Robinson aurait été étonné qu’il y eût d’autres domestiques qu’une gouvernante pour les enfants et une cuisinière. Au fond du couloir, on pouvait apercevoir un sobre escalier donnant accès aux chambres à l’étage. 

— Je m’excuse de vous avoir fait attendre, mon cher ami. Si vous le voulez bien, nous allons immédiatement passer à la salle à manger. Vous devez être affamé après ce long voyage.

— Si vous le permettez, j’irais me rafraîchir un peu avant de vous rejoindre.

— Évidemment, vous avez raison. Je suis impardonnable. J’ai tellement hâte de bavarder avec vous que j’en oublie mes bonnes manières. Je vais vous montrer votre chambre. De l’eau fraîche vous y attend déjà.

Tous deux montèrent l’escalier et entrèrent dans la chambre qui avait été celle de Véra.

— Je vous prie de m’excuser pour la décoration. C’était la chambre de ma fille. Je ne l’ai pas encore fait aménager comme chambre d’amis.

La chambre était peinte en tons mordorés qui, conciliés aux tapis persans et aux quelques gravures au mur, conféraient à la pièce chaleur et raffinement. On trouvait quelques beaux objets de porcelaine anglaise sur les deux meubles de chevet recouvert de tricots sans doute brodés par Véra elle-même. Une étagère chargée de livres était adossée au mur aveugle. Robinson prit le temps de faire ses ablutions, de changer de chemise et de cravate, puis il redescendit au premier étage.

La salle à manger était à l’avenant par rapport au reste de la maison. On trouvait une belle table ovale à pieds de lion entourée de six chaises de style victorien, deux buffets en acajou finement ouvragés, un tapis de Perse du meilleur goût et des gravures anciennes sur les murs. Le Dr Morrin avait toujours été un amateur de belles choses.

Le repas fut évidemment délicieux avec ses différents services allant du potage à l’entrée de veau en passant par le poisson, le tout accompagné d’un délicieux vin de Bordeaux. C’était la cuisinière qui venait les servir directement en tablier de cuisine. Pas de formalités chez le Dr Morrin. Pendant le repas, la conversation porta sur ce qui avait été la vie de l’un et l’autre depuis cinq ans. Inévitablement toutefois, la conversation gravita autour des événements qui s’étaient produits au village de Saint-Charles alors que le docteur y était juge de paix.

— Vous savez, Robinson…

— Vous pouvez m’appeler Silas. Cela me ferait grand plaisir.

— D’accord, Silas. Alors vous pouvez m’appeler Joseph. Je voulais vous dire que j’ai des souvenirs encore frais des crimes du manoir Debartzch.

— Je n’en doute pas. Ces meurtres n’étaient pas ordinaires.

— Nous y avons fait du bon travail ensemble. C’est simplement malheureux que vous n’ayez pas pu trouver le coupable.

Robinson resta un moment silencieux. De toute évidence, il ne voulait pas s’étendre sur le sujet. Il demanda.

— Le surintendant Ermatinger ne vous en a jamais parlé ?

— Non, jamais. Je ne l’ai pas questionné non plus. J’ai supposé que s’il ne voulait pas donner suite à l’enquête, il avait ses raisons. En tous les cas, le village est resté marqué par ces événements.

— Est-ce que vous êtes parti pour cette raison ?

— Non. Je ne dirais pas cela. Les enfants s’ennuyaient de la ville. De plus, on m’avait sollicité pour revenir à Québec afin de fonder l’École de médecine. Vous savez qu’elle est maintenant devenue la Faculté de médecine de la nouvelle Université Laval créée l’année dernière ?

— Ah, je ne savais pas. Je me souviens comment vous aviez beaucoup d’intérêt pour les derniers développements de la médecine.

— C’est toujours vrai. Mais avec mon rôle d’échevin de la ville depuis quelque temps, j’ai moins le loisir de me tenir à jour… Nous passons au salon pour le café, mon cher Silas ?

Les deux hommes se levèrent, s’acheminèrent vers la porte d’en face et se retrouvèrent dans le salon, tout aussi plaisamment meublé que le reste de la maison. Maintenant assis dans des fauteuils confortables et le café servi, Robinson jugea que le moment était approprié pour aborder le sujet principal de sa venue à Québec.

— Docteur… Joseph… C’est évidemment avec un réel plaisir que je suis venu vous voir afin de renouer avec vous. Toutefois, mon télégramme vous annonçait un autre but pour ma visite.

— Il s’agit de l’une de mes patientes n’est-ce pas ? Mary Ann Mooney.

— Effectivement. J’ai appris qu’elle est hospitalisée à l’Asile de Beauport.

— Elle est arrivée ici sur la recommandation de son beau-frère. Je suppose que si vous êtes venu jusqu’ici pour la voir, c’est qu’elle a des problèmes avec la justice ?

— Des problèmes ? Peut-être. Je ne sais pas encore. Une chose est certaine : je dois la rencontrer. Est-elle suffisamment rétablie pour que je puisse lui parler ?

— Je ne crois pas être en mesure d’utiliser le terme de « rétablissement » dans son cas. Ce qu’elle a comme maladie est sans doute chronique.

— Est-elle vraiment folle ?

— Ce n’est pas un mot que j’aime utiliser. La folie est un terme qui n’a rien de médical. La plupart de mes collègues préfèrent parler d’aliénation mentale. Mais encore là, je trouve que l’expression n’est pas suffisamment nuancée. Il n’y a pas une seule sorte d’aliéné mental. En fait, il y a de nombreuses différences entre les aliénés et en conséquence, ils doivent être traités différemment.

— Si je comprends bien, le bain de glace n’est pas approprié pour tous vos patients ?

— Dieu du ciel, non bien sûr ! C’est une thérapie de dernier recours pour les cas les plus graves : mais ce n’est certes pas la bonne méthode pour traiter la maladie de madame Mooney.

— Et qu’a-t-elle donc au juste ?

— Difficile à dire. Un médecin français, Bénédicte Morel, vient tout juste d’écrire un livre à ce sujet. Il appelle « démence précoce » un type de maladie mentale qui ressemble à ce que madame Mooney éprouve. Dans ce type de cas, le patient est atteint d’une forme de stupeur qui se caractérise par de l’indolence. On trouve aussi de l’énervation, à savoir une perte des forces morales et physiques due à un relâchement de la tension nerveuse. Morel décrit également d’autres symptômes : un désordre de la volonté et de la mélancolie.

— Comment se fait-il qu’elle soit atteinte de cette maladie si jeune ? Les aliénés mentaux sont généralement beaucoup plus vieux, me semble-t-il.

— Vous avez raison. Mais la démence précoce apparaît chez des sujets plus jeunes, généralement autour de 15 à 18 ans. C’est vraisemblablement le cas de madame Mooney. Elle était sans doute déjà atteinte au moment de son mariage.

— Sa famille ne s’est aperçue de rien ?

— Elle n’a pas de famille. Ses parents sont morts à quelques années d’intervalle. À 15 ans, les Sœurs de la congrégation de Notre-Dame l’ont recueillie. Heureusement, car elle n’avait plus personne pour s’occuper d’elle.

— Comment savez-vous tout cela ?

— Parce qu’elle me la dit. Nous avons parlé ensemble.

— Elle est donc capable de s’exprimer clairement ?

— Bien sûr. Dans ses moments de lucidité, elle montre une excellente faculté de raisonnement. Je m’avancerais même à dire qu’elle est d’une intelligence au-dessus de la moyenne.

— Surprenant, non ?

— Pas dans les cas de la démence précoce, on a vu des patients qui pouvaient entendre des voix et avoir des hallucinations visuelles une journée et le lendemain se comporter tout à fait normalement en société. Certains réussissent même dans des métiers réputés difficiles.

— Ces patients sont-ils en mesure de se rappeler les moments où ils étaient en crise ?

— Pas toujours. C’est là que la maladie reste mystérieuse. Il peut arriver que le patient se souvienne des voix qu’il entend et qu’il soit même convaincu que ces voix soient réelles. Par contre, dans certains moments de crise aiguë, il peut devenir amnésique. 

— C’est-à-dire ?

— « Amnésique » veut dire : frappé d’amnésie. Il ne se souvient de rien.

— Est-ce le cas de Mary Ann ?

— Difficile à dire. Autant peut-elle être diserte lorsqu’il est question de parler de son passé ou encore de sa vie comme épouse, autant se referme-t-elle comme une huître sur ce qui a pu l’amener ici. Il s’est passé sûrement un événement grave qui l’a mise dans l’état de mélancolie dans lequel je l’ai trouvée lorsqu’elle est arrivée. Elle était complètement anéantie et cela a demandé beaucoup de soins pour qu’elle revienne enfin à la vie.

— Comment avez-vous fait ?

— Je suis très réfractaire aux méthodes trop violentes pour faire revenir mes patients à la raison. Vous savez qu’il se pratique encore aujourd’hui la « thérapie de la mort imminente » ? On met le patient dans une situation où il est convaincu qu’on le tuera. Certains médecins pensent que cela produit un choc salutaire. Pas moi ! Je préconise plutôt des bains relaxants, un peu de sédatifs et surtout une attention humaine et des conversations les plus chaleureuses possibles pour les personnes atteintes de démence précoce. 

— Si je comprends bien, il me sera donc possible de parler à Mary Ann ?

— Sans aucun doute. Elle est actuellement dans une phase clairvoyante. Mais au fait, je ne vous ai pas demandé ce que vous lui vouliez ? 

— J’ai des questions à lui poser à propos de la mort de son mari. Les policiers ne l’ont encore jamais rencontrée et je comprends mieux pourquoi maintenant. Est-elle au courant du décès de son mari ? 

— Oui, bien sûr. En définitive, je me demande si ce n’est pas l’élément déclencheur de sa crise de mélancolie.

— Peut-être, en effet. 

— Vous pensez qu’elle pourrait vous être utile dans votre enquête ? 

Robinson regarda le Dr Morrin en se demandant ce qu’il pouvait lui révéler à propos de son enquête. 

— Comme vous le savez, Joseph, je suis un enquêteur minutieux et prudent. Je ne veux jamais rien tenir pour acquis sur un sujet à moins d’avoir un bon degré de certitude. Mais je dois vous avouer que je considère Mary Ann Mooney comme la principale suspecte dans la mort de son mari. Cela vous semble-t-il plausible ? 

Le Dr Morrin prit un certain temps pour réfléchir à ce qu’il allait répondre.

— Plausible ? Oui. Un malade atteint de démence précoce peut être imprévisible et même parfois violent, bien que sa violence se dirige davantage sur lui-même que sur les autres. Il peut arriver toutefois que ses hallucinations l’amènent à vouloir se défendre contre un ennemi imaginaire. Alors, il peut être violent. Pour madame Mooney, cela me semble difficile à croire. Quand vous allez la voir, vous comprendrez. C’est un petit bout de femme au visage d’ange. Dans son état normal, elle peut converser avec vous avec beaucoup d’affabilité sans que vous vous doutiez de sa maladie. On lui donnerait le bon Dieu sans confession, comme le diraient mes collègues catholiques. 

— Vous savez comme moi, Joseph, que les apparences peuvent souvent être trompeuses. 

— Certes, évidemment. Je vous accompagnerai demain à l’Asile de Beauport afin que vous puissiez la rencontrer et parler avec elle.

Sur ces dernières paroles, les deux hommes se levèrent, se saluèrent et se quittèrent pour aller se coucher dans leur chambre respective.