Carcajou-Chapitre 3

Carcajou

LA MINERVE

Vol. XXV                   Montréal, Bas Canada, lundi matin 13 juin 1853                                                        No. 103

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Le carcajou du Mont-Royal

Une découverte macabre a eu lieu vendredi soir dernier tout juste derrière le manoir hanté de McTavish. Les policiers ont retrouvé un homme affreusement mutilé dans la forêt du Mont-Royal. L’identité de la victime n’a pas encore été révélée. Un informateur bien averti nous a appris qu’il s’agissait sans doute de l’œuvre du carcajou du Mont-Royal. 

Nous avons déjà eu l’occasion dans ces pages de parler des ravages qu’a engendrés cet animal malfaisant dans le passé. Des trappeurs se sont plaints que leurs proies avaient été arrachées de leur piège par ce monstre. On dit même avoir retrouvé le cadavre mutilé de quelques boucs qui s’était aventurés dans la forêt. Il existe des légendes à propos de cet animal solitaire qui font frémir. On dit qu’il est capable de traquer ses proies pendant des jours. Même les trappeurs semblent le craindre et ne restent pas plus longtemps que nécessaire dans les bois. Et voici maintenant que cet animal diabolique s’en prend aux hommes! Quand les autorités prendront-ils leur responsabilité afin de nous débarrasser de cette engeance? 

Il nous reste à espérer que nos policiers soient plus efficaces pour retrouver ce carcajou infernal que les voyous ayant provoqué l’émeute Gavazzi. En effet, aucune arrestation n’a encore été annoncée concernant cet événement désastreux qui a produit tant de morts et de blessés. 

***

Robinson, furieux, lança le journal à travers la pièce, faisant sursauter ses deux adjoints en face de lui.

— Vous avez lu ce torchon ? 

Ni l’un ni l’autre ne répondit. 

— C’est sans doute un de ces trouillards de constables qui a vendu la mèche aux journalistes. Il faudra me le trouver. Il va se faire remonter les bretelles, celui-là. 

Ce n’était pas dans les habitudes de l’inspecteur-chef de se mettre en colère, même dans les pires des situations. Au contraire, il était reconnu pour son sang-froid peu commun. Toutefois, l’une des choses qui l’horripilaient le plus était la fuite des informations lors d’une enquête. Il avait pourtant donné des ordres stricts à tous ceux impliqués de près ou de loin de ne jamais rien divulguer de la progression de leur investigation. Une information mal interprétée pouvait faire fuir un suspect ou pire, faire déraper toute une enquête. À l’évidence, ce mur du silence avait des failles. 

Les trois inspecteurs ayant rassemblé leurs documentations, ils étaient maintenant prêts à faire le point sur les découvertes du vendredi soir.

On se concentra d’abord sur le cadavre de Charles Kirkland, le jeune irlandais rossé par ses assaillants. Il s’agissait du cas le plus simple à régler dans les circonstances. L’autopsie effectuée par le Dr Campbell le samedi précédent avait révélé que Kirkland avait été battu à mort et était décédé de ses blessures à la tête. Le décès remontait au même soir que l’émeute Gavazzi. Le docteur avait pu donner une heure de la mort qui se situait dans une fourchette entre huit heures et minuit. Ce créneau horaire était en concordance avec la première hypothèse émise par Robinson selon laquelle l’irlandais aurait été tué à la suite de la manifestation de la Place des Commissaires ayant eu lieu entre sept heures et neuf heures du soir.

Kelly prit ensuite la parole pour résumer les renseignements recueillis lors du porte-à-porte dans le secteur de l’Upper Town. Ce travail, relativement nouveau pour ce genre d’enquête, n’avait pas enchanté les constables qui s’y étaient engagés. Kelly avait dû leur donner une formation minimale pendant presque une demi-journée avant de commencer le travail. La population, et en particulier celle des beaux quartiers, n’était pas habituée à ce que l’on vienne frapper à leur porte pour simplement demander de l’information. En général, quand les policiers se présentaient chez quelqu’un, c’était pour l’arrêter. Dès lors, ils ne prenaient pas de gants blancs pour le faire, défonçant parfois les portes et renversant tout sur leur passage. Cela se produisait la plupart du temps dans de vieilles maisons de bois délabrées du quartier Saint-Laurent ou de Griffintown, et non pas dans de grandes maisons de maître en pierres grises avec cour devant.

Il avait fallu enseigner la politesse aux constables, une qualité qui ne faisait pas partie de leurs attributions de départ. Comme il n’avait pas pu trouver rapidement des policiers qui sachent lire ou écrire, il leur avait demandé de garder en mémoire les informations recueillies, puis de venir lui faire part de leurs informations à toutes les deux ou trois portes. Ce fut un véritable travail de fourmis de l’avis même de l’adjoint de Robinson. De plus, les constables le faisaient à contrecœur, maugréant contre ce qu’ils considéraient comme du travail de bonnes femmes.

Comme on pouvait s’y attendre, les policiers avaient été reçus souvent cavalièrement, certains ayant même eu droit à une porte claquée au nez. Après deux jours d’investigations, on avait été en mesure de recueillir à peine quelques renseignements intéressants. D’abord, l’équipe des constables qui avaient parcouru plusieurs rues a été en mesure d’éliminer la plupart d’entre elles comme scènes du parcours meurtrier de la bande de voyous. Dans ces rues, on avait bien entendu des éclats et même des tirs, mais ils provenaient tous de la Place des Commissaires. Tout le monde avait préféré ensuite se terrer chez eux afin d’éviter les ennuis. 

Les seules possibilités intéressantes se concentraient sur l’avenue Union. On y avait recueilli quelques témoignages. Une vieille dame sortie dans sa cour pour voir ce qui se passait en bas de la côte Beaver Hall a entendu des cris vers le nord, vers la montagne. Elle affirma avoir vu un groupe courir à toutes jambes. Elle n’y avait guère prêté attention, croyant que c’étaient des badauds s’enfuyant de la manifestation. Tout cela était bien mince assurément, mais venait confirmer aussi l’hypothèse d’une poursuite en bande. 

Par contre, le dernier renseignement donné par Kelly avait une certaine valeur. Un constable qui avait cogné à l’une des portes du quartier Saint Antoine (c’était le nom officiel de l’Upper Town) avait été intrigué par la réaction de la personne qui lui avait répondu. Le constable en question, Morin, était celui-là même que Robinson trouvait fin d’esprit. La femme d’un certain âge qui avait répondu semblait mal à l’aise, refusant d’abord de lui dire si elle avait vu ou entendu quoi que ce soit. Comme Morin avait insisté, elle avait eu une réaction qualifiée d’étrange par le constable. Celle-ci lui avait finalement répondu : « Vous savez, ici dans le quartier, ce sont tous de gentils garçons et de bons protestants. » Comme Morin ne lui avait jamais parlé de la poursuite en bande, lui demandant seulement si elle avait entendu quelque chose, il fut intrigué par sa remarque et en fit part à Kelly. Ce dernier avait gardé l’adresse et le nom de la femme.

— Ça, c’est une excellente information ! Merci, Kelly, ainsi qu’à votre équipe. Vous avez fait du bon travail. J’irai très bientôt m’entretenir avec cette dame. Donnez-moi son nom et son adresse. 

Quelqu’un de l’extérieur de l’équipe des trois inspecteurs aurait sans doute trouvé tout à fait ridicule de s’intéresser à cette information qui n’en était pas une. Or, Robinson et ses adjoints avaient suffisamment d’expérience pour savoir que plus un témoin détient des informations cruciales, plus il est mal à l’aise de la livrer aux forces de l’ordre. Pour un bon enquêteur, c’était même l’un des indices dignes d’un interrogatoire plus poussé. Robinson allait donc retrouver le témoin en question pour tenter de lui faire livrer son secret. Cette dame en savait plus qu’elle avait bien voulu en dire.

***

L’équipe des inspecteurs passa ensuite au cas qui allait leur demander bientôt toute leur attention : le cadavre mutilé trouvé dans la forêt du Mont-Royal. La première question à traiter était évidemment celle de l’identité du cadavre. Lors de la découverte, les quelques personnes présentes n’avaient pas pu identifier l’homme, peut-être à cause des circonstances particulièrement horribles dans lesquelles le corps avait été découvert. Pourtant, il s’agissait d’un personnage connu de la population irlandaise de Montréal : Michael Mooney. Il avait été officiellement identifié la veille par son frère Thomas à la salle des morts du McGill College.

Thomas Mooney s’était déjà inquiété de la disparition de son frère la veille de l’émeute Gavazzi. Selon son épouse, Michael n’était pas rentré de son travail ce soir-là, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Il était d’une régularité d’horloge à cet égard. Son épouse a contacté son beau-frère le lendemain, lequel s’est ensuite empressé d’avertir la police. Or le jour de l’émeute, les policiers avaient bien autre chose à faire que de se préoccuper de cette disparition. Le samedi matin, Thomas est revenu à la charge en insistant pour que l’on retrouve son frère. Il a même menacé de faire un scandale et de s’adresser directement au procureur Drummond, qui était un bon ami selon lui. L’écho de sa plainte est remonté aux oreilles de Leclerc qui se trouvait justement dans la salle commune au moment de l’esclandre de Mooney. Il lui demanda alors de décrire son frère. Immédiatement, le déclic se fit : le cadavre mutilé de la veille était bien celui de Michael Mooney. 

L’autopsie avait été soigneusement effectuée par le Dr Campbell. Il avait pu déterminer le jour et, avec moins de précision, l’heure de la mort. L’homme était décédé le 8 juin, soit la veille de l’événement Gavazzi. Le docteur avait été plus imprécis sur l’heure de la mort, soit dans la soirée du 8. Ce pouvait même être après minuit. 

Au contraire du jeune irlandais, le cadavre du mutilé ne laissait pas voir avec évidence les causes de la mort : pas de membres brisés, pas de coups à la tête, pas d’orifices d’entrée d’une balle ou d’un couteau. On y trouvait seulement de nombreuses morsures, surtout sur les membres inférieurs et supérieurs. Même après l’examen attentif des plaies, le docteur ne pouvait pas déterminer avec quel instrument ces blessures avaient été faites. Il en avait conclu la seule hypothèse possible : il s’agissait de morsures suffisamment violentes pour que des lambeaux de chair aient été arrachés. 

Pour ce qui est de la blessure ayant causé la mort, soit l’émasculation, le docteur n’avait pas pu déterminer avec certitude la façon dont les organes avaient pu être arrachés. De toute évidence, ils n’avaient pas été coupés à l’aide d’un objet tranchant, la blessure ayant été plus nette. Ils ne furent pas broyés avec un objet contondant, comme un bâton ou une pierre, les dommages auraient été bien différents alors. La seule chose qu’il pouvait conclure, ce fut qu’ils avaient été arrachés. Or, il est plus difficile qu’on le croit généralement d’émasculer un homme ; il fallait au moins taillader les jonctions. Il n’était donc pas exclu que les testicules aient été arrachés avec des dents de façon à couper également l’artère spermatique. L’homme était mort par exsanguination. En conséquence, il n’y avait aucune raison d’éliminer l’acte d’un animal comme le carcajou. 

— Encore ce foutu carcajou qui revient ! dit Robinson

—Si vous voulez avoir des renseignements à propos de ce carcajou, je sais à qui vous devriez vous adresser, dit Kelly. Il faudra rencontrer le vieux Télesphore.

Kelly était une source inépuisable d’informations concernant les personnages de toutes sortes qui vivaient à Montréal. C’était en partie pour cette raison que Robinson l’avait pris dans son équipe. Il connaissait tout le monde… ou presque.

— Qui est donc ce type ? demanda Robinson

— C’est presque une légende à Montréal. Vous ne le connaissez vraiment pas ? 

— Je ne connais pas tout le monde comme toi. Parfois, je me demande où tu traînes quand tu n’es pas au travail pour être si bien informé. Non, non, ne me le dis pas. Je ne veux pas le savoir. 

— Ce n’est pas si sorcier. Il suffit de passer beaucoup de temps dans les tavernes, là où les rumeurs et les ragots circulent le plus.

— Il faut aussi avoir un solide gabarit comme le tien pour être capable d’absorber le niveau de bière nécessaire à ce travail de terrain.   

Kelly partit d’un grand rire franc et ajouta en se frappant le ventre.

— Ça, c’est certain… Pour en revenir à nos moutons, le vieux Télesphore est un homme qui vit comme un ermite au cœur de la forêt du mont Royal. On le voit très rarement se déplacer en dehors de son espace d’habitation. Les quelques trappeurs et chasseurs qui sillonnent de temps en temps la forêt disent de lui que c’est un homme assez âgé. Il est maigre et très grand, avec de longs cheveux et une longue barbe blanche, est habillé de peau d’animal et porte sur la tête un chapeau de bêtes fait à partir d’un animal qu’il a trappé lui-même. 

— Tu es sûr que ce n’est pas un sasquatch au moins ? Dis Leclerc avec un sourire ironique. 

— Écoute Leclerc, je ne fais que rapporter ce que l’on m’a dit de lui. Et non… ce n’est pas un personnage de légende de Sauvages. Même s’il se tient loin des hommes, quelques trappeurs l’ont déjà approché et lui ont parlé. Un de ceux-là a même affirmé que le vieux Télesphore l’avait aidé lorsqu’il s’était blessé en forêt un jour. Il l’a amené dans sa cabane, l’a soigné et nourri pendant quelques jours. C’est un véritable ermite qui ne veut rien avoir à faire avec les « gens d’en bas », comme il le dit lui-même.  

— Vous pourriez retrouver le trappeur qui a été soigné par ce vieil ermite ? Il va bien falloir savoir où il habite, parce que j’aimerais beaucoup lui parler.

— Il me faudra sans doute payer une ou deux tournées à la taverne, mais je crois pouvoir y arriver. 

Robinson fonctionnait avec une méthode particulière qui l’avait bien servi jusqu’à maintenant. Devant un cas complexe comme celui-ci, il avait élaboré ce qu’il appelait la stratégie du « trésor caché dans le grenier ». Faire une enquête, c’était comme entrer dans un grenier tout plein d’objets disparates, souvent sans lien entre eux. Le travail de l’enquêteur consistait à fouiller le grenier en examinant et éventuellement éliminant les objets qui s’y trouvaient. Ainsi, on arrivait tôt ou tard à découvrir ce que nous cherchions. Pour cela, il fallait faire le travail fastidieux de l’élimination. Prendre une par une chaque hypothèse et les examiner à la loupe sous tous ses aspects. Ce n’était qu’à la suite de cet examen minutieux que l’on pouvait éliminer définitivement l’hypothèse. Cette méthode obligeait à traiter toutes les possibilités qui se présentaient, même celles qui paraissaient les plus incongrues ou farfelues. C’est pourquoi Robinson prenait au sérieux l’hypothèse d’un animal, même si ce n’était pas celle qu’il privilégiait. Il allait vider cette question d’abord. 

Il restait encore plusieurs questions en suspens par rapport à cette mort singulière, dont l’une et non la moindre était le déguisement que Mooney portait. Robinson garda bien en vue cet objet dans son grenier en se disant qu’il y reviendrait plus tard.

Restait maintenant à revenir sur le rapport de Leclerc à propos de la scène de crime. L’adjoint de Robinson était un inspecteur très minutieux et rigoureux dans ce genre de situation. C’est pourquoi il avait été envoyé pour examiner la scène de crime en plein jour. Les constables qui avaient veillé toute la nuit furent soulagés de le voir arriver. Ils lui annoncèrent que personne ne s’était approché ni du manoir ni de la scène de crime pendant la nuit. Ils étaient d’opinion que cela avait été inutile de veiller ainsi puisque de toute façon le manoir hanté tenait à distance les curieux et les intrus. Leclerc, qui avait un humour pince-sans-rire, leur demanda le plus sérieusement du monde s’ils avaient vu un ou des fantômes, auquel cas il devait le noter dans son rapport. La plupart ne saisissant pas le second degré de sa demande lui affirmèrent haut et fort qu’ils n’avaient rien vu de tel. Seul l’un d’eux affirma avec un clin d’œil que les fantômes avaient sans doute décidé de prendre une bonne nuit de sommeil, se sachant protégés par les policiers les plus courageux de Montréal.

—Quelqu’un est-il capable de me dire quelque chose d’intelligent sur cette histoire de manoir hanté ? Dis Robinson. 

Leclerc, en fin connaisseur de l’histoire de sa ville, raconta ce qu’il savait à ce propos.

— En réalité, cette légende tient beaucoup à la façon dont Simon McTavish est décédé. McTavish, comme McGill, avait fait sa fortune dans le secteur de la fourrure. Lorsqu’il s’est aperçu que McGill se faisait construire une gentilhommière sur les flancs du Mont-Royal, il a décidé d’y édifier également un manoir, mais plus haut et beaucoup plus imposant. On dit qu’il y avait une sérieuse rivalité entre les deux familles. 

— Que s’est-il donc passé pour que l’ouvrage reste ainsi inachevé ? 

—McTavish a commencé la construction de l’immeuble en 1800 pour son épouse canadienne-française qui avait été incapable de vivre à Londres lorsqu’il avait voulu s’y installer à sa retraite. 

—C’était un somptueux cadeau ! 

— Effectivement, le manoir était à l’époque l’un des bâtiments privés les plus chers du Canada vous savez comment l’on surnommait McTavish à l’époque ? 

— Je sens que vous allez me le dire 

— Les Anglais lui donnaient le surnom de Old Lion of Montreal à cause de son train de vie princier. Les Français l’appelaient le Marquis. 

— Je vois ! Un écossais incapable de faire sa place en Grande-Bretagne venu réussir au Canada. Ce n’était pas rare à l’époque. Les Anglais laissaient peu de chance aux Écossais d’accaparer les bonnes affaires. Alors, qu’est-il arrivé ? 

—En 1804, McTavish supervisait toutes les étapes du vaste chantier. Les ouvriers avaient terminé de monter les murs du bâtiment et le toit venait d’être achevé. On était en train de finaliser la décoration intérieure lorsque McTavish attrapa une mauvaise grippe après avoir pris froid en gérant la construction de son château. Il en mourut rapidement.  

— Pourquoi le manoir a-t-il été laissé à l’abandon alors qu’il était presque terminé ? 

— La famille était déjà installée confortablement au Château Saint-Antoine ; elle ne tenait pas aller s’expatrier aussi loin dans le faubourg. On décida donc de barricader portes et fenêtres, laissant même à l’intérieur toutes sortes de matériaux, comme des barils de stuc qui se solidifièrent avec le temps.

—Je ne vois pas ce qui fait de cette maison un manoir hanté. 

—Le fait que McTavish soit mort à l’intérieur du manoir et qu’on ait laissé le tout à l’abandon a fait s’amplifier la rumeur qu’il était hanté. Par exemple, on a laissé entendre qu’il s’était pendu à l’une des poutres du plafond, et donc qu’il se serait suicidé. Le fantôme de McTavish n’acceptait pas que l’on puisse occuper « son » manoir. 

— Les vieilles légendes écossaises ont la vie longue…

— C’est ainsi que pendant une cinquantaine d’années se développèrent plusieurs histoires aussi étranges les unes que les autres. Certains qui avaient circulé près du manoir le soir tard juraient avoir vu le spectre de McTavish circuler à travers les ruines de son manoir. D’autres étaient convaincus d’avoir vu des créatures surnaturelles danser sur le toit de l’immeuble. D’autres ont décrit des figures apparaissant et disparaissant des fenêtres du deuxième étage. Également, on entendait parfois des lamentations et des cris provenant de l’intérieur ainsi que des bruits de tambours. Mais tout cela n’a jamais été ni vérifié ni confirmé. 

— Oui… Bon ! Revenons à la réalité. Qu’avez-vous fait, Leclerc, lorsque je vous ai demandé d’aller enquêter sur la scène de crime le lendemain ?

Leclerc s’était mis à la tâche de chercher les indices dans la petite clairière où l’on avait retrouvé le corps. Il s’était demandé s’il n’aurait pas mieux valu faire appel au cabot de Kelly, pour en conclure finalement que ce qu’il cherchait, un chien n’aurait pas pu le trouver. Dans la recherche des indices, il était inutile de ratisser trop large ; on risquait ainsi de laisser échapper le petit détail. Leclerc s’était avancé prudemment sur la scène de crime qui était cette fois éclairée par le soleil. Il se mit en frais de l’examiner, parfois agenouillé et même presque face contre terre. Le sol avait été piétiné, car il y avait un bon nombre des traces de pas. Rien de significatif toutefois, car il semblait que plusieurs types de personnes venaient ici parfois et à différentes époques. C’était peut-être un lieu où les jeunes aimaient venir en groupe pour faire des choses illicites, boire de l’alcool ou même fumer du chanvre. Toutefois, rien n’avait été laissé à la traîne, comme si quelqu’un avait tout nettoyé avant de quitter le cadavre la dernière fois.

Après avoir tout passé au peigne fin, Leclerc en est ressorti presque bredouille, ce qui le frustra considérablement. Il était revenu avec seulement deux informations qui n’avaient peut-être pas d’importance, mais qu’il consigna dans son rapport. D’abord, il avait trouvé quelques bouts de bois gras de pin résineux qui avait vraisemblablement servi de torches pour s’éclairer. Ce n’était pas une chose courante d’utiliser ce matériau à l’époque des fanaux à l’huile et au kérosène. Il n’avait aucune idée pour le moment si ces torches avaient été jetées là récemment ou depuis quelques mois ou même quelques années. Il les rapporta quand même sachant que tout peut servir dans ce genre d’enquête. 

Il avait découvert autre chose de plus singulier encore, du moins qui l’avait intrigué. Il avait trouvé trois couleuvres mortes dans l’un des coins de la clairière. Il était presque tombé sur elles par hasard, car elles se confondaient avec l’herbe et les branches tombées. En soi, il n’y avait rien d’exceptionnel à trouver des couleuvres mortes en forêt. Ce qui avait piqué sa curiosité était leur position, comme si elle avait été déposée là, côte à côte, d’une façon on ne peut plus symétrique.  

— Dites Leclerc, vous êtes entré dans le manoir ? 

— Non, chef, je n’ai pas jugé utile de le faire. Aurais-je dû ? 

— Non, pas nécessairement. J’irai voir moi-même ce qui en est éventuellement. Je ne crois pas que le manoir ait quelque chose à voir avec ce meurtre, même s’il ne faut négliger aucune piste. 

La réunion se termina sur ces informations. Chacun reprit son bureau afin de terminer son rapport. Robinson invita ensuite ses collègues à aller prendre le repas dans leur taverne favorite. L’équipe méritait bien cela.