CHAPITRE 11- Un pont sur le Saint-Laurent

Ronco

Comme tous les lundis, l’équipe au complet était réunie pour faire le point sur la situation. Le chef et Kelly commencèrent par donner des détails sur l’interrogatoire qu’ils avaient fait subir à Ronco le samedi précédent.

Le prévenu était arrivé en piteux état dans la salle d’interrogatoire. Il marchait avec difficulté, les mains menottées en avant ne lui permettant pas de se tenir aux murs. Heureusement qu’il était soutenu par un constable. Il s’assit pesamment sur la petite chaise en bois derrière la table où l’attendaient, de l’autre côté, Robinson et Kelly. Le pauvre ne payait pas de mine, c’est certain. Il avait le visage tuméfié avec un immense œil au beurre noir sur le côté gauche, là où le poing de Robinson avait frappé. Il se tenait légèrement penché sur le côté.

— Vous m’avez cassé une côte.

— Pauvre chou, dit Kelly d’un ton sarcastique. Veux-tu que je t’examine ?

Ronco se recula sur la chaise, effrayé. Pendant que Kelly s’esclaffait d’un grand rire sonore, Robinson se pencha légèrement vers le prisonnier à travers la table et dit.

— C’est plus facile de s’attaquer à des femmes qu’à des hommes, hein, sac à merde !

L’autre ne dit rien. Il gardait la tête baissée, attendant que l’orage s’abatte sur lui.

— Dis-moi donc, depuis quand dure ton petit manège ?

— De quoi vous parlez ?

— Tu le sais très bien, de quoi je veux parler. Tu viens d’où, au fait ? Tu n’es pas né ici ?

— En Italie.

— Où en Italie ? Dans quelle ville ?

— À Pavie.

— Une belle ville, Pavie. Comment se fait-il qu’elle ait pu donner naissance à un pourri comme toi ?

Le prévenu ne répondit rien. Il n’y avait effectivement rien à répondre.

— Pourquoi tu es parti de l’Italie ?

— Les affaires n’allaient pas bien.

— Tu faisais des affaires, toi ?

— Bah, Pavie, c’est peut-être une belle ville, mais y’a pas grand-chose à faire. J’avais entendu dire que le Canada, c’était la terre promise.

— Le paradis des truands, je suppose ?

Encore là, Ronco ne pipa mot.

— Dis-moi, Ronco, est-ce que c’est en Italie que tu as appris à escroquer les gens ?

— Escroquer les gens ! Vous y allez fort, là. Je fais un travail honnête. J’aide les immigrés comme moi à s’en sortir.

— Et tu ramasses les piastres en passant. Je connais ton business. Je ne suis pas sûr que tes clients sont très satisfaits de ton « aide ».

— Ils ne se plaignent pas en tout cas.

— C’est sûr, rétorqua Kelly. Quand ils se plaignent, tes taupins vont leur briser les jambes, pour l’exemple. Je comprends que personne ne se plaint.

L’homme cessa de parler de nouveau en attendant la prochaine vague de la tempête. Il se risqua à demander.

— Qu’est-ce que vous voulez à la fin ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? Je suis en règle. Ce que je fais, c’est légal.

— Légal !… Il faut le dire vite, répliqua Robinson. Ces pauvres gens débarquent avec à peine quelques piastres en poche et tu leur enlèves la moitié en arrivant. C’est peut-être légal, mais ne vient pas dire que tu les aides. Mais ce n’est pas pour ça qu’on t’a arrêté. C’est pour ce qui s’est passé hier soir. Tu te rappelles ?

— Ben non, pas vraiment. J’étais saoul et je me souviens pas très bien d’hier soir.

— Tu avais pris le visage de la tenancière pour une tête de Turc.

L’homme regarda Robinson d’un air hagard. Vraisemblablement, il n’avait pas encore tout à fait dessaoulé et se demandait surtout pourquoi on l’avait arrêté pour une telle peccadille.

— Ça t’arrive souvent de frapper les femmes comme ça ?

— Mais non, voyons. Je ne frappe pas les femmes. Seulement, parfois, il faut leur faire comprendre les bonnes manières. Une couple de claques dans la face, ça ne les fait pas mourir.

Kelly se leva aussitôt de sa chaise, s’approcha de Ronco et il lui dit : « tu veux dire, comme ça » en lui assénant une gifle monumentale qui le fit basculer et tomber par terre. Ronco essaya de se relever en tentant de s’agripper à la table, ce qui n’était pas évident avec les mains entravées. Kelly l’attrapa par le collet et le remit sur la chaise. Quand il fut bien assis, le détective essuya le revers de sa veste délicatement avec sa main, comme l’aurait fait un majordome bien intentionné, puis il revint s’asseoir. Après un moment, Robinson reprit.

— Ça fait longtemps que tu extorques de l’argent à Madame Simone ?

— Ce n’est pas de l’extorsion, je la protège, elle et ses filles. Je fais la même chose avec les autres bordels. Est-ce qu’elles se sont plaintes ?

— Ah, elles sont tellement contentes de toi, si tu savais.

— Bon… c’est ce que je dis.

— C’était de l’ironie, espèce d’idiot.

Le chef se tourna vers Kelly et lui dit.

— En plus, il a l’intelligence d’un moineau.

Kelly partit à rire avec cœur, pendant que Robinson souriait à peine. C’était la première fois qu’il le faisait d’ailleurs depuis le début de l’entrevue. Il continua.

— Madame Simone, elle, trouvait que la situation n’était pas si différente qu’avant. Au lieu d’être mal pris avec deux ou trois clients malveillants, elle en avait maintenant un seul.

Ronco regarda Robinson en ayant l’air de ne pas comprendre ce qu’il disait.

— Moi ? Mais je ne suis pas un client.

— Mais oui, tu es un client. Tu as même tes préférées.

— Ah ça ! Mais je ne suis pas un client, parce que je ne les paye pas.

— Décidément, Ronco, tu n’as pas inventé la poudre, toi. 

— Ben quoi ?

— Rien. Mon adjoint et moi, on se demande seulement si tu le fais exprès d’avoir l’air débile ou si tu l’es vraiment. Bah, oublie ça ! C’est qui, tes préférées ?

— Aujourd’hui, c’est Agathe. Elle est bien bonne, ma Agathe ! Elle…

— Arrête-toi ! Je ne veux pas savoir ce que tu fais avec ton vit. C’est Agathe que tu cherchais hier ?

— Ben ouais ! Simone, la grosse salope, elle m’a dit qu’elle était en congé. C’était pas vrai, elle devait se cacher.

— Agathe, elle aime ça venir avec toi ?

— Ben oui… je suis sûr… Je la traite bien.

— Tu es tout doux avec elle ? Tu lui fais de belles caresses ?

— Ben voyons, monsieur le détective ! C’est une putain. On ne fait pas ça avec une putain. Agathe, elle aime ça quand c’est fort.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Ben vous le savez bien. Elle aime ça quand je la force à faire des choses. Elle se lamente un peu, mais elle aime ça.

— Tu la frappes aussi ?

— Jamais dans le visage. Il ne faut pas abîmer la marchandise.

— Et tu te demandes pourquoi elle se cacherait pour ne pas te voir.

— En tout cas, la petite Erin, elle ne se plaignait jamais.

— La petite Erin ?

— C’était ma préférée avant Agathe. La petite Erin, on pouvait lui faire n’importe quoi et elle aimait ça. Elle ne se plaignait jamais.

— Où est-ce qu’elle est maintenant ?

— Je ne sais pas… je ne l’ai pas revue depuis un bon quinze jours ou trois semaines.

Robinson arrêta de parler tout en fixant Ronco. Il avait appris par Leclerc quelques jours auparavant que Marie-Louise, l’ex-conjointe de Ronco, fréquentait la maison de Madame Simone pour aider les prostituées.

— Dis donc, le caïd, il paraît que tu as été marié ?

— Ben oui. 

— Avec une certaine Marie Louise Alarie ?

— Marie-Louise Ronco. On est séparés, mais le mariage n’a jamais été annulé.

— Ça fait depuis combien de temps ?

— Que je suis marié ?

— Mais non, idiot, que tu es séparé.

— Ça doit bien faire sept ou huit ans.

— Tu l’as revu depuis ?

— La garce ! Sûrement pas. Elle m’en a fait voir de toutes les couleurs.

— J’ai appris plutôt que c’est toi qui lui en faisais baver.

— Qui vous a dit ça ? C’est ma salope de femme ?

— Alors, pourquoi elle est partie ?

— Elle était toujours à se plaindre, à faire des prières, à parler du bon Dieu.

— C’était une bonne raison pour la frapper ?

— Vous savez comment sont les femmes. Elles n’écoutent jamais. En plus, on était mariés. Elle devait obéissance à son mari et faire ce que je lui disais de faire.

— Tu la frappais parce qu’elle n’était pas assez obéissante ?

— Ben oui, c’est normal. Il faut que le mari garde son rang dans le couple. 

— Tu lui en veux qu’elle soit partie de la maison ?

— Et comment ! elle n’avait pas d’affaire à abandonner le nid familial. Quand on est marié, c’est pour la vie.

— Tu l’as revue depuis ce temps-là ?

— Non. Jamais. Et si je la revoyais, vous pouvez être certain qu’elle saurait de quel bois je me chauffe.

— Tu es sûr de ne pas l’avoir revue il n’y a pas si longtemps ?

— Non, je vous dis. Je ne l’ai jamais revue depuis que nous nous sommes séparés. Pourquoi vous me demandez tout cela à propos de Marie Louise ?

— Si tu dis vrai, mon trou-de-cul, je vais t’en apprendre une bonne : tu ne la reverras plus jamais.

— Comment ça ?

Robinson se tourna de nouveau vers Kelly et lui dit.

— Dis-moi Kelly, peux-tu répondre à ma question. Ce salaud est-il un idiot ou un menteur ?

— Je pense qu’il est capable d’être les deux à la fois, chef.

— Oui, sans doute les deux. Tu as raison, Kelly. Elle est morte, ta femme… peut-être que tu le savais déjà ?

— Morte ! Depuis quand ? Je ne savais pas.

— Ah, tu ne savais pas ? Tu es sûr ?

— Ben non. Comment j’aurais pu savoir ça ?

— Qu’est-ce que tu faisais dans la nuit du 25 au 26 juillet ?

— Pourquoi vous me demandez ça ?

— Réponds à la question.

— Ben… attendez… c’était la semaine dernière… je devais être au club avec les copains.

— Tu n’as pas l’air sûr ?

— Oui, la semaine dernière, c’est moi qui ai fermé le club.

— À quelle heure ?

— Vers 11 h.

— Tu es toujours seul quand tu fermes le club ?

— C’est certain ! Les gars partent assez tôt. Ils travaillent de bonne heure le matin., mes gars.

— Puis après ça, tu as fait quoi ?

— Ben, je suis parti me coucher, c’t’affaire.

— Tout seul ?

— Ben oui, tout seul. Mais pourquoi toutes ces questions ?

— J’en ai une autre question pour toi : tu sais manier une hache ?

— Une hache ? Pour couper du bois ? 

— Ça sert à ça une hache d’habitude.

— Ben oui, comme tout le monde.

— Donc, je comprends que tu n’as pas d’alibi pour quand ta femme Marie-Louise s’est fait couper la tête.

— Quoi ? Qu’est-ce que vous dites là ? 

— Où est-ce que tu l’as tuée ? Ce n’est pas si simple de couper la tête de quelqu’un. Il y a du sang qui gicle partout. Il fallait que tu sois dans une place tranquille. Où est-ce que c’était ?

Ronco était de plus en plus ahuri au fur et à mesure que les accusations pleuvaient.

— Où est-ce que tu as mis sa tête ?

— Mais de quoi parlez-vous ? Marie-Louise est morte ? J’étais pas au courant. Je vous l’ai dit : je ne l’ai pas revue depuis longtemps.

— Pourtant, elle venait régulièrement chez Madame Simone. Tu ne l’aurais pas croisée par hasard ?

— Ben non, jamais. Je savais même pas qu’elle venait chez la grosse Simone. De toute façon, je ne suis pas toujours au bordel. J’y vais juste de temps à autre. Comme ça, elle venait au bordel. Pourquoi ? Elle venait travailler.

— Tu n’as pas d’affaire à savoir ce qu’elle faisait là. En attendant, je ne crois pas à ce que tu dis. Tu seras accusé du meurtre de ton ex-épouse et tu seras bientôt déféré devant un juge. Tu peux être certain qu’avant ça, on va te faire cracher le morceau. Ce n’est qu’une question de temps. Et du temps, on en a.

— Mais ce n’est pas vrai. J’ai rien fait. Je suis innocent.

— Tu ne peux pas t’imaginer combien d’hommes en prison, déjà condamnés, disent la même chose que toi.

***

Robinson avait tenu à ce que Kelly lise son rapport pour donner le plus de détails possible sur l’interrogatoire de Ronco. À la fin de la description, Leclerc déclara : « C’est lui, c’est sûr ! ». Toutefois, le chef semblait perplexe.

— Vous n’avez pas l’air certain, chef, dit Morin. Qu’est-ce qui vous tracasse ? Il ment, c’est certain.

— Ronco est une crapule, on peut être sûrs de cela. Mais il y a des choses qui clochent dans son témoignage. D’abord, il avait l’air franchement surpris de la mort de Marie-Louise. Je m’y connais en menteur et là, il semblait être réellement étonné. Ensuite, il y a l’occasion. Comment s’y serait-il pris pour commettre un tel assassinat ?

— Ronco a accès à toutes sortes d’entrepôts en ville, dit Kelly. Il aurait pu l’amener dans l’un de ceux-là pour faire ce qu’il avait à faire.

— Possible. Il faudrait fouiller de ce côté-là. Trouvons quelques entrepôts où l’on ne va pas souvent ou encore qui seraient désaffectés. Tu t’en occupes Morin ? En revanche, je n’y crois pas tellement. Penses-tu que Marie Louise aurait accepté de son plein gré de le suivre dans l’un de ces entrepôts ? Au contraire, elle aurait pris les jambes à son cou dès qu’elle l’aurait aperçu.

— Mais il a un mobile tout de même.

— Oui, son mobile. Il lui en voulait, c’est certain. Assez pour la tuer après l’avoir perdue de vue pendant presque une dizaine d’années ? Je n’y crois pas tellement.

— Il n’a pas d’alibi.

— C’est vrai. Il n’a pas d’alibi. Disons plutôt que son alibi n’est pas très solide. Il y a quelque chose qui cloche. Cela a un rapport avec la maison de Madame Simone. Leclerc, qu’est-ce que tu as appris déjà de ton informatrice à ce sujet ?

— Angélique (c’est le nom de mon informatrice) était assez proche de Marie-Louise. Elle savait que son amie allait aider les filles au bordel de Madame Simone. Elle m’a dit que Marie-Louise semblait préoccupée depuis quelque temps et Angélique était certaine que c’était à cause du genre de bénévolat qu’elle faisait là-bas. Est-ce que cela aurait quelque chose à voir avec Ronco ? L’aurait-elle rencontré là-bas ?

— Ou cela aurait pu être tout à fait autre chose, dit le chef. Marie-Louise a disparu à quelle date ?

— Autour du 10-12 juillet.

— C’est quand même bizarre, dit Kelly. Les filles de Madame Simone m’ont dit que la petite Erin avait disparu autour de cette date. Sans être aussi précis, même Ronco a confirmé cela.

— C’est là où je voulais en venir, dit Robinson. On a une femme, Marie-Louise, qui visitait le bordel de Madame Simone et qui aurait disparu à peu près au même moment où l’une des filles du même bordel disparaissait. Sacrée coïncidence !

— Sacrée coïncidence, dit à son tour Leclerc.

— Leclerc, ton informatrice sait-elle si Marie-Louise connaissait la petite Erin ?

— Sans doute qu’elle la connaissait. Angélique m’a dit qu’elle avait pris sous son aile une des prostituées parce qu’elle avait pitié d’elle, mais elle n’a pas pu me dire son nom. Ce pourrait bien être la petite Erin ?

— Je sais comment m’informer, dit Kelly. Je vais retourner chez Madame Simone. Agathe, la nouvelle préférée de Ronco, n’était pas là vendredi. Elle était amie avec la petite Erin. Je suis certain qu’elle en saura davantage à son sujet.

— D’accord. Je vais avec toi. Comme vous le savez, je n’aime pas les coïncidences. Si Marie-Louise et Erin se connaissaient et qu’elles ont disparu en même temps, ce ne peut pas être une coïncidence. Il faut en savoir plus.