CHAPITRE 10-Un pont sur le Saint-Laurent

Une maison close

Cette longue journée du vendredi ne se termina pas après l’interrogatoire de Meaney et la rencontre de Leclerc avec Angélique. Tout juste avant le souper, Kelly était revenu du chevet de son fils Declan. Il apprit à ses collègues que le petit dernier prenait du mieux, miraculeusement selon lui. Le médecin était passé et avait remarqué une nette amélioration de son état : « c’est un coriace, votre petit gars ». « Comme son père », lui avait dit Kelly, fou de joie de voir que le garçon s’en sortirait.

Kelly n’avait pas tardé à venir au bureau, soi-disant pour annoncer la bonne nouvelle. En fait, c’était surtout parce qu’il piaffait d’impatience de ne pas être au cœur de l’action. Nora, qui le connaissait mieux que quiconque, lui intima l’ordre de partir : « De toute façon, tu ne sers à rien ici à tourner en rond comme un ours en cage ».

Lorsque Kelly arriva au bureau, il y trouva Robinson et Morin qui avaient achevé l’interrogatoire de Meaney. Leclerc venait d’arriver depuis une demi-heure après sa rencontre avec Angélique. Tout le monde salua la bonne nouvelle du retour à la santé du garçon de Kelly.

— Tu m’as coûté cher de lampions, dit Morin, mais on dirait que ça a marché.

— Tu n’es pas le seul à avoir prié. Je ne sais pas combien de rosaires on a récités, Nora et moi, à genoux devant le lit de mon petit gars.

Cet après-midi-là, quand Leclerc était revenu de sa rencontre avec son informatrice, Robinson s’était empressé de lui dire que Meaney avait été disculpé du meurtre de Marie-Louise. En revanche, il lui a confirmé que le prêtre avait eu une relation intime avec elle, et ce, pendant plusieurs mois avant sa mort. Il le mit au courant des grandes lignes de son interrogatoire.

— Il était inconsolable d’avoir perdu Marie-Louise, dit le chef.

— Je comprends mieux maintenant son état d’esprit, dit Leclerc, et cela ne m’étonne pas non plus. Ce prêtre est d’une grande bonté. C’est souvent contradictoire chez les hommes d’église catholiques. Ils sont tellement obnubilés par la conduite de leurs fidèles qu’ils en deviennent rigides et intransigeants. Monsieur Meaney n’est pas comme cela. Ses sermons reflètent bien son humanité. En chaire, il lui arrive souvent de citer Saint Thomas qui disait : « Il faut condamner le péché, mais jamais le pécheur. Seul Dieu peut juger les hommes ».

L’équipe, maintenant au complet, était toujours en train de faire le compte rendu de la journée lorsqu’un homme très mal fagoté et sentant l’alcool vint frapper à la porte du bureau. En toute autre circonstance, il aurait été impossible qu’un quêteux puisse se rendre plus loin que le comptoir des constables. Cette fois, c’était différent.

— Eh ben, O’Connell ! Ta femme t’a mis à la porte et t’es obligé de coucher dehors ? s’exclama Kelly qui le connaissait.

Le clochard était en réalité l’un des deux constables auxquels Robinson avait demandé de s’infiltrer incognito pour en apprendre davantage sur les activités de Ronco. Ils avaient eu la brillante idée de se déguiser en quêteux. Ils étaient persuadés de passer inaperçus dans ce coin de la ville. Ils s’étaient procuré de vieux vêtements déchirés qu’il avait imbibés d’alcool. Cela faisait maintenant quelques jours qu’ils suivaient les allées et venues des hommes de Ronco. Robinson leur avait demandé de faire une surveillance pendant au moins une semaine avant de venir lui faire un rapport. Il était donc surpris de voir apparaître le constable aussi rapidement. Ce qu’il avait à apprendre au chef ne pouvait attendre, selon lui.

— Il faudrait faire une descente rapidement dans la maison de Madame Simone. Ça presse !

Leclerc dressa aussitôt l’oreille au nom de Madame Simone. Il dit à l’équipe.

— La maison de Madame Simone, c’est celle-là même où Marie-Louise faisait son bénévolat avant sa mort.

— Tu en es sûr ?

— Sûr. C’est même l’une des certitudes que mon informatrice avait au sujet de Marie-Louise. Elle m’a aussi dit que son amie semblait préoccupée dernièrement. Elle était certaine que c’était à cause de son bénévolat dans cette maison.

— Qu’est-ce qu’il y a de si urgent, O’Connell, pour se déplacer là-bas immédiatement ?

— Je devais suivre Ronco dans ses déplacements. Il ne sort pas beaucoup de son club. Il préfère envoyer ses hommes pour faire la sale besogne. Cette fois, il est sorti pour aller au bordel de Madame Simone. Je pense qu’en plus d’extorquer de l’argent à la tenancière, il a une préférée là-bas et qu’il se fait payer en nature.

— Alors, que s’est-il passé ?

— J’ai entendu des voix qui sortaient de la maison. Je me suis approché de la fenêtre et j’ai vu que Ronco hurlait sur Madame Simone. À un moment donné, il l’a frappée au visage. Il avait l’air saoul et en colère. J’ai pensé venir vous avertir immédiatement. Il est encore là-bas, j’en suis certain.

— Tu as bien fait. Kelly, viens avec moi et prends ton Colt. En sortant, demande à deux constables de nous accompagner. Comme ce n’est pas loin, nous irons à pied, en courant s’il le faut.

— Le salaud dit Leclerc. Je suis sûr que c’est notre homme pour le meurtre de Marie-Louise.

— On le saura bientôt, dit le chef.

Sur ces mots, Robinson et Kelly partirent en coup de vent.

Robinson trouva facilement le bordel qu’il connaissait bien après avoir fait tracer une carte des maisons mal famées de ce quartier. Ainsi, la police savait depuis longtemps où se situaient les principaux bordels et tripots autrement que par le bouche à oreille. Il entra immédiatement par la porte toujours non verrouillée, ce qui était plutôt contradictoire pour une « maison close ».

En pénétrant dans le grand salon, il s’aperçut tout de suite qu’il y avait eu de la bagarre. Plusieurs fauteuils, des faux Louis XV, étaient renversés, de même qu’une table basse. Les bordels étaient souvent éclairés par des appliques murales où se trouvaient des chandeliers. Allez savoir pourquoi ! Tous les bordels qu’ils connaissaient s’éclairaient encore à la bougie malgré l’existence des lampes à l’huile et à kérosène. Plusieurs bougies étaient tombées par terre et avaient été éteintes avec un linge.

Le spectacle était encore plus désolant quand on voyait Mme Simone assise dans un fauteuil qui tentait désespérément d’essuyer son nez sanguinolent avec un mouchoir de dentelle. Trois filles en tenue légère se tenaient debout dans un coin. Elles se soutenaient mutuellement par la taille et tremblaient comme des feuilles, horrifiées par le spectacle.

Un homme était debout au milieu de la pièce, passant d’un pied sur l’autre, les poings en sang, les cheveux ébouriffés et les yeux exorbités. C’était Ronco.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ? dit-il en voyant entrer Robinson suivi de Kelly et des deux constables.

Robinson s’approcha de lui sans dire un mot. Le détective était un homme imposant de six pieds. Il était en bonne forme pour un homme dans la quarantaine et cela paraissait à la façon qu’il avait de se tenir. Son visage plutôt sévère, barré de son éternelle moustache à la gauloise aux coins relevés avec de la cire, pouvait être affable quand il le voulait. Mais pas cette fois. Il fixa Ronco d’un regard qui aurait impressionné les plus endurcis. Ronco était un homme plus petit que lui d’une demi-tête. Il avait un corps ramassé et de larges épaules, un cou de taureau, un visage rond rubicond, des cheveux noirs courts et frisés. Son visage était imberbe.

— Qu’est-ce que tu fais chez moi ?

— Tu n’es pas chez toi ici.

Ronco s’approcha de lui suffisamment pour pointer un doigt avec lequel il frappa sur la poitrine de Robinson en disant.

— Sors d’ici et vite !

L’homme venait de faire un geste qu’il allait amèrement regretter. Robinson ne bougea pas d’un pouce. Il prit délicatement son chapeau entre les mains, le remis à Kelly sans le regarder et asséna un magistral coup de son poing gauche dans le ventre de Ronco. Au moment où celui-ci commença à se pencher en avant en hurlant de douleur, Robinson, de sa droite cette fois, le frappa au visage si fort que l’autre s’écroula par terre, assommé, mais encore suffisamment conscient pour dire.

— Vous avez pas le droit de faire ça ?

Robinson se pencha vers sa tête avec une souplesse que l’on ne pouvait pas soupçonner compte tenu de son gabarit. Il l’empoigna par les cheveux et lui dit d’un ton neutre.

— Si tu me manques encore de respect, je ne me contenterai pas de te chatouiller comme je viens de le faire. 

Le détective laissa retomber brutalement la tête de Ronco sur le sol. Elle fit un bruit sourd en heurtant le parquet. Le détective dit à l’un des constables.

— Passez les menottes à ce sac à merde et jetez-le en cellule.

Les deux constables sortirent en soutenant Ronco qui tenait à peine sur ses jambes. Kelly s’approcha de Madame Simone qu’il connaissait vraisemblablement.

— Ça va, toi ?

— J’ai déjà connu pire, dit-elle en continuant d’éponger son sang.

— Qu’est-ce qu’il voulait, le Ronco ?

— De l’argent, comme d’habitude. Je ne pouvais pas le payer tout de suite, alors il s’est mis en colère. En plus, il était saoul.

— On va te débarrasser de lui.

— Ah ouais ! j’y crois pas trop. Il est pas tout seul. D’habitude, ce sont les autres qui viennent. Mais ce soir, il voulait voir Agathe. Je lui ai dit que c’était son soir de congé et il n’était pas content.

Comme Kelly voyait bien que Madame Simone n’était pas très à l’aise de parler devant Robinson, il se tourna vers lui et lui dit.

— Chef, je vais rester encore un peu. Si vous voulez rentrer, ne vous gênez pas.

Robinson comprit parfaitement le message. Kelly était son adjoint le plus sûr pour ce qui est des bas-fonds de Montréal. Il avait des indicateurs partout. Il avait une connaissance exhaustive des tavernes et des bordels de Montréal, autant que la reine Victoria connaissait les centaines de pièces de son château de Balmoral. Et encore ! C’était moins certain pour la reine. Le chef vira sur ses talons et repartit par où il était entré en faisant un signe de tête à Kelly.

— Tu permets, Simone, que je reste un peu ?

— Bien sûr, Jack. Tu sais que t’es toujours le bienvenu, surtout après ce qui vient de se passer.

— Penses-tu que tes filles et toi, vous pourriez répondre à quelques-unes de mes questions ?

— Les filles, allez vous mettre en robe de chambre et revenez ici. Nous allons « prendre le thé » avec notre ami. Mary, apporte-nous cinq verres et notre meilleure bouteille de whisky, pas celui qu’on donne à nos clients.

Les trois filles repartirent en sautillant. Ce n’était pas souvent qu’elles pouvaient prendre un verre avec la patronne. 

— Merci patronne, dit l’une des filles.

— Après ce qui vient de se passer, ça va nous détendre un peu.

— Ah, ça, ce ne serait pas de refus, dit Kelly. Je vois que tu connais bien mes goûts.

— J’ai entendu dire que ton petit dernier était malade ?

— Les nouvelles vont vite.

— Ici, on reçoit les informations plus vite que les journaux. C’est une vraie machine à rumeurs.

— Il va s’en sortir le petit.

— Tant mieux !

Deux des filles revinrent s’asseoir dans des fauteuils qu’elles relevèrent, la troisième arriva avec un plateau chargé de verres. Une bouteille de whisky pur malt trônait au centre. En la voyant. Kelly salivait déjà.

— T’as toujours eu bon goût, Simone.

— Pour les amis, y’a rien de trop bon.

Simone remplit les verres en en mettant un peu plus dans celui de Kelly. Ils trinquèrent à la nouvelle quiétude qui venait de s’installer dans la maison. L’une des filles se leva afin d’aller chercher de nouvelles bougies. Quand elle revint, elle les inséra dans les chandeliers au mur et les alluma.

— Dis donc, Simone. Les lampes au kérosène, ça te dit quelque chose ?

— Y’a plus d’atmosphère comme ça.

— Ce sont des bougies de cire d’abeille. Ça coûte cher.

— Ça passe dans les profits et pertes, ne t’en fais pas.

Kelly prit une gorgée de whisky et un air de satisfaction béat éclaira son visage. Il fit un « Ahaaahhh ! » sonore en disant : « Ça, c’est du bon ». Pendant qu’il prenait une autre gorgée, les filles commencèrent à se détendre et même à sourire en le voyant.

— Alors, Simone, le Ronco, il te fait des misères ?

— Ah, tu sais, ce n’est pas d’hier. Avant qu’il arrive, on était tranquille. On faisait nos petites affaires et on avait besoin de personne.

— Il n’y avait pas un ou deux hommes qui vous embêtaient de temps à autre ?

— C’est certain. Mais ce n’était pas malin. Quand ça arrivait certains soirs, je demandais à Hector, notre voisin, de venir faire un tour.

— Hector ?

— Oui. C’est un ancien marin qui est plutôt bien bâti. Il suffisait qu’il apparaisse à la porte pour calmer les plus agités… Puis, Ronco est arrivé.

— Qu’est-ce qui s’est passé alors ?

— D’abord, je ne sais pas comment il s’y est pris, mais Hector n’a plus voulu jamais mettre les pieds chez nous. Ronco nous a dit que nous n’avions plus besoin de notre voisin, qu’il s’occuperait de nous avec ses hommes et nous protégerait dorénavant… moyennant bien sûr quelques piastres.

— Je suppose que ça ne faisait pas tellement ton affaire.

— Oui et non. Les filles, c’est vrai qu’elles étaient mieux protégées. Hein, les filles ?

L’une d’elles, Mary, celle qui avait servi le whiskey, répondit.

— Oui, il faut dire que c’est vrai. Nous autres, on est traitées comme de la merde par certains de nos clients. Il y en a qui voulaient nous faire des choses qu’on ne voulait pas. Ils disaient qu’ils payaient pour ça. Avant Ronco, il fallait bien qu’on les endure, sinon ils nous tapochaient. C’est déjà assez dur de faire ce métier…

— Quand Ronco est arrivé, ça ne s’est plus passé comme ça ?

— Il faisait tellement peur à ces types qu’ils ne revenaient plus. Ça veut pas dire que ça s’est arrêté pour autant…

Simone reprit.

— En réalité, Ronco se réservait pour lui ce que ces salles types demandaient. La seule différence, c’est qu’il y avait juste un salaud plutôt que plusieurs.

— Finalement, ça ne changeait pas beaucoup pour vous ? dit Kelly.

— Un peu quand même. C’est qu’il avait sa préférée. Pendant ce temps-là, les autres filles étaient tranquilles.

— Il avait une préférée ?

— La petite Erin. C’était sa préférée avant.

— Parce que ce n’est plus sa préférée maintenant ?

— C’est pas ça, dit Mary, mais…

— Mais ?…

— Mais Erin n’est pas venu travailler depuis plusieurs semaines.

— C’est pour ça qu’il n’était pas content ce soir. Il voulait sa nouvelle pouliche, Agathe, mais c’était sa soirée de congé.

— Comme ça, Erin n’est pas venue travailler depuis un bout de temps ? Ça ne vous a pas inquiétées ?

— Bah, ce sont des choses qui arrivent. Ici, les filles sont libres d’aller et de venir. On n’est pas dans une prison. Il y en aura toujours pour les remplacer. Je préfère quand même qu’elles m’avertissent lorsqu’elles s’en vont.

— Et Erin ne l’a pas fait ?

— Non. De toute façon, elle venait seulement à temps partiel.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Je veux dire qu’elle ne venait pas à plein temps au bordel. Elle avait un autre job ailleurs.

— Un autre job dans un autre bordel ?

— Ben non, je n’aurais jamais permis ça. Ça aurait été de la concurrence déloyale.

— Concurrence déloyale ! Tu parles comme si tu exploitais une entreprise de chaussures.

— Ben ça ressemble un peu à ça, non ?

— Comme ça, Erin avait un deuxième travail. C’est plutôt rare, non ?

— Oui, plutôt. Ici, les filles gagnent bien leur vie et elles n’ont pas besoin de travailler ailleurs.

— Pour le temps que ça dure…

Simone regarda de travers Kelly avec un ton de reproche.

— Qu’est-ce que tu veux, Jack. Les femmes vieillissent comme vous, les hommes. Pour vous autres, ça fait pas de différence. Mais pour nous, nous ne sommes plus utiles dans un bordel quand nous vieillissons,

— Et quand ça arrive, tu les renvoies sans ménagement.

— Dis donc, Jack, t’es-tu changé en curé ? Tu sais très bien comment ça marche. Quand on vieillit, on devient la patronne comme moi ou on s’en va ailleurs. C’est la dure loi du métier.

— Et la petite Erin, c’était quoi son autre travail ?

— Ça, je pourrais pas te dire.

— Mais Agathe le saurait, dit Mary. Elles étaient amies.

— Si c’était son amie, ça ne l’a pas inquiétée de ne plus la voir revenir ?… Depuis combien de temps déjà ?

— Je ne sais pas exactement, trois semaines ou un mois. Il faudrait le demander à Agathe. Elle, elle le saurait.

— Où je pourrais la trouver, cette Agathe ?

— Elle a une petite chambre en pension pas loin d’ici. Je peux te laisser son adresse si tu veux. Si tu vas là-bas, sois discret. La propriétaire ne connaît pas le métier de sa pensionnaire.

— Tu sais comment je passe inaperçu partout où je vais.Le commentaire de Kelly a eu l’heur de faire s’esclaffer toutes les filles. Il était content de voir que la bonne humeur était revenue dans la maison. Le détective les quitta après avoir pris une dernière gorgée de whiskey.