Carcajou-Chapitre 7

Great Saint James Street

Encore une belle journée ! Décidément, ce printemps ressemblait davantage à un été ensoleillé. Robinson et Kelly décidèrent de marcher jusqu’à la maison de Mooney. Ils s’engagèrent sur la rue Saint-Paul, derrière l’édifice Bonsecours, en se dirigeant vers l’ouest. La rue était belle. Plusieurs édifices y avaient été construits quelques années auparavant afin de remplacer les vieilles masures en bois. S’étalaient de nombreuses maisons-boutiques en pierres de taille s’ouvrant au rez-de-chaussée sur des show windows, de grandes vitrines destinées à étaler les marchandises. On y présentait aux dames de la bonne société les dernières nouveautés britanniques et les produits des artisans locaux. 

Les inspecteurs traversèrent une rue en admirant l’un des bâtiments au coin arrondi. Ils arrivèrent en face de la maison d’édition M&T Mooney qui faisait office d’imprimerie. Il s’agissait d’un très bel édifice en pierres grises de style néo-classique à deux étages et demi. On retrouvait au rez-de-chaussée les grandes vitrines typiques des maisons-boutiques de la rue dans lesquelles étaient exposés de nombreux livres publiés par cette maison d’édition. À l’étage, cinq grandes fenêtres à carreaux meublaient la façade. L’étage supérieur comportait cinq lucarnes qui devaient donner sur un grenier aménagé en habitation. Le bâtiment était coiffé de deux versants droits et flanqués de murs coupe-feu ; on avait appris la leçon des grands incendies de Montréal. Une belle souche de cheminée double en pierres couronnait la couverture en tôle canadienne sur l’un des côtés. 

Ils pénétrèrent à l’intérieur du magasin par la porte principale et furent aussitôt envahis par l’odeur de l’encre d’imprimerie. Un homme les accueillit dans la boutique : grand, habillé à la mode avec redingote, veste boutonnée et boucle. Il avait les cheveux frisés bruns foncés, plutôt courts, et une mince barbichette formant un collet sous son menton. 

— Comment puis-je vous aider ? 

Robinson et Kelly se présentèrent. L’homme leur apprit qu’il était l’un des deux copropriétaires de la maison d’édition : Thomas Mooney.

— Vous êtes le frère de Michael ? 

— Je l’étais, effectivement, dit Thomas en baissant la tête. 

— Toutes mes sympathies! 

Thomas releva la tête. Il avait des yeux effarés qui allaient de l’un à l’autre. Il était sans voix et des larmes emplissaient ses yeux. 

— Avez-vous trouvé qui ou quoi a pu lui faire cela ? 

— Pas encore, malheureusement ! Nous commençons à peine notre enquête. Pouvons-nous parler quelques instants avec vous ? 

— Oui, évidemment. Nous irons à l’étage. Laissez-moi avertir mes employés. 

Mooney ouvrit la porte qui donnait sur un endroit beaucoup plus spacieux que la boutique. Comme il se rendit compte que les inspecteurs semblaient s’intéresser à l’imprimerie, il les invita à entrer. C’était un espace encombré où l’on n’avait presque pas de place à circuler entre les meubles. On trouvait de part et d’autre, accolés sur les murs, des meubles de fournitures dont les surfaces en métal servaient à disposer les galées destinées à composer les épreuves. De grands meubles à tiroirs minces entreposaient les caractères bas de casse et haut de casse. Trois ouvriers s’affairaient à faire des compositions. Lorsqu’une page était prête, on allait la déposer sur la presse manuelle.

— C’est une presse Stanhope, dit l’éditeur. Quand je l’ai achetée, c’était la toute dernière technologie. Mais il y a longtemps de cela. Elle est maintenant dépassée par une presse à cylindre beaucoup plus rapide. Je viens d’en commander une en Angleterre. 

— Qu’est-ce que vous publiez dans votre imprimerie ? Des journaux ? 

— Non. Je ne suis pas assez bien équipé pour cela et je n’ai pas suffisamment d’employés. Je publie des livres qui intéressent ma clientèle particulière : les Irlandais catholiques. Vous trouverez surtout des commentaires de la Bible. 

— Je croyais que les catholiques n’avaient pas le droit de lire la Bible. 

— Ce n’est pas tout à fait vrai. Il n’est pas interdit de lire la Bible, mais on peut le faire en lecteur averti. C’est pourquoi justement nous publions ces « commentaires ». Veuillez me suivre. Nous allons monter à l’étage. 

Comme plusieurs maisons-boutiques, les espaces d’habitation étaient situés à l’étage. Mooney se dirigea avec sa clé en main vers la porte à gauche du magasin, la déverrouilla et monta l’escalier jusqu’au palier. Il ouvrit la porte et cria : « Anne, c’est moi ». Une jeune fille habillée en servante se présenta immédiatement, fit une petite courbette et répondit : « monsieur ? »

— Voulez-vous préparer le thé pour nos invités ? 

— Oui monsieur, puis elle repartit en trottinant vers la cuisine. 

— Anne m’est d’une aide très précieuse avec les enfants. Je suis veuf depuis presque une année maintenant. 

— Vous m’en voyez désolé! 

— Merci! Les enfants sont à l’école, nous serons tranquilles. Venez donc au salon. 

Les deux inspecteurs entrèrent dans le salon en passant sous une arche aux moulures en stuc travaillé. La pièce était chic : meubles élégants sans être luxueux, tapis français, peintures au mur, tapisserie, rideaux de velours aux couleurs claires. Mooney fit asseoir ses deux invités dans des fauteuils individuels, se réservant le sofa à deux places. Anne apporta peu après le thé sur un plateau, demanda aux deux invités s’ils voulaient du lait et du sucre. Ceux-ci prenaient leur thé noir. Elle repartit aussitôt après avoir rempli les tasses et les avoir servis. 

— Délicieux ! dit Robinson après avoir pris une gorgée de son liquide ambré. 

— Voilà sans doute ce que les Britanniques font de mieux et ils sont obligés d’aller le voler à l’étranger. Le thé des Anglais provient presque exclusivement d’Asie, récolté dans des pays où les Anglais de la Compagnie britannique des Indes orientales se sont comportés pendant des années comme des conquérants, voire des forbans. 

Robinson ne releva pas ce commentaire qui montrait de façon peu subtile le parti-pris antibritannique de l’Irlandais.

— Monsieur Mooney… 

— Thomas… appelez-moi Thomas. 

— Bien… Thomas, étiez-vous proche de votre frère ? 

— Nous étions aussi proches que puissent l’être deux frères ayant presque toujours vécu ensemble. D’ailleurs, il habite… il habitait ici… 

Mooney montra du pouce le mur mitoyen qui séparait son espace d’habitation de celui de son frère.

— Votre frère Michael était marié, je crois ?

— Oui, mais il n’avait pas d’enfant, ce qui le faisait souffrir beaucoup. Sa femme, un pauvre être fragile presque toujours souffrante, a été incapable de lui donner une progéniture. 

Pour des raisons qui lui étaient personnelles et qui surprirent Kelly, Robinson ne s’attarda pas sur la situation maritale de Michael. 

— Votre frère et vous, vous vous occupiez tous les deux de l’imprimerie? 

— Ah, ça non ! Mon frère était un idéaliste. Il s’occupait surtout d’écrire dans les journaux afin de dénoncer toutes les injustices du monde, et surtout celles subies par les Catholiques. 

— Et vous ? 

— Moi, je suis un homme pratique. Quelqu’un doit bien faire tourner la boutique.

— Il est vrai que tenir une imprimerie ne doit pas rendre millionnaire. 

— Millionnaire, non. Mais nous gagnons bien notre vie. Nous avons deux autres imprimeries, l’une à New York et l’autre à Boston. Celle de Boston en particulier se porte très bien. Vous savez évidemment qu’il y a plus d’Irlandais là-bas qu’à Montréal. 

— Dans quel journal votre frère écrivait-il ?  

— Surtout dans les Mélanges religieux, la publication du diocèse de Montréal. 

— Je connais ce journal, dit Kelly à l’intention de Robinson. Il est financé par Mgr Bourget pour donner une voix aux Catholiques et défendre le pape. 

— Notre foi catholique a bien besoin d’être défendue, reprit Mooney. Voyez ce qui s’est passé quand le renégat de Gavazzi est venu à Montréal. Les protestants nous en veulent tellement…

Robinson garda le silence afin de prendre le temps d’assimiler ce qui venait d’être dit. Il commençait à se dessiner dans son esprit les enjeux liés à la guerre des religions qui se jouait à Montréal entre les deux groupes, catholiques et protestants. Il y avait eu des blessés et des morts dans cette guerre, et il y en aurait sans doute encore. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Je veux dire qu’il s’était fait de nombreux et puissants ennemis.

— Jusqu’à vouloir sa mort ?

Mooney regarda Robinson en hochant la tête, comme s’il ne voulait pas répondre à cette question ou, tout simplement, comme s’il n’en savait rien. L’inspecteur changea de sujet, surprenant une nouvelle fois Kelly. Celui-ci, qui n’avait pas assisté souvent à un interrogatoire en compagnie de son chef, ne savait pas encore que c’était là sa tactique préférée : non pas la ligne droite, mais les voies de contournement. Il était essentiel de déstabiliser le témoin afin qu’il n’ait pas le temps de préparer ses réponses. 

— Nous avons trouvé votre frère dans un étrange accoutrement. Le saviez-vous ? 

— Vraiment !

— Il était habillé dans un costume de femme et portait une perruque. 

Mooney se raidit, comme s’il s’attendait à la suite de la question de l’inspecteur. 

— Se peut-il qu’il lui arrivât de se déguiser en femme ? 

— Vous n’allez quand même pas suggérer que mon frère était un maudit sodomite, dit l’homme avec un sursaut d’horreur. 

— Je ne sais pas, qu’est-ce que vous en pensez ? 

— Vous n’êtes pas sérieux, là ! Michael était un homme marié…

— Vous savez, Thomas, je connais des gens qui, même mariés, aiment s’habiller en femme. 

— En tous les cas, pas Thomas. Moi, des gens qui aiment s’habiller en femme, je n’en connais pas. Mais mon frère, je le connais depuis l’enfance. Jamais au grand jamais il ne se serait déguisé de la sorte. D’ailleurs, il détestait le théâtre et toute cette culture du déguisement. Lui-même se montrait tel qu’il était : un homme franc et sincère qui cherchait et disait toujours la vérité. C’est parfois ce qui lui a nui d’ailleurs. Je n’ai jamais rencontré un homme aussi intègre, honnête et rigoureux.

— Est-ce que sa femme pense la même chose de son mari ? 

L’éditeur s’arrêta net, interdit, après cette apologie de son frère. Il sembla hésiter à continuer. 

— Sa femme ?… Certainement ! 

— Nous irons lui demander alors, dit Robinson en se levant de son fauteuil. 

— Cela m’étonnerait qu’elle accepte de vous recevoir. Elle est devenue neurasthénique depuis la mort de son mari. Elle ne sort plus de son lit. 

— Je vais quand même tenter ma chance. Je vous remercie de votre accueil, Thomas. Puis-je vous demander de ne pas quitter la ville ? Nous aurons sans doute d’autres questions à vous poser. 

— Je suis à votre disposition, inspecteur. 

Les deux policiers descendirent l’escalier, sortirent en fermant la porte derrière eux et se dirigèrent vers l’autre porte du bâtiment, celle de droite. Ils tirèrent sur la chaîne et entendirent une cloche sonner à l’étage. Quelques secondes plus tard, un bruit de pas résonna dans l’escalier et une servante ouvrit la porte. 

— Oui, c’est à quel sujet? 

Les deux inspecteurs se présentèrent et annoncèrent le but de leur visite. La jeune servante hésita, puis elle demanda aux hommes d’attendre. Elle remonta l’escalier. Pendant quelques minutes, on entendit des voix. Enfin, une autre femme apparut sur le palier. 

— Vous ne pouvez pas lui parler. Elle est malade. 

— Alors, peut-être pouvons-nous vous parler, à vous ?

La femme hésita longuement avant de dire : « montez ». Quand les inspecteurs arrivèrent sur le palier, ils se retrouvèrent devant une femme plus grande que la plupart des autres femmes. Elle était habillée avec élégance, mais sobrement. Sa robe à motifs marron clair, bouffante aux jambes et serrée à la taille, se complétait de manches longues à la mode de l’époque, ce qui lui seyait très bien. Une très jolie broche fermait son collet blanc. Une cordelette noire toute simple enserrait son cou. 

Ce qui toutefois frappait le plus chez cette femme était son visage atypique. Il était comme ciselé au couteau à bois. Les cheveux serrés sur son crâne formaient une tresse sur le dessus qui ressemblait à un diadème de princesse. Cette coiffure mettait son visage encore plus en évidence : hautes pommettes, joues creuses, petite bouche, nez droit et court. On n’aurait pas pu dire si elle était jolie ou non. Une chose était certaine cependant : voilà un visage qui avait beaucoup de caractère et qui reflétait un tempérament de feu. Ce qui frappait avant tout était ses arcades sourcilières légèrement proéminentes mettant en valeur des yeux marrons qui vous traversaient l’âme quand ils vous fixaient. La femme regarda Robinson droit dans les yeux et la façon dont elle le fit aurait pu faire frémir des hommes qui n’auraient pas été de la trempe de l’inspecteur. 

La femme s’écarta pour laisser entrer ses visiteurs. L’appartement, aussi élégant que celui de Thomas Mooney, était cependant un peu plus petit. Ils furent introduits au salon et eurent droit au même rituel du thé que tantôt. Pendant ce temps, pas un mot ne fut prononcé hormis la demande de service à la bonne. La femme continua à regarder Robinson dans les yeux. Elle avait tout de suite compris que c’était lui le mâle dominant malgré le gabarit imposant de son adjoint. Comme les inspecteurs s’étaient déjà présentés, ils voulurent savoir qui elle était. 

— Je m’appelle Catherine Sanders. Je suis une amie de Mary Ann… Madame Mooney. 

— Vous habitez ici ? 

— Non. Je suis ici pour la réconforter après la perte horrible qu’elle vient de subir. 

— Je ne doute pas que cela fut très douloureux pour elle. Nous voudrions lui présenter nos condoléances. Pouvons-nous la voir ? 

— Ce ne sera pas possible malheureusement. Mary Ann est très malade. Elle ne sort plus de son lit. Elle ne mange presque plus.

— C’est triste ! J’aurais voulu lui parler de son mari. J’ai besoin d’en savoir plus sur leur vie ensemble. Était-ce un couple heureux ? 

— À ce que je sache, il n’y avait pas d’animosité entre eux si c’est ce que vous laissez entendre. 

— Pas nécessairement. Je me demandais seulement… le frère de Michael nous a dit qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfant et que cela les rendait malheureux. 

— Thomas… Il dit beaucoup de choses, Thomas.

— Vous ne semblez pas apprécier le frère de Michael. 

— Vous savez, Michael et Thomas étaient des frères tissés très serrés. 

— Vous dites cela comme si c’était une mauvaise chose. 

— Ce qui est certain, c’est qu’ils savaient se défendre l’un l’autre. Ils s’étaient élevés pratiquement l’un l’autre, leur mère n’ayant pu surmonter la mort de son mari, décédé sur le bateau qui les amenait en Amérique.

— Vous semblez en savoir beaucoup à leur sujet ? 

— C’est par Mary Ann que je sais cela.

— Vous ne nous avez pas encore répondu : étaient-ils malheureux de ne pas avoir d’enfant ? 

— Il est certain que cela faisait souffrir Mary Ann… d’autant que Michael était très exigeant envers elle. 

— Que voulez-vous dire ? 

— Michael était un homme rigide à la maison. Son épouse devait se conformer à ce qu’il considérait comme une bonne catholique modèle. Il lui a toujours reproché de ne pas « engendrer de progéniture », comme il le disait. Pourtant, il n’a jamais cherché à savoir duquel des deux l’infertilité dépendait. Comme il avait réponse à tout, c’était donc elle la fautive. 

— C’est votre point de vue ?

— C’est du moins ce que j’ai interprété de ce que Mary Ann m’a dit. Nous sommes proches ; elle me fait des confidences. 

— Vous vous connaissez d’où et depuis quand ? 

— Nous avons été pensionnaires ensemble chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. 

— Vous êtes donc d’anciennes compagnes de classe ? 

— Non, pas vraiment. J’étais en dernière année lorsqu’elle a commencé au pensionnat. 

— N’est-il pas plutôt rare que des pensionnaires plus vieilles se lient d’amitié avec les plus jeunes ? 

— J’ai gardé des liens avec de nombreuses camarades de classe. Nous nous voyons régulièrement. Nous prenons le thé ensemble et bavardons chiffons. 

Catherine Sanders avait dit cette dernière phrase avec un sourire ironique. Robinson semblait ne pas savoir que penser de ce couple improbable, l’une forte et d’un caractère trempé et l’autre à première vue faible et soumise. Que pouvaient-elles donc avoir en commun, hormis une espèce de solidarité féminine cimentée au pensionnat ? Pour le moment l’inspecteur-chef comprenait qu’il ne pourrait rien tirer d’autre de cette femme qui lui tenait tête avec panache. S’il y avait des secrets entre les deux amies, il ne pouvait pas compter sur cette dernière pour les lui révéler, cela semblait évident. 

Il n’était pas tellement plus avancé en termes d’informations concernant Michael et son épouse. Il allait devoir se rabattre sur les découvertes de Leclerc, à la condition qu’il y en ait de suffisamment consistantes. Les inspecteurs décidèrent de couper court à la conversation et de prendre congé de l’amie de Mary Ann Mooney sans avoir pu la rencontrer. Ce ne serait que partie remise.