CHAPITRE 14- Un pont sur le Saint-Laurent

Salon des Hopkins

Robinson et son adjoint Morin avaient hélé un Hansom cab pour se rendre dans le quartier Saint-Antoine. C’était une façon plus rapide que de faire atteler un cheval à une chaise de poste. De plus, le Hansom cab était plus anonyme qu’un cab de police. Robinson n’aimait pas annoncer sa venue trop à l’avance. Évidemment, Leclerc avait retrouvé le nom et l’adresse de la famille qui engageait Erin/Margaret comme servante à temps partiel. C’est là qu’ils se rendaient.

Le détective connaissait bien le quartier puisqu’il y habitait. D’aucuns auraient douté qu’un policier habite le quartier Saint-Antoine. Cela leur aurait paru aussi rare qu’un pou sur la tête d’un chauve. Robinson avait lui-même eu beaucoup de réticences à s’installer sur la rue McGill College, dans un nouveau développement de Terrace Houses qui venait de se construire. L’achat d’une telle maison était nettement hors de portée d’un salaire de détective.

Pour son épouse Rosalie, c’était différent. Restée veuve avec deux enfants, elle venait d’hériter de son riche mari d’un manoir sur la côte Saint-Antoine. Rosalie en avait fait un asile pour « filles déchues », ces mères célibataires qui devaient donner naissance à un enfant illégitime. N’accueillant au début que quelques femmes, elle avait dû depuis laisser l’ensemble du manoir aux filles et à l’équipe de femmes qui s’en occupaient, elle-même et ses enfants se contentant d’un petit espace dans le demi-sous-sol. C’est là que Robinson l’avait connue lors d’une enquête antérieure.

Elle et lui s’étaient rapidement rapprochés malgré leur différence d’origine ethnique et de religion. Ils n’étaient pas du même milieu, mais contrairement à Morin et à Hanna, ils avaient plusieurs intérêts en commun. Rosalie avait reçu une éducation soignée chez les Sœurs de la Congrégation Notre-Dame. Si elle avait pu, elle aurait été avocate comme son père. Mais les choses étant ce qu’elles sont, elle avait dû se marier avec un homme qu’elle avait aimé beaucoup, mais qui était mort trop jeune. Elle était restée veuve avec deux enfants en bas âge. Robinson quant à lui avait reçu une éducation de haut niveau en Angleterre. Il avait presque terminé ses études en théologie à l’Université d’Oxford avant de changer radicalement d’orientation pour devenir policier. Seuls Rosalie et lui connaissaient les raisons véritables de ce retournement.

Le couple se trouvait beaucoup d’affinités avec la culture classique. C’était deux grands lecteurs qui connaissaient les auteurs grecs, latins et continentaux. Ils passaient parfois des soupers complets à discourir sur leurs lectures réciproques. De plus, Rosalie était une femme très avancée pour l’époque sur le plan social. Elle suivait ainsi les traces de son père qui ne s’était pas enrichi comme avocat parce qu’il avait trop souvent défendu des causes perdues. Robinson, lui, adhérait aussi à des idées politiques progressistes, ce qui était plutôt rare dans l’univers policier, on se l’imagine facilement.

Lorsqu’ils se marièrent et qu’il fut question de chercher une maison où demeurer (ce n’était évidemment plus possible de vivre au manoir dans l’espace restreint du demi-sous-sol), Robinson se tourna vers ce qu’il connaissait le mieux : les quartiers Hochelaga, Saint-Denis ou même Saint-Louis. Mais Rosalie hésitait à s’installer dans ces quartiers où des incendies à répétition avaient fait rage dans le passé. Elle ne le voulait pas, tant que ses enfants vivraient avec elle. Il y avait eu trop de morts, particulièrement parmi les enfants, lors de ces incendies.

Elle proposa d’acheter avec l’argent de son héritage l’une des maisons en rangée nouvellement construites dans le quartier Saint-Antoine. Lorsque Robinson s’était montré réfractaire en disant qu’il ne pouvait participer que trop peu au financement, elle l’avait tancé copieusement, lui rappelant ses idées d’égalité entre les hommes et les femmes. Cela valait également pour les questions financières, disait-elle : « Est-ce que c’est l’homme qui doit nécessairement être le pourvoyeur dans le couple ? ». Il avait finalement cédé.

Le Hansom cab s’arrêta devant une adresse sur la rue Drummond. Il s’agissait d’une maison en pierres de taille rouges à deux étages qui se trouvait dans le fond d’un espace servant de cours et qui la séparait de la rue. Sur la gauche, on apercevait une tourelle arrondie se terminant par un pignon recouvert de tuiles. Trois fenêtres sur les deux étages étaient positionnées autour de la tourelle. Le reste de la façade comportait deux fenêtres à l’étage et une seule au rez-de-chaussée qui jouxtait l’entrée enfoncée dans un espace étroit, couronné par un portique classique. On accédait à la maison par quelques marches, ce qui permettait d’apercevoir le demi-sous-sol lui aussi fenestré. Un seul chien-assis s’accrochait au toit, sans doute la fenêtre de la chambre de la servante. Ils sonnèrent la cloche. Une jeune servante arriva aussitôt. Robinson s’identifia et annonça de la raison de sa visite. Elle les introduisit au salon adjacent à l’entrée et leur demanda d’attendre.

Plus tôt dans la matinée, Leclerc avait fourni le nom de la famille qui engageait Erin/Margaret. Il s’agissait d’un entrepreneur immigré du pays de Galles en 1850 : Andrew Hopkins. Il était arrivé ici avec son épouse Meredith et ses deux enfants. Leclerc n’en savait pas plus à son sujet, sinon qu’il était importateur de charbon, une matière très abondante dans le pays de Galles. Morin de son côté avait fait part à l’équipe des remarques de Hanna à propos des servantes. Rien de suffisamment précis cependant pour faire avancer l’enquête. Kelly avait alors suggéré une hypothèse.

— Et si le soupirant inconnu d’Erin avait quelque chose à voir avec cette famille ? Après tout, elle ne semblait pas avoir beaucoup de relations en dehors de ses deux milieux de travail. Or, on sait que son soupirant n’est pas l’un de ses clients. C’est donc forcément quelqu’un de la famille.

— Pas forcément, répondit Robinson. Margaret aurait pu rencontrer des livreurs : laitiers, boulangers ou épiciers. Il n’est pas rare que des relations se tissent entre ces personnes qui se côtoient régulièrement. Nous allons quand même prendre le temps de vérifier tout cela lorsque nous rencontrerons la famille Hopkins.

Andrew Hopkins entra dans le salon d’un pas presque militaire. Il était le maître de la maison et le montrait avec arrogance. Après les salutations d’usage, Hopkins fit asseoir les deux détectives dans des fauteuils. Ce salon était un peu trop encombré au goût de Robinson. On y trouvait des étagères chargées de porcelaines de Worcester : vases, assiettes et statuettes. Vraisemblablement, quelqu’un dans la maison était très fier de ces importations.

— C’est à quel sujet ? demanda Hopkins du ton de l’homme d’affaires qui n’avait pas de temps à perdre.

— Nous voulons avoir de l’information sur l’une de vos servantes.

— Laquelle donc ? Il y en a quelques-unes qui ont passé par ici.

— Il s’agit de Margaret O’Brian.

— Margaret O’Brian ?… Margaret ?… Ah oui, Margot. Nous l’appelons Margot. Et alors ?

— Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle a disparu.

— Ah bon ! Première nouvelle ?

— Vous n’étiez pas au courant ?

— Vous savez, le petit personnel, ça va et ça vient. D’ailleurs, on peut rarement se fier sur eux. Comme ça, elle a disparu ?

Robinson fixa l’homme dans les yeux, se demandant sans doute s’il était sincèrement odieux ou s’il cachait quelque chose. Le chef comprenait encore un peu mieux les informations de Morin sur le sort des servantes dans les familles qui les employaient.

— Si vous voulez, reprit Hopkins, je vais demander à ma femme de venir. Elle en saura un peu plus.

Puis sans attendre, il empoigna une petite cloche sur la table basse et l’agita énergiquement, ce qui fit sursauter Morin.

— Pardon détective ! Les employés prennent le prétexte de ne pas avoir entendu la cloche pour mieux se traîner les pieds. 

Hopkins s’apprêtait à sonner la cloche une nouvelle fois quand la porte s’ouvrit rapidement et que la même jeune fille qui avait reçu les détectives passa la moitié de son corps dans l’encadrement. 

— Vous avez sonné, monsieur ?

— Aller chercher Madame immédiatement.

— Bien monsieur, dit-elle en refermant la porte.

Quelques minutes plus tard, une femme bien en chair pénétra dans la pièce. Des cheveux bruns, un visage rond et rougeaud, comme son mari d’ailleurs. On aurait dit que ces deux-là avaient été façonnés dans le même moule. Elle s’avança en présentant mollement la main. Les deux détectives se levèrent, lui prirent délicatement la main et tout le monde se rassit.

— C’est à quel sujet ? dit la femme d’une voix lasse.

— Nous enquêtons sur la disparition de l’une de vos servantes.

La femme leva les sourcils, comme si elle avait de la difficulté à comprendre que la police puisse enquêter sur la disparition d’une vulgaire servante.

— Et qui donc ?

— Margaret O’Brian.

— Ah oui, Margot. Il y a plusieurs semaines qu’elle n’est pas venue travailler, peut-être un mois.

— Et cela ne vous a pas inquiétée ?

— Pas vraiment. Vous savez, il ne faut pas trop s’attacher au personnel. Margot est une jeune fille très gentille : douce, polie et bonne travailleuse aussi. Mais en même temps, il y a un grand roulement chez les servantes. Elles partent se marier ou retournent dans leur famille ou sont engagées ailleurs. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles elles quittent leur emploi. 

— Vous en avez vu passer plusieurs ici ?

— Vous ne pouvez pas vous imaginer, dit le mari. On les traite bien, mais la fidélité au patron, elles ignorent ce que c’est. Mais pourquoi la police s’intéresse-t-elle à Margot en particulier ?

Sans répondre directement à la question de Hopkins, Robinson demanda à la femme

— Elle travaillait chez vous depuis longtemps ?

— Un bon six mois, peut-être plus.

— Quel genre de travail lui demandiez-vous ? Cuisiner ? 

— Oh non, vous n’y pensez pas ! Nous avons une cuisinière pour cela. Margot s’occupait du ménage surtout.

— Et les enfants ?

— Pas vraiment. Dylon (notre ainé) est la plupart du temps au collège et il est à l’âge où il n’a pas besoin de gouvernante. Quant à Gladys, elle a douze ans et va à l’école. Margot s’en occupe lorsqu’elle est à la maison.

— Elle l’aide à faire ses travaux scolaires ?

— Sûrement pas. Margot ne sait ni lire ni écrire. Elle va parfois au parc avec elle. Elle répare ses robes, lui fait des poupées. Elle est très habile de ses mains. Gladys l’aime bien. Margot est très douce avec elle.

— Elle a dû demander à la voir ces dernières semaines ?

— Quelques fois. Mais Thérèse a pris le relais depuis que Margot est partie. Les enfants oublient vite, vous savez.

— Et votre autre enfant… Dylan, c’est ça ?

— Bah, c’est un homme maintenant. Dylan a dix-huit ans. Il va au Collège des Jésuites. On ne le voit plus souvent. Il y a beaucoup d’activités au Collège.

— Est-ce qu’il connaissait Margaret ?

— Oui, bien sûr. Mais il ne la voyait qu’à l’occasion, lorsqu’il venait ici.

— Vous arrive-t-il souvent de recevoir des hommes qui viennent livrer des denrées chez vous ? demanda Morin qui venait d’ouvrir la bouche pour la première fois.

— Oui, bien sûr. Le laitier et l’épicier en particulier. On envoyait à l’occasion Margot faire des courses pour la viande fraîche, par exemple. Mais nous nous faisons livrer l’essentiel de la nourriture.

— Avez-vous eu connaissance de certains liens entre Margot et l’un ou l’autre de ces livreurs ?

— Que voulez-vous dire ?

— Est-ce que Margot voyait plus souvent l’un d’eux ?

— Ça, je ne sais pas. J’en serais fort étonnée. Nous ne l’aurions pas permis. Notre maison doit garder un certain statut.

— Est-ce que Margot demeurait chez vous ? demanda Robinson. Il y a sans doute une chambre de bonne ?

— Bien sûr, il y a deux chambres au grenier, l’une pour la cuisinière et l’autre pour les servantes.

— LES servantes ? Vous en avez donc plusieurs ?

— En général, nous en gardons deux. Margot ne travaillait pas à plein temps. Nous avons une autre servante à plein temps.

— Et cette autre servante est ici ?

— Certainement. Il s’agit de Thérèse qui vous a reçus. Elle se plaint un peu du surcroît de travail depuis que Margot ne vient plus. Il faudra qu’on trouve une deuxième servante maintenant. Voyez dans quel pétrin Margot nous a mis !

— Je comprends, dit Robinson de plus en plus excédé du manque d’intérêt du couple pour leur servante… je suppose que Thérèse connaissait Margot.

— Bien sûr. 

— J’aimerais bien l’interroger… vous permettez ?

— Allez-vous enfin nous dire pourquoi vous vous intéressez tant à une servante ? demanda le mari.

— Parce qu’elle est morte assassinée, répondit Robinson plus brutalement qu’il ne l’aurait fait d’habitude. L’attitude de Hopkins vis-à-vis de Margot avait eu le don de l’horripiler.

— Assassinée !?

— Nous avons trouvé son corps il y a deux semaines, mais nous savons qu’elle est disparue depuis un mois. Nous voulons comprendre ce qui s’est passé.

— C’est horrible ! dit la femme. Une jeune fille si douce et si affable qui n’élevait jamais la voix, si obéissante aussi. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Est-ce qu’elle se serait suicidée ? Ça arrive parfois, vous savez. J’ai connu autrefois…

— Je ne crois pas qu’elle se soit elle-même tranché la tête, dit Robinson, interrompant la femme, de plus en plus irrité par les remarques du couple.

Un silence lourd s’abattit dans la pièce. On aurait dit que les Hopkins ne savaient plus comment réagir à une mort si cruelle. La femme dit.

— Comment allons-nous annoncer cela à Gladys, elle qui s’était attachée à Margot ?

— Pouvez-vous s’il vous plaît demander à Thérèse de venir nous voir. Nous voudrions l’interroger.

L’homme reprit la cloche et se remit à sonner avec énergie. Morin, qui s’y attendait cette fois, resta de marbre. On entendit arriver Thérèse au pas de course, puis elle entrebâilla la porte.

— Viens ici, Thérèse. Ces messieurs voudraient t’interroger.

— Moi ?

— Bien sûr, toi ? Pourquoi penses-tu que nous t’avons sonné ? Entre, n’aie pas peur.

La jeune fille s’avança timidement dans la pièce et resta debout, les bras croisés derrière le dos.

— Si vous le voulez bien, dit Robinson, nous voudrions rester seuls avec Thérèse.

— Et pourquoi donc, grand Dieu ? Thérèse n’a rien à nous cacher. N’est-ce pas ma petite ?

Thérèse ne dit rien et ne bougea pas de sa position, en attente de la suite.

— Madame, nous faisons une enquête de police. Vous préférez peut-être que nous amenions Thérèse au poste ? Mais alors vos voisins vont se demander pourquoi deux policiers sortent de chez vous avec votre servante. C’est vraiment ce que vous voulez ?

Le mari et la femme se regardèrent. Finalement, à contrecœur, ils se levèrent et sortirent du salon.

Thérèse était une jeune fille des plus ordinaire. Plutôt maigre et petite, elle avait les cheveux bruns en bataille dont elle devait désespérer lorsqu’elle tentait de se coiffer. Elle avait un visage ingrat : un nez trop gros, une bouche trop petite, des yeux marrons de fouine. Robinson la fit asseoir dans l’un des fauteuils que le couple venait de quitter. Elle semblait très mal à l’aise de le faire. C’était sans doute la première fois qu’elle occupait un fauteuil du salon. Elle s’assit avec précaution, comme pour éviter de le salir alors que ses vêtements étaient d’une propreté sans faille.

Le détective lui posa quelques questions personnelles. Son parcours ressemblait à celui de très nombreuses jeunes femmes du pays. Elle venait de la campagne et ses parents se décourageaient de ne pas la voir mariée pour qu’elle parte enfin de la maison. Elle avait 20 ans et tous la considéraient déjà comme une vieille fille. Une vague cousine de Montréal lui avait donné l’adresse d’une agence de placement. Moyennant une certaine somme que ses parents lui avaient fournie, elle avait trouvé cette place chez les Hopkins. Elle était ici depuis un an. Comme la somme de travail était importante, elle n’arrivait pas à répondre à la demande. Après que Madame l’eut traitée plusieurs fois de paresseuse, elle finit par comprendre qu’une deuxième servante était nécessaire. Monsieur était réticent à en engager une autre à plein temps. On demanda donc à l’agence de fournir quelqu’un à temps partiel. Alors, Margot arriva.

— Vous la connaissiez bien, Margot ?

— Bien, c’est beaucoup dire. C’était une fille très discrète qui faisait bien son travail.

— Pourtant vous étiez plutôt proches ? Vous dormiez dans la même chambre ? Ça tisse des liens.

— Ici, on travaille dix-huit heures par jour, monsieur. Nous n’avons pas beaucoup de temps libre pour bavarder. Et quand on se couche le soir, on tombe comme une bûche. Au fait, pourquoi ces questions à propos de Margot ? Il y a longtemps qu’elle n’est pas venue travailler.

— Justement Thérèse. Je n’ai pas une très bonne nouvelle à vous annoncer. Margot est décédée.

— Morte ! Oh mon Dieu ! Comment cela ? De quoi est-elle morte ? Une mauvaise grippe ? Elle paraissait pourtant en santé.

— Elle a été assassinée.

— Assassinée ! Ce n’est pas possible cela ! Qui pourrait vouloir assassiner une pauvre servante ? Et puis Margot était si gentille…

Thérèse avait l’air sincèrement désolée de ce qui était arrivé à sa collègue. Elle avait des larmes aux yeux, mais se retint de pleurer, une vieille habitude sans doute. On ne permettait pas aux servantes de pleurer. Cela faisait trop « commun ».

— Savez-vous qui a pu faire ça ?

— Non, pas encore. C’est pour cela qu’on interroge ceux qui l’ont connue. Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel chez elle avant sa disparition ?

— Ça doit bien faire un mois que je ne l’ai pas vue. Inhabituel ?… Non, je ne vois pas. Comme je vous le disais, on ne se parlait pas beaucoup. On travaillait chacune de notre côté.

— Et vos patrons ?

— Quoi, mes patrons ?

— Comment se comportent-ils avec vous ?

— Ben. Je n’ai pas à me plaindre, dit Thérèse avec une certaine réticence dans la voix.

— Mais encore ?

— Ben, ce sont des patrons! Ils font comme tous les patrons.

— C’est-à-dire ?

— Bah, les patrons, ils ne nous voient pas. Les seules fois où ils se rendent compte qu’on existe, c’est pour nous donner des ordres ou nous chicaner.

— C’était la même chose pour Margot ?

— Ça, pour sûr. Ils nous traitaient toutes les deux pareil. 

— Cela vous est-il déjà arrivé d’avoir à subir des comportements déplacés de leur part ? Je pense surtout à Monsieur Hopkins.

— Grand Dieu non, jamais ! Vous n’y pensez pas ! Pas Monsieur. Il est tellement… je ne sais pas comment le dire… rigide… c’est ça qu’on dit ? Il est très religieux, vous savez. Moi en tout cas, il ne m’est jamais rien arrivé.

— Et Margot ?

— Ben Margot, elle est… elle était beaucoup plus jolie que moi avec sa frimousse de petite fille. Mais jamais à ma connaissance monsieur n’a porté la main sur elle, pas même pour la battre.

— Peut-être d’autres hommes ?

Thérèse se renfrogna quelque peu. Il était évident qu’elle ne voulait pas s’engager plus loin sur ce chemin.

— Ne vous en faites pas, Thérèse. Rien ne sortira de cette pièce.

— C’est que je ne voudrais pas que Monsieur ou Madame apprennent que j’ai fait de la calomnie

— De la calomnie, c’est quand on dit des choses qui ne sont pas vraies. Est-ce que c’est le cas ?

— Ben, c’est que j’ai aperçu quelques fois le frère de Monsieur qui pelotait Margot dans le coin d’un corridor.

— Son frère ?

— Oui, monsieur Georges. Il vient parfois visiter la famille le dimanche. Il s’arrangeait souvent pour coincer Margot dans un petit coin.

— Rien de plus ?

— Non, pas à ma connaissance. De toute façon, il ne restait jamais longtemps. Puis, il n’y a pas beaucoup de place à se cacher dans cette maison.

— Qu’avez-vous à me dire de plus à propos de ce monsieur Georges ?

— Je sais qu’il travaille dans l’entreprise de Monsieur et qu’ils ne s’entendent pas très bien. Je les ai entendus parfois parler fort entre eux.

— Monsieur Georges, il demeure à Montréal ?

— Oui, mais je ne pourrais pas vous dire à quelle adresse.

— Est-ce qu’il y a d’autres hommes qui s’intéressaient à Margot, des livreurs par exemple ?

— Sûrement pas. C’est moi qui m’occupe des livreurs et je peux vous dire que ceux que je rencontre ne sont pas très intéressants.

— Pensez-vous à d’autres hommes ?

— Je ne vois pas… non… je ne sais pas.

— Même le moindre détail pourrait nous être utile.

— Non… je ne sais pas… À bien y penser, il y a bien un détail, mais c’est juste une impression… 

— Dites toujours.

— Bah, le garçon, Dylan, il vient de temps à autre à la maison. Il étudie au collège et il a beaucoup d’activités là-bas. C’est pour ça qu’on ne le voit pas souvent. J’ai remarqué que lorsqu’il était là, il cherchait à parler à Margot.

— Seulement lui parler ?

— C’est certain. Monsieur Dylan est encore plus religieux que son père. Il gardait ses distances même quand leur conversation durait longtemps. Comme vous le voyez, c’est une chose sans importance. Pour le reste, je ne vois pas.

Robinson remercia Thérèse de son témoignage. Il lui dit que cela leur avait été très utile. Il lui promit que rien ne sortirait de la pièce de ce qu’elle leur avait confié. Il lui demanda d’aller chercher ses patrons afin qu’il les remercie de l’avoir reçu. Monsieur et Madame Hopkins revinrent dans le salon et demandèrent à Robinson si Thérèse avait bien collaboré. Sans répondre, il les remercia, puis Morin et lui repartirent. 

Les Hopkins n’avaient même pas demandé si le détective allait leur donner des nouvelles de Margot. Cette femme, leur servante, ne les intéressait déjà plus.