Carcajou-Chapitre 19

La mort d’Orphée

Robinson et le Dr Morrin étaient partis tôt le lendemain matin dans la carriole couverte du docteur. Heureusement, car une pluie fine avait commencé à tomber. Pendant le trajet entre la résidence et l’Asile de Beauport, le docteur raconta à Robinson comment le traitement de la maladie mentale avait fait des progrès depuis quelques années. Lorsqu’il avait ouvert l’Asile, il avait fallu aller chercher les malades dans les hôpitaux et les prisons. Les hommes que l’on extirpait de ces geôles étaient particulièrement mal en point. On les avait gardés dans des loges insalubres. Ils étaient à peine nourris. Lorsqu’ils faisaient des crises, on les isolait en les attachant à leur lit et l’on attendait qu’ils se calment ou bien qu’ils s’endorment. 

L’Asile de Beauport avait été conçu d’une manière toute différente. Les malades vivaient dans un cadre où régnait l’ordre, la propreté et la décence. Les femmes évidemment séparées des hommes couchaient dans des dortoirs, ce qui avait pour effet de les socialiser. On faisait faire aux malades des activités qui leur plaisaient en général, les hommes coupant du bois et les femmes s’occupant du jardinage. Ils avaient des loisirs, jouaient aux cartes, au backgammon ou à la bagatelle. On fournissait des livres à ceux ou celles qui préféraient lire et du papier et des crayons à ceux ou celles qui voulaient écrire. C’était d’ailleurs le cas de Mary Ann Mooney. L’activité qu’elle préférait par-dessus tout était de noircir des feuilles et des feuilles de papier dans des cahiers qui commençaient à s’accumuler chez le Dr Morrin. Comme Robinson se montra intéressé, il sortit l’un de ces cahiers de sa besace et le lui tendit. 

— Vous serez déçu!

— Ah bon! Pourtant Mary Ann est une poètesse, non?

— Oui, c’est certain. Il fut un temps où elle publiait des œuvres agréables. J’en ai lu quelques-unes d’ailleurs. Mais… Lisez plutôt ceci.

Le détective tourna plusieurs pages du cahier. Elles étaient toutes remplies d’une belle écriture qui aurait pu être agréable. Sauf qu’il y avait un hic : un seul poème, toujours le même, était reproduit page après page :

Faire curée du bouc qu’on égorge et qu’on saigne, 

Manger sa chair vive. 

Ô joie ! 

Faire passer en moi l’immortelle vitalité du Dieu.

— Qu’est-ce que cela signifie à votre avis ? Demanda le Dr Morrin. 

— Je ne sais trop. Mary Ann semble obsédée par le dieu de la secte qu’elle a fréquentée chez Madame Pakenham. Vous en a-t-elle déjà parlé? 

— Non, pas vraiment. À peine quelques allusions. Elle ne m’a pas fait de réelles confidences. Comme je vous le disais, elle se contente de livrer des bouts de son passé plus ancien. Pour ce qui est des événements récents, elle évite d’en parler. J’espère que vous obtiendrez plus de résultats que moi.

La calèche s’approcha bientôt du Quebec Lunatic Asylum. Un chemin de terre conduisait jusqu’à l’immeuble 

— C’est plus grand que ce que je croyais. 

— Il le fallait bien. Nous avons près de 250 pensionnaires, en plus des gardiens, des gardiennes et des servantes qu’il faut loger. Nous sommes déjà à l’étroit depuis l’agrandissement. 

Le bâtiment était en effet des plus imposants. Construit de façon fonctionnelle, sans fioriture aucune, il se présentait comme un vaste rectangle derrière lequel on pouvait apercevoir une annexe tout aussi massive. Au centre, un grand clocher surmontait une entrée qui ressortait d’une bonne cinquantaine de pieds du bâtiment principal. On apercevait une série d’une douzaine de fenêtres sur deux étages. 

Le paysage était superbe, plein d’arbres matures. Le terrain se prolongeaient dans un champ de culture derrière lequel on pouvait apercevoir en arrière-fond le fleuve Saint-Laurent et l’île d’Orléans. Ce devait être un milieu agréable où vivre, n’eût été les maladies terribles dont étaient affectés ses occupants. La calèche longea un groupe de cinq ou six hommes qui maniaient des haches, en train de couper du bois. Ils étaient vêtus comme des ouvriers ordinaires. Un homme se tenait un peu en retrait, vêtu différemment, et les observait. 

— Comme vous le voyez, on occupe les hommes les moins malades afin qu’ils aient l’impression de mener une vie plus ou moins normale. 

Après que les deux hommes eurent pénétrés dans l’édifice, le Dr Morrin se mit à décrire par moult gestes les espaces de l’asile. 

— Le bâtiment se divise en deux parties d’égale superficie, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes. Chaque section compte dix pièces : huit d’entre elles servent de chambres pour les patients ; une autre de chaque côté sert de salle de toilettes et une autre encore, dans le quartier des femmes, sert de cuisine et de salle de lavage. Dans la section des hommes, l’une des chambres loge les gardiens. Vous voyez, des passages ont été modifiés afin d’y installer les appartements du surintendant et de la matrone, qui sont mari et femme. Là-bas, chaque section est plus longue que large ; elle est traversée par un corridor donnant sur un petit hall, chacun étant sous la surveillance d’un gardien du même sexe que les malades. La libre circulation des malades est d’usage, de même que la vie de groupe à la cuisine. Enfin on trouve au fond un « salon des lunatiques » pour les cas les plus graves, quelques day-rooms ainsi que deux réfectoires. Nous allons rencontrer madame Mooney dans l’un des deux parlors aménagés pour les visites.

Arrivé au parlor, le Dr Morrin ouvrit la porte et y pénétra suivi de Robinson. La pièce était relativement petite et, avec sa table et ses chaises droites, elle ressemblait étrangement à une salle d’interrogatoire. Mary Ann Mooney était déjà assise sagement à la table et écrivait quelque chose dans son cahier. Il y avait bien une fenêtre sans barreaux, mais qui ne s’ouvrait pas cependant. Robinson s’assit sur l’une des chaises de l’autre côté de la table. Quant au Dr Morrin, il resta debout.

La femme leva la tête vers les deux hommes. Elle était jeune, peut-être 22 ou 23 ans. Elle était d’un petit gabarit, moins frêle toutefois que ce à quoi Robinson se serait attendu. Son visage avait gardé quelque chose d’enfantin avec de grands yeux bleus, un petit nez mutin, une bouche mince, un menton un peu trop pointu. Elle n’était pas coiffée et ses cheveux châtains retombaient, tout raides, sur le front et les côtés de la tête. Elle était vêtue de noir à l’exception d’une ceinture et d’une collerette blanche. Il s’agissait sans doute de l’uniforme de l’Asile. 

— Bonjour madame Mooney. 

La femme regarda le Dr Morrin avec un léger sourire. 

— Bonjour docteur. Vous savez que je ne m’appelle pas Mooney, mais Curan. Vous le savez n’est-ce pas ? Mooney est le nom de mon mari et non le mien. 

— Vous allez bien aujourd’hui? demanda le Dr Morrin sans tenir compte de sa remarque. 

— Oui, certainement. Malgré le fait qu’il pleuve, c’est une belle journée. 

— Vous vous souvenez. Je vous ai parlé d’un détective qui viendrait de Montréal pour vous voir. Je vous présente le détective Silas Robinson. 

— Bonjour monsieur. 

— Bonjour Mary Ann. Il y a un bon bout de temps que je veux vous rencontrer.

— Ah oui ?

— Bien sûr.

Sur ce, le Dr Morrin prit la troisième chaise près de la table et se recula le plus possible dans le coin de la pièce. Il ne voulait surtout pas que sa présence interfère dans la conversation. 

— Pourquoi voulez-vous me voir ? 

— Parce que vous m’intéressez. 

— Ah bon ! D’habitude, je n’intéresse personne. 

— Pas même votre mari ? 

Le visage de Mary Ann tressaillit quelque peu sans pour cela altérer son sourire convenu. C’était décidément une femme bien éduquée qui savait contenir ses émotions. Robinson continua. 

— Je suppose que vous savez qu’il est décédé ? 

— Évidemment ! Pour qui me prenez-vous ? Une folle ? 

— Bien sûr que non, Mary Ann. Vous permettez que je vous appelle Mary Ann ? 

La femme fit un léger signe de tête marquant son assentiment. 

— Voilà quand même presque trois semaines qu’il est décédé et personne n’a jamais pu vous contacter pour en parler avec vous. 

— J’étais malade.

— Oui, bien sûr. Vous étiez malade… et cela faisait longtemps que vous l’étiez ? 

Mary Ann ferma les yeux pendant un moment. On ne pouvait pas savoir à quoi elle pouvait penser à ce moment-là. Quand elle les rouvrit, elle répondit. 

— J’ai des hauts et des bas.

— Qui vous a appris son décès ?

— Catherine.

— Il s’agit bien de Catherine Sanders–Pakenham ?

— Oui.

— Ce n’est pas votre beau-frère qui vous l’a appris ? Pourtant, il demeure tout près de chez vous.

— Non. C’est Catherine.

Comme à son habitude, Robinson prit un chemin de traverse, comme il le faisait toujours lorsqu’il arrivait au cœur du sujet qui l’intéressait. Il s’efforçait dès lors de faire une digression pour déstabiliser son interlocuteur. 

— Vous n’avez pas d’enfant, Mary Ann?

— Non, pas encore. Ce n’est pas que nous n’avons pas voulu en avoir, mon… mari… et moi. Mais le dieu ne voulait pas de cela pour moi.

— Le dieu ? Quel est donc le nom de ce dieu ?

— Il n’en a pas. C’est le dieu universel qui se tient dans le firmament et qui voit le monde entier.

Le Dr Morrin se déplaça sur son siège, se demandant si le délire de Mary Ann n’était pas en train de prendre le dessus sur elle. Quant à Robinson, il ne cilla pas et continua la conversation comme si de rien n’était.

— C’est Catherine qui vous a parlé du dieu ?

— Catherine a été initiée par le dieu lui-même. Elle connaît les secrets de l’univers. Elle est notre guide. Elle sait comment…

— Continuez, Mary Ann. Je veux vraiment mieux vous connaître, vous savez.

— Catherine sait comment faire descendre le dieu du firmament. Elle connaît les secrets.

— Et que fait ce dieu un fois qu’il est descendu ?

Le visage de Mary Ann s’illumina alors dans un grand sourire.

— Il prend notre âme et l’élève au firmament. Il la fait sortir de notre corps impur et l’amène visiter les anges.

— Ça doit être merveilleux !

— C’est magnifique ! Le firmament est d’une beauté inimaginable.

— Vraiment ? Et comment Catherine s’y prend-elle pour faire venir le dieu vers vous ?

— Chut ! C’est un secret. Catherine ne veut pas qu’on en parle.

Mary Ann croisa les bras en se reculant sur son dossier de chaise. Elle commençait à se refermer et Robinson ne voulait surtout pas que cela arrive.

— En réalité, Mary Ann, j’aimerais bien aussi prendre de la gelée verte pour que le dieu vienne me visiter.

Cette fois, la femme se montra très surprise. Elle se rapprocha de nouveau, tendit les mains vers celles de Robinson, les enveloppa comme on le fait pour un poussin et dit. 

— Vous connaissez le secret ? dit-elle en chuchotant et en désignant des yeux de Dr Morrin.

Robinson se tourna vers le docteur et lui dit :

— Joseph, voudrais-tu sortir s’il te plaît.

Le Dr Morrin s’exécuta aussitôt. Quand il fut sorti, le détective continua. 

— Ce doit être merveilleux de se rencontrer dans le beau salon de Catherine, ensemble, assises sur ses fauteuils colorés 

— Vous êtes déjà allé chez Catherine ?

— Bien sûr. Elle m’a même parlé de vous. 

— C’est une femme tellement extraordinaire. Je me demande ce que je serais devenue sans elle. 

— Elle est très forte. Malheureusement, elle n’a pas voulu m’inviter à ses rencontres. 

— C’est normal ! Vous êtes un homme ! Le cercle est exclusivement réservé aux femmes. 

— Ah bon ! Et pourquoi donc ? 

— Catherine dit que les hommes ont trop de pouvoir sur nous, qu’il faut s’en méfier, qu’il ne faut pas les laisser dominer le monde.

— Je comprends maintenant pourquoi je n’ai jamais été invité. Ce doit être merveilleux ce que vous vivez ensemble lorsque vous prenez la gelée verte. 

— Vous ne pouvez pas imaginer ! Dans la vie normale, l’âme est enfermée comme le prisonnier dans sa prison. Pour libérer l’âme, on doit faire appel au dieu. Seulement la gelée verte permet de le faire. 

— Que se passe-t-il dans ces moments-là ? 

— C’est difficile à expliquer… nous sommes dans un état de bonheur extrême. Lorsque nous nous regardons entre nous, nous devenons toutes belles, des rayons sortent de nos corps et parfois l’une se change en un joli faon, une autre en un beau petit lionceau. Nous nous embrassons, nous dansons ensemble. C’est lorsque Catherine joue du tambourin que nous dansons le mieux. C’est alors que le dieu vient.

— Vous dansiez ? Ce ne doit pas être facile dans le salon de Catherine. C’est plutôt petit, non ? 

— Justement. C’est pour cela que Catherine a commencé à nous amener dans la forêt dès qu’il a fait un peu chaud. Nous allions danser en forêt et c’était encore mieux.

— Je suis curieux. Comment faisiez-vous cela ?

Mary Ann se pencha encore plus vers le détective et se remit à chuchoter 

— C’est un secret. 

— Je sais. Catherine me l’a dit. 

— Ah oui ??? 

— Elle ne m’a pas tout dit, seulement que vous portiez une grande robe blanche. Pour vous éclairer, vous aviez des flambeaux faits de bois résineux.

Encouragée par les révélations du détective, Mary Ann continua. 

— D’abord, elle nous faisait faire et transporter notre baluchon jusqu’au manoir hanté. Elle avait trouvé un endroit pour y entrer. Dans le manoir, nous nous débarrassions de nos vêtements collés sur notre enveloppe corporelle pour revêtir l’aube du firmament. Pour nous rappeler que nous avions toujours un corps, nous mettions une peau de chèvre sur nos épaules et nous nous attachions à la ceinture une corde de chanvre. Puis, Catherine ouvrait un panier où il y avait plein de couleuvres. Nous en prenions trois qui représentaient l’air, la terre et l’eau et nous les attachions vivantes à notre ceinture. Elles s’agitaient en tous sens afin de nous rappeler que nous étions toujours physiquement rattachées à cette terre. Enfin, Catherine préparait la gelée verte et elle nous la donnait. Le rituel pouvait alors commencer. 

— Catherine n’en mangeait pas, de la gelée verte ? 

— Bien sûr que non. Il fallait que quelqu’un reste sur terre pour faire venir le dieu. Comme elle le disait, elle se sacrifiait pour que nous puissions connaître le bonheur. Quelle femme ! 

— Alors, vous partiez toutes en forêt danser au son des tambourins. 

Devant l’air étonné de Mary Ann, Robinson se sentit obligé de lui mentir. 

— C’est Catherine qui me l’a confié. 

— Vraiment étrange qu’elle vous en ait parlé. Elle n’aimait pas les hommes et s’en tenait loin.

— Pourtant, elle était elle-même mariée ?

— Elle ne rencontrait pratiquement jamais son mari dans le vaste manoir. Ils se croisaient à peine de temps en temps. 

— Je vois. Donc, vous alliez danser en forêt. Vous avez accompli ce rituel plusieurs fois ? 

— Non, malheureusement. Peut-être trois ou quatre fois.

— Et le rituel durait longtemps ? 

— Je ne pourrais pas vous le dire. Nous étions très essoufflées en tout cas… moi, je voyais des anges parfois et je les embrassais tellement j’étais heureuse que le dieu vienne et s’accapare de mon âme. 

— Mais vous n’étiez pas toujours heureuse pendant le rituel, n’est-ce pas ?

Le visage de Mary Ann s’assombrit. Elle recula de nouveau pour s’appuyer sur son dossier de chaise en lâchant les mains de Robinson. 

— Non, c’est vrai. Il arrivait que les démons s’infiltrent dans notre groupe. Cela nous rendait furieuses. Nous les attaquions alors avec force pour qu’ils disparaissent.

— C’est arrivé plusieurs fois ?

— Pas souvent, mais il fallait le faire. Une fois, nous avons vu un démon qui se faisait passer pour un bouc. Catherine nous a dit de nous en emparer et de le manger. Cela nous donnerait sa force.

— Et vous l’avez fait ? 

— Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de cette fois-là. C’était la dernière fois.  Catherine nous avait dit qu’il fallait le mordre et surtout lui manger les parties mâles. C’est comme cela que nous allions obtenir la puissance des hommes. 

Robinson devait maintenant aborder la partie cruciale de son interrogatoire. Il devait connaître les circonstances de la mort de Mooney cette nuit-là. Par contre, il ne pouvait se permettre de faire aucune erreur, car il risquerait de perdre définitivement Mary Ann dans son univers délirant. 

— J’ai compris pourquoi Catherine ne voulait pas que je participe au rituel. Je suis un homme qui aurait pu enlever le pouvoir aux femmes. Vous, Mary Ann, qu’en pensez-vous?

— Je ne suis pas aussi forte que Catherine, finit-elle par avouer après réflexion. Je pense que les hommes peuvent vivre en bonne entente avec nous. Mais ce n’est pas ce que Catherine croyait. Elle disait que mon mari avait le contrôle sur moi, que je ne savais rien faire sans son consentement. 

— Et c’était vrai ? 

— Oui, en quelque sorte. Cependant, Catherine m’avait montré la voie pour que je me tienne debout devant lui.

— Il ne devait pas aimer beaucoup cela ? 

— Non, bien sûr. C’est pourtant le prix à payer pour être libre. C’est ce que Catherine me disait. 

Mary Ann commençait à glisser dans une certaine léthargie. Elle avait fermé les yeux maintenant et se balançait d’avant en arrière. 

— Votre mari ne vous manque-t-il pas ? 

Mary Ann ouvrit les yeux, comme surprise par la question. Elle ne répondit pas tout de suite. 

— Oui… un peu. 

— Vous m’avez dit que c’est Catherine qui vous avait appris sa mort ?

Mary Ann referma les yeux et recommença à se balancer. Le détective vit qu’il allait la perdre. Il décida de jouer le tout pour le tout. 

— C’est vous qui l’avez tué, Mary Ann ? 

Cette fois, Mary Ann réagit brusquement. Elle ouvrit ses yeux qui lançaient maintenant des éclairs au détective. Elle se leva d’un bond et se dirigea vers la fenêtre. Elle avait toujours le dos tourné lorsqu’elle répondit au détective. 

— Je ne sais pas… Je ne sais pas… 

— Que s’est-il passé la dernière nuit où vous étiez dans la forêt du Mont-Royal ? 

Mary Ann se retourna. Elle semblait maintenant totalement désemparée et regardait tout autour, comme si elle était perdue. Elle dit.

— Ô dieu !… Viens chercher mon âme. Sors-moi de ce corps impur… Catherine… Que dis-tu ?… Il y a un démon… Où?… Là?… C’est un carcajou. Il s’est déguisé comme l’une d’entre nous pour nous tromper. Catherine, qu’est-ce que tu dis ?… C’est le Carcajou malveillant !… Les filles, il faut attaquer le démon… Ô dieu, fait que nous soyons assez fortes pour l’annihiler. Allons… Toutes ensemble… Toutes ensemble… Soyons fortes… Emparons-nous de lui…

Pendant qu’elle hoquetait ces mots, Mary Ann semblait en transe. Elle, si calme depuis le début de l’entretien, était maintenant extrêmement agitée. Elle hurlait et battait des bras. Robinson entendit la porte s’ouvrir derrière lui. Le Dr Morrin était entré après avoir entendu les cris. Mary Anne, l’ayant aperçu, le pointa du doigt et hurla. 

— Saisissez-vous de lui, mes filles… Carcajou… C’est un démon… Emparons-nous de lui et maintenons-le par terre… Catherine, que dis-tu ?… Nous devons le manger, lui arracher la chair et en manger… pour incorporer sa puissance, nous devons aussi manger ses parties mâles… Que dis-tu Catherine ? C’est à moi de le faire ?… Oui, Catherine, je vais le faire… Je vais le faire moi-même… pour devenir plus forte.

Les yeux de Mary Ann se révulsèrent et elle tomba par terre comme une poupée de chiffon. Les deux hommes se précipitèrent pour l’aider à se relever. Ils la firent se rasseoir tant bien que mal sur la chaise pendant que le Dr Morrin lui fit boire une petite dose de laudanum. 

— Elle doit aller au plus vite au lit avant que la crise de mélancolie ne s’aggrave. 

À ces mots, Mary Ann entrouvrit les yeux et regarda Robinson fixement. 

— C’est moi qui l’ai tué… C’est moi qui ai tué mon mari. 

Robinson avait obtenu les aveux de Mary Ann Mooney. La dernière pièce de l’énigme de son enquête venait de tomber en place : Mary Ann avait tué son mari, car elle était convaincue qu’il était le Carcajou du Mont-Royal. 

***

Avant de s’évanouir à nouveau, elle tendit le cahier dans lequel elle écrivait lorsque les deux hommes étaient entrés. C’était un poème.

Mes sœurs

Soyez mes guides, mon cortège,

Soyez les compagnes

De mon triste sort d’exilée.

Ah ! Qu’il me soit donné

D’atteindre une autre contrée,

Là où je ne verrai plus la montagne régalienne,

Là où le carcajou ne viendra plus nourrir mes souvenirs.

À d’autres maintenant

D’honorer le dieu de la forêt.

Je pars vers une autre contrée

D’où je ne reviendrai jamais.