Carcajou-Chapitre 8

L’ancien palais épiscopal

L’inspecteur Leclerc était assis en face de ses deux collègues, une pile de documents étalés autour de lui sur son bureau. Son chef lui avait demandé de recueillir de l’information sur la vie et la carrière de Michael Mooney. Pour l’heure, il y avait encore très peu d’indices sur le cadavre de la forêt du Mont-Royal. Quelques hypothèses avaient été éliminées : décès provoqué par un animal ou encore homicide d’un insensé qui l’aurait pris pour une femme. Le déguisement de Mooney gardait encore tout son mystère, mais Robinson avait l’intuition que ce n’était pas par là qu’il devait maintenant s’orienter. 

Robinson avait enseigné à ses adjoints que deux choses sont fondamentales dans une enquête : les faits et le mobile. Pour ce qui est des faits, on avait recueilli jusqu’à maintenant un ensemble d’indices : l’état particulier du cadavre, quelques bouts de bois, une ou deux couleuvres. Le résultat se révélait bien mince ; pas de quoi faire un procès à qui que ce soit avec ces détails. Il fallait donc se tourner vers le mobile. À l’évidence, Michael Mooney n’avait pas été tué au hasard. La disposition du corps et son état montraient une certaine dose de préméditation. On était loin de l’homicide du jeune Kirkland retrouvé pourtant si proche de celui de Mooney. Pour le chef-inspecteur, il était clair qu’on avait voulu sa mort, d’où la recherche du mobile.

Pour le moment, l’équipe fondait ses espoirs sur les investigations de Leclerc, un homme méticuleux et patient dans ce genre d’enquête. 

— Malheureusement, dit Leclerc, je n’ai pas encore terminé de faire le tour de la documentation. Mais je dois vous avertir : les résultats sont bien minces. 

Voyant la mine déconfite de ses deux collègues, Leclerc s’empressa tout de même de livrer un compte-rendu qui donnait un peu de substance au dossier. Michael Mooney avait trente-deux ans à sa mort. Lui et son frère étaient arrivés en Amérique en 1830 et s’étaient installés à New York avec leur mère restée veuve. Ils y avaient fondé leur maison d’édition, se faisant connaître en publiant une série d’éditions sur la Vie des Saints. En 1840, ils décidèrent de venir s’installer à Montréal tout en inaugurant une branche de leur maison à Boston. Depuis lors, ils prospéraient modestement en publiant de la documentation catholique s’adressant surtout aux Irlandais. Il s’agissait avant tout d’ouvrages de dévotion. 

— Ah oui, continua Leclerc, la maison a aussi publié quelques plaquettes de poèmes écrits par l’épouse de Michael, Mary Ann Mooney. 

— Intéressant ! dit Robinson. Peux-tu me procurer ces plaquettes ? 

— Oui chef ! C’est comme si c’était fait. 

— La question reste de savoir qui aurait voulu la mort de Mooney et surtout pourquoi ? 

— Mooney faisait partie de ces Irlandais catholiques intransigeants, si l’on se fie à ses écrits du moins. Il défendait bec et ongles l’Église et le pape et faisait partie du cercle restreint des conseillers de Mgr Bourget, lequel comme on le sait est un ultramontain assumé. 

— Un ultramontain ? demanda Robinson peu habitué aux arcanes du catholicisme romain. 

— En fait, l’ultramontanisme est un ensemble de positions dans l’Église catholique qui ne sont pas nécessairement partagées par tous. L’ultramontain affirme la primauté du pape non seulement sur les dimensions spirituelles, mais également sur le monde temporel, y compris le monde politique, le cas échéant. 

— Cela voudrait dire que le pape peut donner des directives non seulement à ses prêtres et à ses ouailles, mais aussi au pouvoir politique.

— C’est à peu près cela.

— Plutôt normal, dit Kelly qui n’était pas intervenu jusqu’à maintenant. Les catholiques, c’est quand même la vraie religion, puisque l’Église vient en droite ligne de Saint-Pierre, l’apôtre que le Christ a nommé pour lui succéder.  

Leclerc et Robinson se regardèrent en silence devant cette grosse affirmation. Leclerc reprit.

— Moi aussi, Kelly, je suis catholique. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec les ultramontains. Notre religion est avant tout celle d’un Dieu qui nous demande de faire une bonne vie sur la terre en vue d’une vie éternelle heureuse, pas de faire de la politique. 

— Je vois, reprit Robinson, que les catholiques ne s’entendent même pas entre eux. Je vous laisse imaginer maintenant les querelles entre catholiques et protestants. 

— C’est justement là où je voulais en venir avec Mooney. Il avait l’habitude d’écrire dans le journal de l’évêché, les Mélanges religieux, des articles vitrioliques sur les protestants. Il s’est sûrement fait de nombreux ennemis chez eux. Il faut dire que ces derniers le lui rendaient bien. J’ai lu quelques articles au sujet des catholiques irlandais dans le Montreal Witness qui étaient plutôt assassins… permettez-moi ce mauvais jeu de mots.

— Donc, il avait de nombreux ennemis. Mais est-ce suffisant pour qu’on veuille le tuer ? 

— Sans doute pas. Néanmoins, vous connaissez le contexte actuel de la rivalité entre protestants et catholiques. Mooney avait incité les Irlandais catholiques à se soulever afin d’empêcher la venue de Gavazzi. Peut-être y en a-t-il qui ne lui ont pas pardonné ?

— Peut-être. Mais nous nous acheminons sur un chemin nébuleux et complexe. Quand il est question de lutte entre des groupes ou des communautés, rien n’est aussi clair que ce qui semble paraître. J’ai besoin d’en apprendre davantage sur cette rivalité entre les catholiques et les protestants, et je sais à qui aller le demander.

***

— Silas, mon vieil ami! Je suis bien content de te voir. 

— Moi de même, mon ami. Il y a trop longtemps.

Les deux hommes se tombèrent dans les bras en se frappant vigoureusement dans le dos. Robinson et Thomas Ryan se connaissaient depuis belle lurette. Ryan avait aidé Robinson à son arrivée au Canada alors qu’il n’avait pas le sou. Il lui avait fait confiance et avait investi dans son agence de détective privé. C’est par un concours de circonstances qu’ils s’étaient connus. Robinson avait fait transiter les maigres ressources qu’il avait à Londres par la banque Baring. Or, il y avait eu confusion dans le transfert et son argent avait été acheminé à Chicago plutôt qu’à Montréal. C’est alors qu’on lui avait dit de faire appel à Ryan qui était le représentant de la banque Baring au Canada. 

Robinson, qui connaissait bien ces institutions établies, s’attendait à être reçu comme un malotru. Mais au contraire, Ryan l’accueillit avec affabilité, lui demandant des nouvelles de Londres, s’informant de sa profession. Il aurait pu être rebuté par son métier de policier. En effet, la plupart des Irlandais ne portaient pas la force constabulaire britannique dans leur cœur étant donné ce qu’elle faisait subir à leurs compatriotes outre-Atlantique. S’il fut ennuyé, il n’en montra rien. Il s’efforça plutôt de l’aider le mieux possible. Depuis ce temps, une indéfectible amitié s’était nouée entre ces deux hommes pourtant si différents, d’autant que le policier n’était pas du genre à donner sa confiance facilement. 

Ryan provenait d’une vieille famille du centre de l’Irlande qui avait émigré au Canada en 1822. Ses parents à l’aise l’avaient fait instruire dans les meilleures écoles. Il n’arrivait donc pas les mains vides au Canada, puisque bien éduqué et relativement en moyen. Il se lança rapidement en affaires et eut beaucoup de succès. Surtout, il s’était construit un réseau étendu qui le rendait indispensable aux gens d’affaires d’ici voulant obtenir du crédit dans des banques londoniennes. Il fut pendant longtemps le principal correspondant commercial du bureau londonien des Baring, 

— Comment va Erin ? demanda Robinson. 

— Bah, tu sais ! Elle est de plus en plus souffrante, mais c’est une femme courageuse. 

— Et Patrick ?

— Ah lui ! Une sacrée force de la nature, ce gaillard. Je ne te remercierai jamais assez de m’avoir fait cadeau de ce garçon. Nous n’avions pas d’enfants et il est devenu la joie de ses parents. 

Patrick O’Brady était un jeune orphelin irlandais que Robinson avait connu dans une enquête antérieure. Il en avait eu pitié et l’avait présenté à son ami Ryan et à son épouse. Ces derniers l’avaient immédiatement accueilli. Il aurait même pu être adopté s’il n’avait pas été si âgé à l’époque. Ryan l’associait à ses entreprises et Patrick performait si bien qu’il le voyait maintenant comme son successeur. 

La maison des Ryan était située sur la Côte à Baron, dans le faubourg Saint-Laurent. En venant visiter son ami, Robinson était passé en calèche par la rue Saint-Denis. Il était encore effaré devant traces laissées par le grand incendie de Montréal l’année précédente. Les stigmates étaient surtout visibles à l’ouest de la rue où il ne restait que des ruines qu’un grand nombre d’ouvriers avaient commencé à démolir. La reconstruction allait toutefois bon train. On refaisait les maisons avec des matériaux plus solides, en briques pour la plupart. Il était inconcevable qu’il puisse encore y avoir un autre incendie d’une telle ampleur à Montréal. 

Ce qui attristait davantage Robinson fut la vue de la cathédrale Saint-Jacques, à l’est cette fois. À l’époque, la cathédrale avait été construite dans des champs encore inoccupés, mais destinés à recevoir des habitations, le but étant de revaloriser le quartier. Toutefois ce travail n’avait pas encore commencé avant le grand incendie, ce qui fait que la cathédrale restait comme un monument inachevé, seule témoin du désastre. Avant sa destruction, elle portait bien son nom de « palais » épiscopal avec son architecture néo-classique, son portail à quatre colonnes se terminant par des chapiteaux corinthiens et soutenant une voûte en forme de triangle isocèle. Ses trois étages, excluant le rez-de-chaussée et le grenier, ne comptaient pas moins d’une dizaine de fenêtres par niveau. Son parement en pierre se terminait dans les coins par un arrangement « à la française » du meilleur goût. Il ne restait plus maintenant de l’édifice somptueux que quelques murs éventrés par le monstre aveugle. Le toit s’était effondré et l’on pouvait voir la cour arrière à travers l’immense entrée.

Ce n’était pas la première fois que Robinson venait chez son ami Ryan, mais il ne manqua pas encore une fois de s’émerveiller de l’élégance du lieu. Ce n’était pas un château, certes, mais il suffisait de voir sa façade à deux étages, son portail à colonnades, ses quatre cheminées et sa grande annexe pour se rendre compte comment elle pouvait être confortable. Une clôture en pierre composée d’une multitude de colonnettes fermait son terrain et de beaux arbres jetaient une ombre bénéfique dans les jardins qui accueillaient le visiteur.

Ryan fit pénétrer son ami dans la bibliothèque du rez-de-chaussée et commanda du thé à l’une de ses servantes (il en avait plusieurs). Ils s’assirent confortablement dans des fauteuils à l’anglaise. Robinson fit d’abord un tour d’horizon admiratif de cette bibliothèque qui comptait un nombre impressionnant de livres. 

— Tu vas sûrement me dire que tu les as tous lus. 

— Oui… ou presque. Je n’ai pas encore terminé l’Encyclopédie de Diderot. 

Ils éclatèrent de rire ensemble. Les deux amis, c’était l’évidence, étaient très heureux de se revoir. Mais il fallait maintenant que Robinson aborde le véritable objet de sa visite. 

— Thomas, je viens te voir cette fois avec mon chapeau d’inspecteur-chef de la police de Montréal. 

— Qu’est-ce que j’ai fait ? Tu viens m’arrêter, dit avec un sourire Ryan en présentant ses poignets. 

— Ne sois pas ridicule. Non, en fait ma démarche n’est pas très drôle. J’enquête sur un meurtre sordide et j’ai besoin de tes lumières, toi qui connais tout et tout le monde à Montréal. 

— Là, tu exagères ! Mais si je peux t’aider, je le ferai.

— Tu connais évidemment Michael Mooney. 

— Oui, bien sûr. C’est affreux ce qui lui est arrivé. Tu enquêtes sur son cas ? 

— Effectivement. Et je suis actuellement dans une impasse… 

— Toi, dans une impasse ! Je ne te crois pas.

— Il ne s’agit pas vraiment d’une impasse, mais les pistes sont plutôt rares, d’où le besoin de faire appel à toi. Peux-tu me parler d’abord de Michael Mooney ? 

— J’ai peu de choses à dire à son sujet. Il faisait partie des relations que je dois entretenir dans ma profession. Que veux-tu savoir au juste ? 

— Quel genre d’homme il était ? 

— Difficile à dire. Je ne le connaissais pas suffisamment. En fait, je ne me suis jamais senti beaucoup d’affinités avec lui, bien que catholiques tous les deux : trop idéaliste… trop extrémiste…

— Tu veux dire… ?

— Il suffisait de l’écouter discourir sur les questions religieuses pour se rendre compte qu’il y avait en lui quelque chose de… comment dire… fanatique. On aurait dit un Ribbonman

— Un quoi ?

— Bien sûr, un British londonien comme toi, tu es bien loin des querelles de ces chicaniers d’Irlandais.

— C’est bien vrai ! De vraies têtes de pioche, ces Irlandais, dit Robinson en pointant du doigt son hôte.

— Ouais ! Mais ce ne sont pas des hommes qui se cachent comme des petits garçons sous les jupes d’une femme, fût-elle la Reine d’Angleterre, pour faire leurs mauvais coups, reprit Ryan en riant. 

— Touché !

— Il n’en reste pas moins que l’histoire des Irlandais est fascinante.

— Je n’en doute pas.

— Depuis des siècles, les Irlandais sont à couteaux tirés avec les Britanniques. L’Irlande est habitée depuis toujours par des Celtes qui parlent gaélique. Ils ont toujours été plus ou moins réfractaires aux Anglo-Normands qui ont introduit l’anglais comme langue officielle du Royaume. Première différence ! Puis, est arrivé le roi Henri VIII au seizième siècle qui se détacha de l’Église catholique romaine pour fonder l’anglicanisme. Les Irlandais n’ont jamais accepté la nouvelle religion, comme l’ont fait avec plus ou moins d’enthousiasme les Écossais et les Gallois. Deuxième et grosse différence !

— Là, tu ne m’apprends rien. Je connais quand même assez bien la situation historique des Irlandais et je comprends aussi l’origine de ces dissensions, mais comment tout cela peut-il se répercuter encore aujourd’hui ?

— Pour bien comprendre les enjeux, il faut se situer davantage au dix-septième siècle au moment où les Britanniques du continent ont voulu « coloniser » l’Irlande, trop catholique à leur goût. Ils ont organisé une immigration massive des Anglo-Écossais sur l’île, l’idée étant d’augmenter leur emprise sur le pays. Les dirigeants de l’époque croyaient qu’en saupoudrant les campagnes de communautés protestantes, les Irlandais se détacheraient graduellement de la foi catholique. Anglais et Écossais se sont vu offrir les meilleures terres agricoles de l’île, les colons se rassemblant surtout dans les comtés du nord-est, en Irlande du Nord, qu’on appelle l’Ulster.

— C’est une bien belle histoire que tu me racontes là, mais quel rapport avec ce qui se passe ici ? Au Canada, nous n’avons jamais été touchés par ces problèmes particuliers.

— En fait, beaucoup plus que tu ne le penses ! En immigrant au Canada, les Irlandais ont traîné avec eux leurs problèmes. Comme beaucoup, tu dois croire que la communauté irlandaise du Canada est homogène. Détrompe-toi ! C’est loin d’être le cas. 

— Je ne connais pas de communautés réellement homogènes. Il y a des groupes de Canadiens français qui se détestent entre eux. Pourquoi en serait-il autrement des Irlandais ?

— Je crois tout de même que c’est pire chez nous, et que cela vient de loin. Tu sais sans doute que plusieurs hommes d’affaires qui ont réussi ici sont des Irlandais ? Il suffit de mentionner les McCord, Clendinneng, Workman, Frothingham. 

— Oui, bien sûr. Tout le monde connaît ces exemples de réussite. Et alors ? 

— Mais peu de gens savent que ce sont tous, sans exception, des Irlandais protestants.

— Là, tu m’étonnes.

— Oui, et comme on dit, ceci explique cela. Les Irlandais protestants de Montréal n’ont strictement rien à voir avec les Irlandais catholiques qui se massent dans Griffintown. Et quand je dis, rien, c’est, rien. En réalité, ils ont plus d’affinités avec les communautés d’origine anglaise et écossaise, disposant avec ces derniers de contacts et de ressources qui les aident à progresser au sein de l’élite économique.

— Et toi alors ?

— Moi ? Je fais partie de la toute petite minorité irlandaise catholique qui a réussi grâce à mes relations londoniennes.

— Qu’est-ce que tout cela vient faire avec Mooney que tu as qualifié de… Ribbonman?

— Les Ribbonnists sont un pur produit de ces tensions parfois violentes entre les Irlandais catholiques et protestants en Irlande du Nord. 

— Tu veux dire que les tensions entre les Irlandais ici au Canada viennent de ce petit bout terre au nord d’une île pauvre oubliée du reste du monde.

— Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, oui.

— Comment est-ce possible, My God?!

— Encore là, il faut revenir en arrière. La tentative de s’emparer des terres des Irlandais par les immigrants anglo-écossais avait fini par engendrer des organisations secrètes et violentes, en particulier chez les protestants qui ont créé l’Orange Order. Les orangistes se sont organisés sur le même modèle que les loges maçonniques. Leur but était de renforcer l’adhésion au roi et à la Grande-Bretagne et surtout de s’attaquer aux catholiques romains qui cherchaient à se rebeller contre l’empire. C’est ainsi que les orangistes appuyèrent sans réserve les tenanciers de terres des Irlandais protestants qui volaient littéralement les paysans avec des taxes iniques. 

— Je suppose que les Irlandais ont réagi en créant leur propre association ?

— Tout juste ! Tu ferais un bon détective, tu sais, dit Ryan en se moquant de son ami. Les paysans exploités par les tenanciers protestants ont réagi en créant leur propre société secrète connue sous le nom de Ribbonnist, une expression provenant du ruban vert que les membres portaient à la boutonnière. Le conflit entre ces deux groupes a souvent dégénéré en luttes mortelles. La guerre larvée que se sont livrée les Ribbonnists et les Orangistes s’est poursuivie sur plusieurs décennies et jusqu’à aujourd’hui, ici au Canada. 

— Ici… au Canada ?

— Évidemment, l’objectif de la protection des terres ne fait plus partie du programme des orangistes, puisque la situation du pays est très différente. Il n’y a pas d’équivalent ici aux tenanciers protestants des terres en Irlande du Nord. Par contre, la lutte contre les catholiques est restée intacte et s’est même amplifiée.

— Alors, selon toi, la mort de Michael Mooney aurait quelque chose à voir avec cette lutte.

— Ce pourrait être une possibilité. L’Ordre des orangistes a une certaine importance au Canada. Il s’organise en petites loges un peu partout, en particulier dans les campagnes, mais aussi en ville. On dit qu’il y a plus de 15 000 participants au pays.

— Et à Montréal ?

— Ici, le Grand Orange Lodge est une organisation puissante. Il présente quand même une particularité : l’Ordre ne se compose pas exclusivement d’Irlandais protestants. On trouve dans ses rangs des Anglais, des Écossais, des Allemands et même des Indiens.

— L’ensemble des protestants, donc.

— Pas tous les protestants. Par exemple, je ne connais aucun anglican qui en fait partie.

— Cela me rassure ! Dis donc Thomas, tu sembles bien connaître cette organisation ?

— Dans ma situation qui repose sur un réseau de relations avec les hommes d’affaires d’ici, il est plus payant d’en savoir plus que moins. Les orangistes de Montréal sont moins sectaires (du moins en façade) qu’ailleurs au pays, à Toronto par exemple. Ils font partie de l’élite commerciale et financière d’ici, ils ne peuvent donc pas se permettre de montrer publiquement leur intolérance étant donné le nombre de Canadiens français et d’Irlandais catholiques. Il leur arrive même de se joindre aux Irlandais catholiques, par exemple lors de la création de la Saint Patrick Society, une organisation pourtant destinée à l’origine à célébrer un saint patron vénéré par les catholiques irlandais.

— Tu crois vraiment que les orangistes ont de l’influence ?

— Ils en ont sûrement moins qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Mais le fait d’être une société secrète les fait paraître de l’extérieur comme plus importants qu’ils ne le sont en réalité.

Robinson enregistrait à la vitesse de l’éclair ces informations qui lui seraient fort utiles dans la poursuite de son enquête. Une hypothèse qui surgissait dans son esprit portait sur le fait que Michael Mooney, un catholique intransigeant, aurait pu se mettre à dos certains hommes puissants rassemblés dans le Grand Orange Lodge. Il entendait d’ici les conversations de couloir à propos de ce fanatique papiste et l’irritation croissante qu’il soulevait.

— Quelles sont les activités des orangistes en réalité ?

— En ce qui concerne la partie visible, ils organisent des défilés dans les rues en narguant les catholiques. Ils se promènent fièrement avec une écharpe orange en chantant des hymnes et des slogans en faveur du roi d’Angleterre et de l’Empire britannique. Tu vois le genre. Ce type de défilé a provoqué de nombreuses querelles, émeutes et même meurtres en Ulster. Mais ici, cela semble plus agaçant qu’autre chose. On les voit aussi préparer de grands banquets au Temple maçonnique.

— Parce qu’il y a aussi des francs-maçons dans l’ordre ?

— Bien sûr. Dans les faits, l’organisation des orangistes ressemble à plusieurs égards à celui des francs-maçons avec ses loges, son grand maître, ses rituels et ses signes particuliers. 

— À ton avis, l’Ordre d’Orange pourrait-il avoir pu fomenter des manifestations comme celles de l’émeute Gavazzi ? 

— Je n’en serais pas surpris. Habituellement, ce sont plutôt des bavards qui aiment pavoiser. Mais le climat actuel entre protestants et catholiques est pourri… et il se détériore. Il est quand même arrivé que les autorités municipales interdisent la parade des orangistes. Trop de grabuge ! 

— Tout cela m’éclaire grandement, Thomas. Il ne me reste plus qu’à aller interroger quelques-uns de ces orangistes. Je pourrai alors en savoir plus sur ce qui pesait sur la tête de Mooney.

— Ah, là! Je te souhaite bonne chance. C’est une société secrète, tu te rappelles. Personne ne voudra te parler… du moins, ils ne voudront rien te dire sur ce que tu veux savoir.

— Je suis un bon détective, comme tu l’as dit toi-même. Je saurai bien trouver la façon de faire… mais je vois que tu as des doutes.

— Oui, de grands doutes… Voilà ce que je te propose. J’ai quelques relations chez les orangistes. Laisse-moi quelques jours afin de prendre la température de l’eau.

— Je ne voudrais pas que tu te mettes dans l’embarras.

— Ne t’inquiètes pas pour ça. Certains d’entre eux me doivent une fière chandelle. Je leur ai sauvé la mise plus d’une fois. Et s’ils veulent que je continue, ils feraient mieux de me parler. Ils le savent très bien

—Je te remercie. C’est moi qui te devrai un service maintenant.

— Entre nous, Silas, il n’y pas d’échange de services, seulement de l’amitié. Et les amis, c’est fait pour ça.

Robinson se leva, mettant fin à la conversation. Il s’approcha de Ryan pour lui serrer la main, mais ce dernier, moins inhibé que lui, l’embrassa de nouveau vigoureusement.

L’Inspecteur-chef repartit de chez son ami Ryan, la tête pleine de nouvelles questions. Il lui fallait dorénavant demander à son adjoint Leclerc de s’orienter vers d’autres recherches. Il importait de continuer à creuser non seulement la personnalité de Mooney, mais aussi les réseaux dans lesquels il était impliqué ou qu’il avait dû affronter.