Carcajou-Chapitre 5

Le trappeur

Robinson se dirigeait maintenant vers le repaire du vieux Télesphore en suivant les renseignements précis transmis par Kelly. En forêt, il fallait s’orienter par rapport au soleil et surtout en se servant de points de repère naturels : un grand arbre ici, un bosquet spécifique là, un rocher à la forme particulière, etc. L’inspecteur avait jugé bon d’apporter sa boussole militaire, mais il se doutait qu’il n’en aurait pas besoin. Il s’enfonça donc dans l’un des sentiers qu’on lui avait indiqués. Celui-ci était étroit et ne semblait pas être utilisé couramment. Il lui fallait marcher courbé en prenant soin d’écarter les branches qui risquaient à tout moment de faire basculer son melon. 

À mesure qu’il s’enfonçait dans la forêt, les chants des oiseaux se faisaient de plus en plus diversifiés et les bruits des petits animaux qui fuyaient devant lui plus nombreux. Il s’arrêtait parfois afin de s’orienter et de retrouver les indices qui lui avaient été rapportés. Il était impressionné par le nombre et la variété des arbres qu’il rencontrait. Robinson était un urbain peu habitué à la nature foisonnante d’une forêt comme celle du Mont-Royal. Il n’aurait pas pu donner un nom aux espèces ligneuses qu’il rencontrait, mais il y avait là une belle variété de végétaux. 

Enfin, après pratiquement une demi-heure d’une marche pénible, il aperçut dans une petite clairière une cabane faite de bric et de broc acculée à un gros rocher. Sur l’un des côtés, un ruisseau d’eau claire coulait paisiblement. Après avoir examiné les alentours, il s’engagea dans la clairière la main posée sur son Colt Dragon 1848 qu’il avait pris soin de fourrer dans un holster porté à la hanche. À mi-chemin, il entendit un cri : « que faites-vous ici ? » L’inspecteur se retourna et vit derrière lui un homme qui ressemblait plus ou moins à une bête debout : vêtu de peaux, des bottes souples en cuir et surtout une tête à faire peur avec ses longs cheveux blancs et sa barbe hirsute. Il pointait sur l’inspecteur un long fusil de chasse. Ce dernier lâcha la poignée de son Colt et leva les deux mains en signe de reddition. 

— Je suis inspecteur à la police de Montréal. Vous êtes bien celui que l’on appelle le vieux Télesphore ? 

Le personnage baissa son fusil et s’avança d’une démarche chaloupée vers l’inspecteur. Ce n’est qu’arrivé à quelques pieds de lui qu’il lui répondît. 

— C’est bien moi ! Qui vous a dit où j’habitais ? 

Robinson lui donna le nom de l’informateur-trappeur, ce qui eut l’heur d’adoucir les traits menaçants du vieillard. 

— Ah, oui ! Ce bon vieux Sam. Je lui avais pourtant bien dit de se la fermer. 

Kelly ne s’était pas contenté de recueillir des informations sur le lieu où habitait le vieux Télesphore. Il avait aussi glané de-ci de-là des renseignements sur le bonhomme lui-même. On ne le voyait que très rarement en ville. Il venait au marché pour vendre des animaux qu’il trappait et les volatiles qu’il capturait. Lorsqu’il avait tout vendu, il repartait aussi sec avec dans son grand sac à dos des produits de première nécessité : farine, sucre, thé, sel… et gros gin. On savait peu de choses sur lui. Il avait passé la majeure partie de sa vie dans le Grand Nord au milieu de la nation naskapie. Il y avait vécu comme eux en chassant le caribou dont la tribu tirait sa nourriture, ses vêtements et ses outils. Cette tribu était nomade, se déplaçant au gré de la migration de leur gibier favori. La rumeur circulait qu’il y avait même fondé une famille. 

La plupart de ceux qui le rencontraient se méfiaient de lui. On disait qu’il avait été initié aux secrets de la sorcellerie par les Indiens. Le vieux Télesphore était un homme peu fréquentable et de toute façon, il ne voulait rien entendre lui-même du reste de l’humanité. Toutefois, il régnait autour de lui un certain respect mêlé de crainte. Il y avait chez lui quelque chose de mystérieux, d’un peu devin. Lorsqu’il était au marché, il lui arrivait de temps à autre d’interpeller quelqu’un en lui prédisant son avenir. Il n’y a pas si longtemps, il a même provoqué un scandale lorsqu’il s’était accroché aux basques du maire Wilson qui passait par là en lui criant : « le dieu nouveau arrive. Il arrive ! Il y aura de la colère et des grincements de dents ». On avait cru sur le moment qu’il délirait. Mais par la suite on a compris qu’il avait prédit l’arrivée d’Alessandro Gavazzi arrivé en ville quelques semaines plus tard, provoquant ce que l’on connaît aujourd’hui. 

Après s’être toisé mutuellement et en silence, le vieux Télesphore dit à Robinson.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? 

— Simplement vous parler. J’ai besoin de votre connaissance approfondie de la forêt du Mont-Royal. 

— Pourquoi ?

— J’enquête actuellement sur deux homicides qui ont eu lieu près du manoir McTavish. Vous connaissez ? 

— C’est bien loin d’ici, dit le vieux Télesphore en acquiesçant de la tête. 

— Pourrait-on en parler à l’intérieur de votre maison ? 

— Ma maison ?! dit le bonhomme en ricanant. C’est bien la première fois qu’on appelle comme ça ma cabane. Venez donc. Je vais vous faire chauffer du thé. 

Ils entrèrent tous les deux dans la cabane du vieillard. Elle ne payait pas de mine, en effet. Faite de planches récupérées on ne sait d’où dont on avait bouché les interstices avec de l’étoupe, on trouvait seulement deux petites fenêtres dont le verre dépoli avait dû être récupéré d’anciennes masures. La porte fermée avec une planche en bois et deux crochets qui permettaient de la verrouiller la nuit avec une solide barre de bois déposée dans un coin. Il n’y avait pas de plancher, seulement de la terre battue recouverte de peaux de bêtes ici et là. Une table et deux chaises, un poêle d’où s’échappait un tuyau noirci par le toit de chaume et un lit de bois muni d’une paillasse de foin complétaient le tableau. Quelques étagères sur l’un des murs contenaient tout le trésor du vieux Télesphore. 

Le vieillard se mit en frais d’allumer le poêle et de faire chauffer l’eau. Pendant tout le temps que demanda l’opération, pas un mot ne fut prononcé. Cela permit à Robinson d’examiner plus attentivement le bonhomme. Il paraissait assurément plus vieux que son âge, avec son visage plissé et buriné et sa masse de poils blancs. Toutefois, ses yeux bleu azur étaient étonnants ; on aurait dit qu’une espèce de voile diaphane les recouvrait. 

Le thé venait d’être versé et deux tasses dépareillées déposées sur la table. Ils étaient assis l’un en face de l’autre et commencèrent à boire par petites lampées la décoction. On aurait dit que personne ne voulait briser le charme de ce rituel tranquille. 

— Dites, Télesphore, il y a longtemps que vous vivez ici ? 

— Bah ! dit le trappeur en faisant un signe de la main qui signifiait « une éternité ». 

— Vous connaissez bien la forêt ? 

— On peut dire ça comme ça.

Sur ce, le vieux Télesphore se leva pour aller chercher une pipe de plâtre sur l’une des étagères et une blague de tabac de sa confection. Il se mit à en remplir posément le fourneau, alla chercher une brindille sur la corde de bois près du poêle, ouvrit l’un des ronds et alluma la brindille dont il se servit comme allumette pour embraser le tabac. Après avoir aspiré quelques bouffées, il vint se rasseoir et ajouta. 

— J’ai trappé un peu partout dans cette forêt… Mais j’ai aussi mes coins favoris, dit-il avec un clin d’œil. 

— Vous devez bien connaître tous les animaux de la forêt ?

— Pour sûr ! Il y en a suffisamment pour survivre : lièvres, loutres, belettes, visons. 

— Y a-t-il de plus gros animaux ?

— Je rencontre parfois des coyotes, des renards, c’est certain. Des cerfs aussi, parfois. J’ai déjà vu des ours une fois ou deux. Mais il n’y en a pas beaucoup.

— Et des carcajous ?

À la mention de ce nom, le Vieux Télesphore se raidit. Tout son corps sembla se figer, y compris ses yeux qui se fixèrent au loin, dans le vide. Un lourd silence régna pendant quelques minutes avant qu’il ne reprenne la parole. 

— Il y a bien un carcajou qui circule. Je ne l’ai jamais vu, mais il m’a parfois volé des prises. 

— Vous semblez… Comment dire…? Craindre cet animal ? J’ai pourtant entendu dire qu’il n’était pas plus gros qu’un petit ours. Est-il dangereux ? 

— Ce carcajou est un sacré filou. Chez les Sauvages, on dit que c’est un « trickster », un joueur de tours et un bandit de la pire espèce. Ses mâchoires sont puissantes et ses morsures dangereuses. Il vaut mieux ne pas croiser son chemin, je vous l’assure. C’est un esprit malin. 

— Que voulez-vous dire ? Un esprit du mal ? 

— Non, pas un esprit du mal.

Le vieux Télesphore raconta que Carcajou est considéré par les Indiens plutôt comme un être capable de délivrer du mal. On raconte que la Moufette Géante qui circule dans la toundra est capable de tuer hommes et animaux simplement en les aspergeant de son fiel. Les hommes meurent asphyxiés par son odeur nauséabonde. Seul le carcajou est capable de faire tomber dans le piège la Moufette Géante et de la tuer. Mais Carcajou est tout autant capable de jouer de mauvais tours. Il peut se faire passer pour un autre et coucher avec les femmes, il peut aussi faire pourrir les aliments par ses excréments. 

Robinson écoutait, fasciné par l’histoire du vieillard. Ce n’était pas la première fois qu’il entendait raconter les légendes indiennes. Il y trouvait toujours des traces d’une espèce de sagesse ancestrale que la civilisation avait perdues.

— Si je vous entends bien, Carcajou est une sorte de dieu ? 

— Non, ce n’est pas cela. Carcajou est plutôt un esprit plus fort que la plupart des autres esprits de la forêt. Par exemple, si vous regardez l’écorce du tremble, vous voyez comme des traces profondes de griffes. C’est Carcajou qui a fait ça un jour lorsqu’il s’est cogné dessus en forêt. La même chose vaut pour le bouleau. À l’origine, cet arbre était droit, mais il l’a fait se tordre parce que c’était un bon moyen pour qu’on ne le gaspille pas. Carcajou n’est pas un esprit créateur, c’est plutôt un esprit transformateur.

— Vous parlez d’un esprit de la forêt. Qu’en est-il des hommes ? 

— Que voulez-vous dire ? 

— Le carcajou a-t-il une influence sur les hommes aussi ?

— Ça dépend ! Il est capable d’engendrer des enfants à partir de femmes humaines. Mais ces enfants sont des animaux ou des oiseaux.

— Est-il capable de tuer des hommes ?

— Ce n’est pas Carcajou qui tue des hommes, mais la Moufette Géante. Carcajou sauve les hommes de la Moufette Géante. 

— Avez-vous déjà entendu dire que le carcajou avait attaqué des hommes ? 

— Jamais ! Il peut être tenace, agressif parfois, capable de se défendre devant un plus gros que lui, d’un homme même, s’il est acculé au pied du mur. Mais ce n’est pas un tueur. D’ailleurs, il préfère nettement manger les carcasses laissées par les autres tueurs. 

— C’est donc plutôt un charognard ? 

— Oui, c’est ça. S’il trouve une carcasse, il est capable d’en arracher de grands lambeaux de chair pour s’en nourrir. 

Robinson avait maintenant suffisamment d’information pour savoir qu’il était peu probable que le carcajou ait pu tuer Michael Mooney. Au pire, il avait découvert le cadavre et lui avait arraché des lambeaux de chair. Or il n’était pas certain de cela non plus. Il demanda au vieux Télesphore. 

— Est-ce que le carcajou aurait pu se trouver près du manoir McTavish ?

— C’est toujours possible, mais ce serait étonnant. Carcajou est un fantôme. Il préfère se cacher et voir sans être vu. Ce manoir est trop exposé pour lui.

— Et vous ?

— Et moi, quoi ?

— Vous approchez vous parfois du manoir McTavish ? 

— Je n’y vais jamais. Trop proche des autres hommes pour moi. Vous savez, j’ai un peu l’esprit de Carcajou en moi, dit le Vieux Télesphore en souriant. 

— Je comprends. Peut-être avez-vous entendu des choses provenant de cet endroit ? Je suppose qu’ici, dans une forêt, les bruits se répercutent loin.

— Vous avez raison. J’ai l’oreille fine aussi. Vous savez, c’est nécessaire si nous voulons survivre ici. 

— Et alors ? Avez-vous déjà entendu des choses particulières venant de là-bas ? 

— Certains soirs, il m’est arrivé d’entendre des murmures, comme des chants, et même des cris qui ressemblaient à des cris de dame blanche. Il me semble que ça venait de là-bas.

— De dame blanche ?

 — Mais oui, vous savez, ces chouettes qui lancent dans la nuit des cris si forts faisant penser à ceux des hommes .

— Oui, bon !… Rien d’autre ?

— J’ai aussi entendu quelquefois une espèce de son régulier. J’ai pensé que c’était Carcajou. Quand celui-ci est agacé par le bruit de frottement de deux branches, il lui arrive de vouloir les arracher. Mais ce n’est pas un très bon grimpeur. Arrivé à mi-chemin du tronc de l’arbre, il arrive parfois que ses pattes restent coincées entre deux branches. En essayant de se dégager, ça donne alors un son régulier.

— Comme celui d’un tambour ?

— Oui, c’est ça. Il faut savoir que c’est Carcajou qui a inventé le son du tambour. 

Robinson resta pensif pendant un moment sans savoir que répondre au vieux Télesphore. Les informations qu’il recevait de lui étaient parfois on ne peut plus contradictoires, basculant sans cesse entre la réalité à la fiction. Le trappeur continua.

— Laissez-moi vous conter une histoire que ma famille naskapie m’a enseignée dans le Grand Nord. 

Puis, il se mit à raconter. Carcajou marchait le long de la mer. À un moment, il aperçut un important groupe d’oiseaux aquatiques. « Jeunes sœurs, leur cria-t-il, je vous apporte un cadeau ». Mais les oiseaux s’étonnèrent qu’il se considérât comme leur frère aîné. « Peut-il être notre frère aîné ? », se dirent-ils. Carcajou leur cria de voler jusqu’à lui, en répétant qu’il apportait un cadeau. En fait, il apportait un peu de mousse qu’il avait façonnée. 

Lorsque les oiseaux se sont posés près de lui, ils lui demandèrent ce qu’il fallait faire lorsque quelqu’un apporte ainsi un cadeau. « On danse dans la longue-hutte, tandis que je chante et que je joue du tambour ». Ils se mirent donc à construire une longue-hutte. Quand le travail fut terminé. Il leur annonça qu’il donnerait à chacun d’eux sa forme définitive. C’est ainsi qu’il façonna les huards, les oies et plusieurs autres espèces. Chacune d’elles reçut alors la couleur qu’on lui connaît aujourd’hui. « Vous avez désormais cette apparence ! Maintenant vous allez danser pendant que je chanterai ! », leur dit-il. 

Les oiseaux formèrent un cercle de danse qui se mit en branle à quelques pas de Carcajou. Tout en chantant ce dernier attrapait les oiseaux au fur et à mesure qu’ils passaient près de lui ; il leur tordait le cou et les empilait à ses côtés. 

Tout d’un coup, Huard se fit la réflexion suivante : « il me semble qu’au début nous étions beaucoup plus serrés les uns contre les autres ; voilà que maintenant nous ne nous touchons même plus ! » Sans cesser pour autant de danser, il ouvrit l’œil et se rendit compte de ce qui se passait. Quand il jugea qu’il était assez près de la sortie pour avoir le temps de fuir jusqu’à la mer, il cria : « envolez-vous, sinon votre frère aîné vous tuera toutes ! » Ils prirent leur vol. Quant à Carcajou, il s’élança vers celui qui avait donné le signal, d’alarme, mais il ne réussit qu’à lui arracher quelques plumes. Huard plongea et refit surface un peu plus loin, en lançant à l’intention de Carcajou son cri caractéristique. Celui-ci cria à Huard que ses yeux seraient désormais rouges, et revint plumer les oiseaux morts afin de les manger. 

Pendant que Robinson réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre et tentait de donner un sens à cette histoire, le Vieux Télesphore se leva pour aller préparer d’autres tasses de thé. Il frappa sa pipe sur le bord de la table afin de faire tomber la cendre sur le sol et se mit en frais de la bourrer de nouveau. Il revint avec les deux mêmes tasses pleines du liquide ambré. 

— Je trouve que vous êtes bien seul ici, perdu dans cette forêt. 

— Ça me va très bien. Et vous ? 

— Et moi…? Quoi ? 

— Vous êtes bien seul aussi, bien que vous viviez dans la grande ville.

— Vous savez cela, vous ? 

Le vieux Télesphore se contenta de le regarder de ses yeux glauques, puis il ajouta.

— Oui, je le sais. Vous n’avez personne autour de vous bien que beaucoup de gens vous entourent. Vous n’avez ni femme ni enfant. Vous êtes seul.

Robinson le regarda intensément en se demandant comment il avait pu savoir cela de lui. 

— Vous avez raison, je suis seul comme vous.

— Non, pas comme moi. À un moment de ma vie, je n’ai pas eu le choix d’être seul. Pour vous, c’est différent. Vous vous êtes emmuré dans votre armure pour que personne ne vous touche, pour que plus personne ne vous touche, insista le vieil homme.

— Vous ne seriez pas un peu sorcier, Télesphore ?

Le vieillard se contenta d’un sourire en coin. L’inspecteur continua.

— Et vous, que vous est-il arrivé ? Vous dites ne pas avoir eu le choix.

— Ça fait bien longtemps tout cela. Très longtemps, dit le trappeur en reprenant son regard fixe et vague. J’ai passé une bonne partie de ma vie chez mes frères naskapis. J’ai découvert leur existence lorsque j’ai dû monter plus au nord pour aller trapper. Au sud, le bon gibier se faisait rare. Un jour, je me suis blessé à un bras sévèrement… 

L’homme releva l’une de ses manches et montra une longue cicatrice mal recousue sur son avant-bras gauche déformé. Robinson ne prenait conscience que maintenant du fait que le vieillard ne manipulait les objets que de la main droite. Même son fusil, il l’avait tenu d’une façon peu habituelle, l’appuyant sur son avant-bras gauche plutôt qu’en le tenant à sa main. 

— Ils m’ont retrouvé et m’ont soigné. Et je suis resté… Ils m’ont accepté comme un frère, m’ont enseigné à chasser comme eux, m’ont fait découvrir les secrets de leurs légendes… 

— Et pourtant, vous n’êtes pas resté. Pourquoi ? 

— Bah ! C’est une histoire un peu triste. Rien d’intéressant. 

— Laissez-moi le soin d’en juger. 

— Ça faisait déjà un bon moment que j’étais avec mes frères naskapis. La tribu a décidé qu’il était temps de me trouver une femme à marier. Je me suis marié et nous avons eu deux enfants ensemble. Quand j’y repense, ce fut la meilleure période de ma vie… la meilleure…

— Que s’est-il donc passé, Télesphore ? 

— À une certaine époque, la vie est devenue très difficile dans le Grand Nord. Notre gibier, c’était le caribou. Nous vivions seulement de cela. C’est pourquoi nous les suivions partout. Mais Caribou est un esprit capricieux. Il a décidé un jour qu’il en avait assez de nous. Il a fui là où nous n’avons pas pu le retrouver. Alors, c’était inévitable, nous avons eu faim… Ma femme et mes deux enfants sont morts de faim… Il ne restait plus qu’un petit groupe d’entre nous. La plupart ont voulu descendre au sud, vers le poste de traite des Blancs. Moi, je n’avais plus de raison de rester dans le Nord. Je suis revenu ici. Vous voyez… une histoire banale…  

Robinson était sans voix. Il regarda le vieillard, ce survivant d’une autre époque. Et alors, lui qui n’avait pas l’habitude de s’épancher, dit.

— Télesphore, tu es un brave homme!

— Inspecteur, tu vas devoir affronter une tempête bientôt. Que l’esprit de Carcajou, le transformateur, t’accompagne dans ce dangereux parcours. Mais rassure-toi! Il en sortira du bien pour toi.

Puis, le vieil homme se leva. L’entretien était terminé. Les deux hommes se saluèrent avec une poignée de main.

— Si tu veux revenir me voir, dit Télesphore, tu sais où me trouver. Je ne bougerai pas d’ici.Robinson quitta la cabane, impressionné par l’homme et par ses paroles mystérieuses. Il lui restait de cet entretien plus de questions que de réponses. Il avait pourtant une certitude maintenant : l’hypothèse du carcajou tueur n’était pas la bonne. Il devait continuer son enquête dans le fouillis pêle-mêle de son grenier.