Carcajou-Chapitre 2

Le « manoir hanté »

Deux hommes discutaient à l’entrée d’un grand bâtiment à l’allure classique en pierres de taille grises. L’immeuble présentait malheureusement quelques détériorations à la suite du dynamitage du flanc de la montagne, l’année précédente, destiné à creuser le réservoir McTavish. Le McGill College avait pignon sur rue depuis une dizaine d’années sur ce territoire légué par un riche marchand écossais qui avait fait fortune dans la vente de fourrures. Celui-ci avait fait de ce lieu sa résidence d’été sur un domaine qui n’était alors que des terres en culture. Le pavillon de villégiature devenant trop exigu, la direction du collège avait décidé de faire construire ce nouvel édifice et une annexe. On y accédait par une route de terre, le plus souvent boueuse et mal entretenue. 

Le docteur qui avait trouvé le jeune irlandais donnait à Robinson un compte rendu détaillé. Son récit correspondait à celui du docteur Nelson. Selon le témoin, il serait facile de retrouver l’emplacement dans les buissons du versant nord de la rue Sherbrooke, tout juste en face de la rue Drummond. 

On vit arriver en caracolant sur le chemin de terre un cab de police. C’était un véhicule au gabarit imposant tiré par deux chevaux. Il servait parfois de panier à salade pour les descentes dans les bordels. Cette fois, il transportait quatre constables et du matériel approprié, comme l’avait demandé Robinson. Ses deux adjoints, Leclerc et Kelly, étaient assis sur le banc du conducteur, un chien coincé entre eux. Leclerc avait tassé à ses pieds son carnet de notes ainsi qu’un grand cartable où il rangeait des feuilles à dessin et des fusains.

Robinson contourna le cab et alla jeter un coup d’œil derrière. Il fut reçu par un « bonjour, inspecteur » en chœur des quatre constables. Il n’avait pas l’habitude de s’épancher et répondit en maugréant quelque chose d’incompréhensible. Il examina l’intérieur, fut satisfait de trouver plusieurs piquets de deux pieds et des cordes. Ce matériel servirait à délimiter la scène de crime. En regardant les crochets vides sur les panneaux du cab, il s’écria. 

— Qu’est-ce que vous avez fait des civières ? 

Les hommes se regardèrent sans dire un mot. C’est le constable Morin qui répondit :

— On s’excuse, inspecteur. On n’y a pas pensé. 

— Comment allez-vous faire, nom de Dieu, pour transporter le cadavre si l’on en trouve un ? Vous allez le prendre dans vos bras, comme une jeune mariée ? 

Personne n’eut envie de rire. Robinson revint à l’avant du véhicule :

— Leclerc, allez demander à l’homme qui est là-bas à l’entrée de vous fournir une civière. Ensuite vous prendrez les rênes et viendrez nous rejoindre sur la rue Sherbrooke en face de Drummond. Kelly, suivez-moi ! Nous irons à pied, ce sera plus rapide. Amenez votre chien.

Pendant que Leclerc se dépêchait d’aller rejoindre le docteur en face de l’entrée, Kelly descendit en tenant Pompée en laisse. C’était un petit beagle tricolore avec de grandes oreilles et une truffe impressionnante. Kelly avait appris par son père, un irlandais de Cork, que l’armée britannique utilisait ce chien d’abord destiné à la chasse à courre afin de détecter la cachette des Irlandais rebelles en fuite. Il avait entraîné Pompée à la détection, non pas de lièvres ou de perdrix, mais d’êtres humains.

Lorsque Robinson avait quitté le General Hospital, il avait demandé qu’on lui remette une pièce de vêtement appartenant au patient. Il en avait besoin pour la recherche du cadavre de son frère. Le jeune irlandais avait rampé jusqu’au bas de la colline, mais l’inspecteur n’avait aucun indice d’où il pouvait provenir. Le chien était parfaitement en mesure de suivre ses déplacements à la trace. 

Comme d’habitude, le chef des détectives marchait vite, mais Kelly était en mesure de le suivre sans problème. Pendant que ce dernier, un incorrigible bavard, racontait quelque chose à Robinson qui n’écoutait guère, le chien trottinait devant eux comme pour une promenade du dimanche. La journée était encore belle et chaude malgré la brunante. En ce jour proche du solstice d’été, on pouvait encore compter sur au moins trois bonnes heures de clarté pour effectuer les recherches.

Ils arrivèrent sur les lieux. Le sud de la rue Sherbrooke était occupé par des maisons de maître avec devant un vaste espace servant de cour. Par contre, au nord, il y avait encore peu d’habitations. La rue Drummond s’arrêtait à Sherbrooke. De l’autre côté, on ne trouvait qu’un sentier de terre battue. C’est là que l’on mit Pompée à contribution. Kelly lui fit renifler le vêtement de l’irlandais et le cabot trouva rapidement l’endroit derrière une série de buissons. Il y avait toujours des taches de sang dans l’herbe. 

En levant la tête, Robinson ne put s’empêcher d’admirer le paysage. Il n’y a pas si longtemps encore, le flanc de la colline était constitué d’un vaste territoire agricole exploité par les Sulpiciens, les seigneurs du lieu. Les petits vallons qui parsemaient les côtes restaient favorables à l’agriculture. On avait simplement contourné certains obstacles et laissé en place des bosquets d’arbres. 

Dès la première moitié du dix-neuvième siècle, de riches marchands anglo-écossais avaient racheté des terres pour en faire leur lieu de villégiature. Depuis quelques dizaines d’années toutefois, le rachat des terres s’était accéléré. On ne s’intéressait pas à l’agriculture, mais plutôt à la construction de domaines plus huppés les uns que les autres, ce qui eut pour effet de laisser de nombreuses terres en friche. Les herbes hautes, des bosquets et quelques arbres s’étaient mis à pousser. Toutefois l’espace était encore dégagé jusqu’à l’orée de la forêt, là où la côte devenait plus abrupte.

Le chien de Kelly tournait toujours autour de l’emplacement jusqu’à ce qu’il décide de tirer sur sa laisse pour s’engager dans le chemin de terre juste à côté. À l’origine simple sentier, ce chemin avait été agrandi pour mener les ouvriers à la construction du réservoir McTavish, ce nouveau système d’aqueduc permettant de fournir de l’eau aux Montréalais. Il n’était pas encore terminé ; des hommes et du matériel parcouraient de temps à autre le chemin pour s’y rendre.

Le cab de police arriva à ce moment-là au coin du chemin de terre. Robinson fit signe à Leclerc de tourner dans le sentier et de les suivre. Pompée tirait de plus belle sur sa laisse afin d’accélérer, s’arrêtant parfois pour renifler une motte de terre. Puis, les deux hommes et le chien s’arrêtèrent à un carrefour, bientôt rejoints par le cab. Le chef cria à Leclerc de faire descendre tout le monde en laissant le matériel pour le moment. 

Sur la droite, le chemin débouchait sur un grand espace nu constituant le réservoir. Sur la gauche, un sentier beaucoup plus étroit s’enfonçait dans une rangée d’arbres pas tout à fait naturelle. Ceux-ci avaient sans doute été plantés pour former une allée menant à une habitation. En levant les yeux vers le sommet de la montagne, le toit d’un immense bâtiment en pierres apparut à Robinson : le manoir McTavish. Voilà sans doute ce que le jeune irlandais avait aperçu à la lumière de la lune. 

Tous accélérèrent pour se retrouver bientôt dans une clairière d’où le manoir leur apparut dans toute sa splendeur vétuste. C’était un bâtiment fort imposant de quatre étages, une soixantaine de pieds de large et profond de quarante-cinq pieds. Il était flanqué de deux ailes circulaires, des rotondes, chacune agrandissant le bâtiment principal d’une trentaine de pieds, ce qui donnait un impressionnant cent-vingt pieds de largeur. Ces deux ailes étaient recouvertes d’une coupole typiquement française. 

Chaque étage comportait quatre fenêtres et une porte centrale qui devait à l’origine déboucher sur des galeries jamais construites. Seules une douzaine de poutres apparentes laissaient imaginer des balcons. Le dernier étage, habituellement réservé aux serviteurs, comportait cinq fenêtres plus petites. Construit pour impressionner, le manoir avait plutôt des airs de désolation avec ses portes et ses fenêtres placardées de planches. 

Les constables s’étaient arrêtés, interdits, devant ce tableau. Ils murmuraient entre eux.

— Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qu’ils ont ? demanda Robinson à son adjoint Leclerc.

— Les hommes sont un peu énervés. 

— Pourquoi donc ? 

— Selon eux, le manoir est hanté et il n’est pas bon de se retrouver trop longtemps dans les parages. 

— Foutaises ! Superstitions ! 

Pendant ce temps, le beagle tournait et retournait autour d’un espace piétiné.

— Pompée a retrouvé le lieu de l’agression, dit Kelly.

Le chien avait, semble-t-il, terminé le travail qu’on lui avait attribué. Il avait trouvé le lieu où le jeune irlandais avait été laissé pour mort. Toutefois, aucune trace du frère dit Leclerc. 

—Je ne vois rien laissant supposer que le jeune irlandais n’était pas seul, à part ses agresseurs bien sûr. Peut-être délirait-il et a-t-il rêvé d’un frère imaginaire ? 

—Je ne le crois pas, dit Robinson. Il n’a pas rêvé.

Le détective s’achemina vers le manoir sous le regard anxieux de l’équipe des constables. Il examina avec attention le sol. Heureusement qu’il n’avait pas plu pendant la nuit ; la terre n’était pas détrempée. On pouvait voir encore des traces de pas qui se dirigeaient vers l’arrière du bâtiment par la gauche. Il lui sembla que l’on avait traîné un corps, car une série de pas encadraient deux ornières régulières et continues, comme des talons de bottes. 

Robinson suivait toujours les traces qui contournaient le bâtiment lorsqu’il aperçut le corps. Il avait simplement été déposé près de la porte arrière, adossé au mur, la tête penchée sur la poitrine comme s’il faisait une sieste. 

Pompée arriva derrière le détective à toute vitesse et se mit à renifler le cadavre tout en aboyant et en tournant sur lui-même. Enfin, il s’assit et resta ainsi sans bouger. Vraisemblablement, on l’avait entraîné à rester immobile devant un cadavre. Kelly et Leclerc accoururent suivis par l’équipe des quatre constables, beaucoup plus réticents et craintifs. Le chef des détectives prit immédiatement les choses en main. Il examina sommairement les blessures de l’Irlandais pour se rendre compte qu’il ne lui restait presque plus de visage tellement il avait été battu. L’une de ses jambes avait une fracture ouverte et un bras était affreusement disloqué. Il avait dû souffrir atrocement avant de mourir. 

Il demanda aux constables d’aller chercher au plus vite les équipements pour délimiter la scène de crime ainsi que la civière. Puis, il demanda à Leclerc de se mettre dès maintenant à l’ouvrage avec son cahier de dessin et ses fusains. Il devait faire le croquis du mort tel qu’il se présentait. C’était encore l’une des innovations techniques apportées par le détective afin de pouvoir étudier par la suite les détails de la position du corps. 

— Que s’est-il passé à votre avis, chef ? demanda Leclerc 

— Ce n’est pas très difficile à deviner. Les deux jeunes ont été poursuivis jusqu’ici par une bande armée de bâtons, comme le laissaient supposer les quelques bribes de conversation que j’ai eues avec le jeune Irlandais à l’hôpital. C’est en face du manoir qu’on les a rattrapés et battus. Puis, les voyous se sont rendu compte qu’ils avaient frappé trop fort, croyant les avoir tués tous les deux. Voyant cela, ils se sont emparés du frère pour le transporter derrière le bâtiment en espérant ainsi le cacher le plus longtemps possible aux regards indiscrets. 

— Et l’autre jeune homme alors ? 

— Je pense qu’il était encore conscient quand les bandits ont transporté le corps de son frère. Il a réussi à se traîner, puis à se cacher dans les buissons des alentours. Les voyous se sont affolés en voyant qu’il avait disparu. Ils ont simplement laissé tomber et sont repartis vers la ville. C’est cette réaction de panique qui l’a sauvé. 

Pendant que les constables s’apprêtaient à déployer leur équipement, à planter des piquets par terre et à tendre des cordes autour du cadavre, Robinson commença à longer le bâtiment afin d’examiner attentivement les ouvertures, et en particulier la porte de derrière. C’est alors qu’un événement se produisit : Pompée se remit à bouger, à tourner sur lui-même et à aboyer. Kelly lui cria de se taire, mais il n’arrêtait pas. Comme son maître lui avait enlevé sa laisse, le cabot détala à toute vitesse, puis s’enfonça dans la forêt juste derrière. Il y avait là un sentier que personne n’avait encore remarqué. Kelly courut derrière le chien en criant : « Reviens, Pompée ! Reviens tout de suite ! » Il disparut à son tour dans la forêt.  

On entendait toujours le chien aboyer et le détective crier, mais le son s’éloignait de plus en plus. Enfin après plusieurs minutes, plus aucun cri ne sortit de la forêt. Robinson, intrigué, entra lui aussi dans le sentier suivi de loin par les autres hommes toujours aussi craintifs. La forêt était plutôt dense et la lumière du crépuscule avait de la difficulté à pénétrer à travers les feuilles, ce qui rendait la marche difficile. Après plusieurs minutes à se battre avec les branches et les feuilles, il vit que le sentier débouchait sur une clairière pas très grande. C’est alors qu’il aperçut le chien et Kelly, tous deux figés. Ni l’un ni l’autre ne bougeaient ; ils regardaient quelque chose par terre. Le chef suivit leur regard et découvrit une scène d’horreur. Il se figea lui aussi, perplexe, n’en croyant pas ses yeux. Kelly l’avait entendu arriver ; il lui lança un regard sombre. Pompée, lui, ne remuait pas une oreille, figé dans une pose qu’on lui avait apprise lorsqu’il se trouvait en face d’un cadavre. 

Un autre corps gisait sur le sol. 

***

Le lendemain des découvertes macabres, Robinson et Leclerc se rendirent de nouveau au McGill College. Le chef des détectives avait fait appel au docteur George Campbell afin qu’il s’occupe de l’autopsie des deux cadavres. Le Dr Campbell était un chirurgien réputé et un excellent professeur. On le disait « direct et mordant », mais il était fort apprécié par ses étudiants. Il donnait les cours de médecine légale, une matière reconnue depuis à peine une vingtaine d’années seulement au Canada.

Le chirurgien avait fait aménager un local de dissection, appelée par les étudiants « la maison des morts », dans l’annexe du collège. La pièce contenait deux tables en bois massif et quelques chaises. Le plancher était recouvert de sciure de bois qu’on enlevait avec une pelle après chaque dissection. On s’en débarrassait par une trappe dans le plancher conduisant à la cave où deux grandes cuves remplies de vieil alcool de bois attendaient les déchets. L’odeur d’alcool emplissait non seulement la cave, mais remontait également dans la salle de dissection. C’est dans ce local que les autopsies se pratiquaient.

Les détectives avaient eu bien des chats à fouetter dans la matinée. La veille, la découverte du second cadavre dans la forêt avait bouleversé le plan bien rodé de Robinson, d’autant que ce corps présentait des caractéristiques des plus bizarres. D’abord, il ne semblait pas y avoir de lien avec celui du jeune Irlandais découvert près du manoir. Le témoignage du jeune homme hospitalisé n’avait jamais mentionné une autre personne que son frère. Qui pouvait donc bien être cette autre personne ? Ensuite, le lieu où il se trouvait au cœur de la forêt du Mont Royal était intrigant. Au contraire de celui du jeune Irlandais, le corps ne semblait pas avoir été traîné jusque-là. Il avait vraisemblablement été tué sur place. De plus, et c’est ce qui avait horrifié tout le monde lorsqu’ils ont découvert le cadavre : c’était une femme. Elle était habillée de façon bizarre, avec une grande robe blanche attachée à la taille par un cordon de chanvre, une peau de chèvre recouvrant ses épaules. Une abondante chevelure blonde s’étalait sur son visage ou retombait par terre en mèches sinueuses.

Au moment où le macchabée avait été découvert, des rumeurs chez les constables, plus effrayés que jamais, avaient commencé à circuler. D’abord, la femme avait été mutilée à plusieurs endroits. Des morceaux de tissu étaient déchirés et des lambeaux de chair sanguinolents arrachés, comme si des dents puissantes s’étaient acharnées sur le corps. Mais le plus épouvantable se trouvait à l’entre-jambes. Une quantité impressionnante de sang s’en était écoulée à travers la robe déchirée.

Quand Robinson s’approcha du corps afin de l’examiner, les quatre constables reculèrent en même temps. L’un d’eux murmura.

— C’est le carcajou.

— Que dites-vous ? 

— Monsieur, c’est le carcajou qui a fait ça. C’est sûr que c’est lui. 

Le détective se fit raconter qu’un carcajou (le nom amérindien de ce que les Anglais appelaient un wolverine et les Français un glouton) est un animal solitaire et malveillant. Il était le seul capable de faire un tel travail sur un être humain. D’habitude plutôt sauvage, on n’en trouvait plus que dans les forêts plus au nord. Mais des rumeurs circulaient voulant qu’il y en eût un qui faisait la pluie et le beau temps dans la forêt du Mont Royal. On avait retrouvé des cadavres de boucs déchiquetés. On raconte même qu’il lui arrivait de tuer des cerfs, alors qu’il était nettement plus petit que ses proies. Le carcajou était un animal maléfique qui passait pour le diable chez les plus crédules.  

Sans se laisser démonter par cette histoire, Robinson s’approcha encore plus du cadavre de la femme, remonta sa robe jusqu’à l’abdomen et examina attentivement la blessure de l’entre-jambes. Puis, il se releva et regarda Leclerc avec une lueur dans l’œil. Il s’approcha du visage du corps, saisit à pleine main l’abondante chevelure et tira dessus de toutes ses forces, provoquant des « oh » et des « ah » de la part des témoins de la scène. Une perruque lui resta dans les mains. Ce n’était pas une femme, mais bien un homme. 

— Il a été émasculé.

Le groupe des constables se regarda sans comprendre ce que le détective venait de dire.

— On lui a arraché les couilles, les schnolles, les burnes, les bijoux de famille… Appelez cela comme vous le voulez ! C’est sans doute ce qui l’a tué. Il s’est vidé de son sang.

Lorsque la nouvelle scène de crime fut sécurisée, Robinson demanda de nouveau à Leclerc de dessiner le cadavre. Heureusement que son adjoint avait un certain talent et qu’il dessinait vite. Le jour commençait à tomber et il fallait se dépêcher. Il donna l’ordre à l’un des deux constables de courir au collège et de rapporter une autre civière. Puis, il fit transporter la première victime, vers le cab de police. Lorsque les autres arrivèrent tout essoufflés avec la seconde civière, ils firent de même avec l’autre cadavre. Kelly partit avec le cab en ayant reçu comme instruction de demander aux autorités du collège de placer les deux corps dans la « maison des morts ». Cela fait, ils devaient tous revenir au plus vite. 

Quand les policiers revinrent, l’inspecteur-chef leur annonça qu’il avait besoin d’un constable pour garder la scène de crime pendant la nuit. Tous refusèrent net, horrifiés. Robinson dut leur promettre une prime. Ils acceptèrent alors à la condition de rester tous les quatre. Il était particulier de voir ces grands gaillards capables d’affronter des manifestants enragés sans broncher paniquer devant un manoir censément hanté.  

— Nous voulons aussi avoir des pistolets. 

— Vous croyez vraiment faire fuir vos fantômes avec des balles ? 

Mais ils n’en démordaient pas. Il fallut redescendre au poste de police afin de s’équiper de plusieurs lampes à l’huile et de rapporter quatre pistolets. Pour Robinson, il était primordial que les lieux soient sécurisés. En effet, c’était trop tard pour les examiner avec toute l’attention requise. Lui et ses adjoints devraient le faire pendant la journée. Qui sait ce que l’on aurait pu échapper lors d’une fouille trop sommaire, dans l’obscurité au surplus.

***

Tôt ce matin, au lendemain de cette veillée épouvantable où deux corps avaient été découverts, Robinson organisa d’abord l’enquête sur le meurtre de l’Irlandais. Il envoya Kelly diriger un petit contingent de constables. Ceux-ci devaient aller dans l’Upper Town sillonner les quelques rues du quartier : Aylmer, Union, University, Mansfield, Metcalfe. Comme il était persuadé que les voyous avaient poursuivi les deux jeunes Irlandais en passant par l’une de ces rues, il voulait que l’on frappe à toutes les portes pour obtenir des renseignements. Il lui semblait impossible que personne n’ait rien entendu de l’échauffourée. Une bande de voyous poursuivant d’autres personnes, ce n’était pas des choses qui arrivaient souvent dans ce quartier huppé. Quelqu’un avait sûrement entendu quelque chose ou vu quelqu’un. 

Quant à Leclerc et lui, ils voulurent d’abord aller rencontrer l’Irlandais resté à l’hôpital. C’était le devoir de la police de lui annoncer la mauvaise nouvelle. Ils trouvèrent le jeune homme assis sur son lit. Il semblait aller un peu mieux que la veille. L’infirmière annonça qu’il se rétablissait bien : « Il a une bonne constitution ». Mais il avait besoin d’encore beaucoup de repos avant de pouvoir retourner chez lui. 

— Bonjour, jeune homme, lui dit Robinson, vous me reconnaissez ? 

— Oui… je crois… vous êtes policier ?

— C’est bien cela. Je suis inspecteur de police.

— Vous avez retrouvé mon frère ? 

— Oui, lui dit Robinson après un moment d’hésitation. Nous l’avons retrouvé là où vous nous l’aviez dit.

— Ils l’ont tué, n’est-ce pas ? cria le jeune homme en éclatant en sanglots.

— C’est exact. Pouvez-vous m’en dire plus sur cette agression ? 

— Je ne sais pas… nous étions poursuivis. Ils étaient six ou sept. C’était des protestants, ça c’est sûr. Ils criaient des slogans orangistes. Pour le reste, je ne me rappelle plus. 

— Ce n’est pas grave. Nous allons retrouver ces chenapans. 

Leclerc, qui n’avait pas parlé jusqu’à maintenant, lui demanda s’il pouvait donner son nom et celui de son frère. Il voulait aussi son adresse afin de prévenir ses parents. 

— Je m’appelle Jack Kirkland et mon frère, c’est Charles. 

Leclerc prit en note les noms de ses parents et leur adresse dans Griffintown. 

Après avoir promis au jeune Kirkland de contacter ses parents, Robinson quitta l’hôpital pour le McGill College. On était déjà vers la fin de l’après-midi et l’autopsie des cadavres devait être bien avancée, sinon terminée. Pendant le trajet, le chef des inspecteurs livra à son adjoint quelques-unes de ses réflexions.

L’équipe devait mener deux enquêtes de front. Celle au sujet des Kirkland ne semblait pas poser de difficultés réelles. Les faits démontraient que l’un d’eux était mort à la suite d’une altercation. Si le travail de ses enquêteurs se faisait avec rigueur, on retrouverait certains témoins et l’on pourrait interpeller au moins l’un des agresseurs. Robinson était convaincu que cette échauffourée était liée à l’émeute Gavazzi d’une façon ou d’une autre. La bande qui avait poursuivi les Irlandais devait être impliquée dans la manifestation, sans doute comme membre de l’Église de Sion. Ce n’était donc pas des bandits à proprement parler, mais de simples témoins excités par la foule. Trouver l’agresseur et le faire parler serait un jeu d’enfant dans ce cas : il décrirait les circonstances de l’agression et livrerait ses complices. Toutefois, le détective tenait à rester ouvert à d’autres possibilités. Trop souvent, il avait vu des enquêteurs s’enfermer dans une hypothèse qui se révélait par la suite fausse en définitive. 

Par contre, pour ce qui est de l’autre cadavre, l’inspecteur se trouvait devant une véritable énigme. Les deux affaires ne semblaient pas reliées entre elles, ce qui compliquait sérieusement sa tâche. Il se serait donc passé deux événements distincts, obligeant l’enquêteur à ouvrir un second dossier qui lui paraissait déjà beaucoup plus difficile que celui du jeune Irlandais. La mort de l’homme de la forêt soulevait de très nombreuses questions, en commençant par la façon dont il avait été tué, une mort horrible que les constables s’étaient empressés d’attribuer à un carcajou mystérieux. Ensuite, il était difficile de savoir quand le décès s’était produit, sans doute avant l’agression des Kirkland. Enfin, qu’en était-il de ce déguisement ridicule ? 

Bien d’autres questions restaient en suspens. Le chef demanda à son adjoint Leclerc de consigner le tout par écrit. La première tâche d’un bon détective était d’ouvrir de nombreuses pistes, même les plus farfelues, et surtout de rester ouvert à plusieurs possibilités. Lorsqu’on se centre trop rapidement sur un seul mobile ou un seul suspect, on risque de passer à côté de la vérité et de condamner un innocent. Robinson avait trop vu ce genre de travail bâclé dans sa carrière.

À cette étape, l’inspecteur ne pouvait avancer avant d’avoir rencontré de nouveau le Dr Campbell et obtenu de lui les résultats des autopsies.