CHAPITRE 15- Un pont sur le Saint-Laurent

Église Saint-Anne

Pendant que Robinson et Morin étaient partis interroger la famille Hopkins, Leclerc s’était mis en route pour rencontrer Meaney. Tout le long du chemin, il était songeur, se demandant sans doute de quelle façon il allait annoncer cette nouvelle qui n’en était pas une en réalité. D’accord, on savait que le corps sans tête n’était pas celui de Marie-Louise. Mais que savait-on de plus sur elle depuis la première fois où Meaney avait annoncé sa disparition ? Pas beaucoup.

Le détective était au courant de la propension de Marie-Louise à aider les autres. En plus de son travail régulier, elle s’engageait comme bénévole à la conférence de Saint-Vincent-de-Paul. C’était une petite main fort habile. Elle prenait tous ses temps libres à réparer et même à confectionner des vêtements pour les autres. Très pieuse, elle assistait régulièrement à la messe et chantait à la chorale du dimanche. Enfin, elle faisait du ménage à la résidence de Meaney. Cette femme était très active et surtout très engagée dans sa communauté. Leclerc savait également comment elle était appréciée, selon certains témoignages. Pourquoi alors vouloir disparaître volontairement ?

Il y avait bien l’hypothèse d’un enlèvement par son ex-époux Ronco. Robinson ne l’avait pas totalement exclue. Or, plus s’accumulaient les indices, moins cette hypothèse semblait valable. Rien ne laissait supposer que Marie-Louise ait revu Ronco. S’il y avait eu une rencontre, ce n’était certainement pas dans la maison de Madame Simone ; trop de témoins auraient pu les voir ensemble. Peut-être Ronco l’avait-il rencontrée ailleurs ? Mais où ? Ils ne fréquentaient pas les mêmes milieux. Il y avait donc peu de chances qu’ils aient pu se croiser. De plus, Ronco semblait sincèrement surpris qu’on lui parle de Marie-Louise, comme si son ex-épouse lui était sortie de la tête depuis longtemps. L’enlever ou la tuer apparaissait peu probable dans les circonstances.

On pouvait également écarter l’hypothèse d’un meurtre crapuleux gratuit, par exemple par un inconnu qui s’en serait pris à elle sur la rue pour la voler ou pire encore. Son mariage raté avec Ronco avait rendu Marie-Louise prudente. Elle connaissait la nature humaine dans ses plus bas instincts. Si elle avait déjà été naïve, elle ne l’était plus depuis longtemps, a fortiori confrontée comme elle l’avait été à un homme qui lui avait fait du mal. Marie-Louise était une femme discrète qui ne sortait pas le soir, selon son amie Angélique. D’ailleurs, cette dernière n’avait de cesse de lui dire que ce n’était pas en restant chez elle ou en allant à la messe qu’elle allait rencontrer des hommes. De plus, ses multiples activités se concentraient dans un cercle plutôt restreint de personnes, des gens la plupart du temps issus du milieu religieux. Bref, elle n’était pas du genre à s’exposer aux dangers.

La disparition volontaire restait l’hypothèse la plus plausible, l’un des seuls objets qui restaient dorénavant dans le grenier, comme l’aurait déclaré son chef. Mais là, Leclerc nageait en plein mystère. Un des indices les plus probants était qu’elle s’était débarrassée de tous ses vêtements avant sa disparition, comme si elle voulait mettre sa vie actuelle derrière elle. Elle avait laissé à Erin ses plus belles robes avec les souliers assortis. C’est l’une de ces robes qu’Erin avait revêtue la dernière fois qu’Agathe l’avait vue. De plus, quand Leclerc avait fouillé sa chambre, il se souvenait avoir été surpris d’avoir trouvé très peu de vêtements, ce qui était étonnant pour une couturière comme elle. Le petit logement était rangé comme lorsqu’on part pour de longues en vacances. Toutefois, la raison de ce départ lui échappait encore.

Leclerc venait de frapper à la porte de la résidence de Meaney et personne ne vint ouvrir. Il se dirigea donc vers l’église Sainte-Anne. Où pouvait-il être sinon ? Les portes de l’église étaient grandes ouvertes et plusieurs personnes en sortaient, dont une femme tenant un bébé dans ses bras. Un baptême venait d’être célébré. Il entra dans l’église, traversa l’immense nef, fit une génuflexion devant le tabernacle et alla vers la porte de côté, là où se trouvait la sacristie. Il cogna à la porte et une voix lui dit d’entrer.

Meaney était en train de se débarrasser de ses vêtements liturgiques et de les ranger soigneusement dans les grands tiroirs d’un meuble en bois immense faisant la hauteur du mur. Bien que la pièce fût petite, elle était chaleureuse avec ses cloisons de bois. Il n’y avait pas d’autres meubles hormis un prie-Dieu et deux chaises droites. Meaney qui connaissait et appréciait Leclerc sembla content de le voir malgré la tristesse qui se lisait sur son visage.

— Vous venez m’annoncer que vous avez trouvé l’assassin de Marie Louise ?

En dehors du cercle restreint des quatre détectives, du médecin légiste et de quelques policiers, Meaney était l’un des rares civils à qui l’on avait annoncé la mort de Marie-Louise. Leclerc s’était félicité de la décision de son chef d’avoir pris cette précaution de ne pas rendre publique l’identité du corps sans tête. Dieu sait qu’elles auraient été les répercussions s’il avait fallu reconnaître publiquement l’erreur d’identification.

— J’ai effectivement une nouvelle à vous annoncer, mais je ne sais pas trop comment le faire, dit un Leclerc mal à l’aise.

— Quelle nouvelle serait pire que l’annonce de la mort de Marie-Louise ?

— Justement, c’est à propos de cela que je voulais vous parler. Quand vous vous êtes présenté pour identifier Marie-Louise, nous n’avons pas voulu vous montrer le corps. Vous vous en souvenez bien.

— Vous m’aviez dit que c’était impossible de la voir. J’en ai compris la raison lorsque vous m’avez expliqué la façon dont elle avait été assassinée.

— C’est pourquoi nous vous avons montré les vêtements que vous avez tout de suite reconnus.

— C’était bel et bien une robe de Marie-Louise, sa favorite même. Où voulez-vous en venir exactement ?

— Depuis ce temps-là, nous avons avancé dans notre enquête. Nous avons découvert que Marie-Louise avait donné cette robe à quelqu’un d’autre.

— Ça, c’était bien son genre… mais attendez… qu’est-ce que ça veut dire ?… Elle aurait donné cette robe à quelqu’un d’autre ?

— Nous venons d’identifier la femme qui portait la robe de Marie-Louise lorsqu’elle a été assassinée. Le corps de la femme décapitée que nous avons trouvé n’est pas celui de Marie Louise.

Meaney, resté debout pendant la conversation, s’appuya d’une main sur le mur comme s’il allait perdre connaissance. Leclerc s’approcha de lui pour le soutenir, mais celui-ci refusa. Il alla s’asseoir de lui-même sur l’une des chaises droites, sortit un mouchoir d’on ne sait où et s’essuya le front. Il avait l’air totalement désemparé.

— Vous voulez dire que Marie-Louise est vivante ?

— Nous ne savons pas encore. Nous traitons de nouveau son dossier comme une disparition.

— Mais… Mais… Elle est peut-être vivante, non ?

— Peut-être, dit Leclerc sans rien ajouter de plus. En effet, que pouvait-il dire d’autre ?

Un long silence s’abattit dans la pièce pendant lequel Meaney tenta de prendre conscience de ce qui arrivait.

— Je l’ai crue morte, perdue pour toujours.

Après un nouveau silence qui se prolongea, Leclerc ajouta.

— Mon chef m’a parlé de la relation privilégiée que vous aviez avec elle.

— Ah oui ! Bah, je ne veux plus garder cela secret. Voyez où cela nous a menés.

— Que voulez-vous dire ?

— Je pense que si elle a disparu, c’est ma faute. Seulement ma faute. Cela fait un bon bout de temps que j’y réfléchis. C’est ma faute.

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Vous êtes un homme bon, détective Leclerc. Vous comprenez les êtres humains, cela se voit.

— Monsieur Meaney, je ne devrais pas vous dire cela, car je dois rester objectif comme policier, mais j’ai énormément de respect pour ce que vous faites et pour ce que vous êtes. Rien de ce que vous pourriez me dire ne me fera changer d’idée à votre sujet.

— Vous savez alors jusqu’à quel point j’aime Marie-Louise. C’est l’une des personnes les plus magnifiques que j’ai rencontrées dans ma vie. Oui, je suis resté follement amoureux d’elle. Même quand je l’ai crue morte, son esprit est toujours resté avec moi. Au fond, j’ai toujours senti qu’elle était vivante… Je sais qu’elle est vivante…

— Qu’est-ce qui a bien pu la pousser à disparaître si soudainement sans même vous prévenir. Cela se pourrait-il que cet amour ne soit pas réciproque ?

— Sûrement pas. Elle m’aimait aussi, j’en suis certain, autant que je l’aimais… peut-être même plus.

— Mais alors, pourquoi vous quitter ?

— C’est ma faute… ma faute.

Leclerc attendit silencieusement que Meaney veuille bien vider son sac. Il avait appris de Robinson qu’il faut savoir attendre le bon moment pour que les aveux surgissent.

— J’ai voulu forcer sa décision.

— Que voulez-vous dire par « forcer sa décision » ?

— Je lui ai dit que je ne voulais plus vivre ainsi notre amour, en secret. Je voulais passer ma vie ouvertement avec elle, avoir des enfants avec elle, vieillir avec elle.

Des larmes se mirent à couler sur les joues de Meaney. Il avait encore son mouchoir à la main et s’en servit pour essuyer ses yeux énergiquement.

— Et ce n’est pas ce qu’elle voulait ?

— Bien sûr que c’est aussi ce qu’elle voulait. Mais c’était aussi une femme beaucoup plus raisonnable que moi. Elle s’était mise à envisager les conséquences d’un tel choix. Nous en avons beaucoup parlé. Elle m’a dit que c’était impossible, que je ne pouvais pas abandonner la prêtrise ni tout le bien que je faisais pour la communauté. Trop de monde en souffrirait.

— Que lui répondiez-vous alors ?

— Que je m’en fichais, que je l’aimais et que je ne pouvais pas vivre sans elle. Mais elle n’était pas d’accord.

Meaney regarda Leclerc de ses yeux mouillés. 

— Mon cher ami, vous n’avez pas connu Marie-Louise. C’est une femme exceptionnelle, complètement donnée aux autres. Cette femme m’a appris à aimer vraiment. Elle m’a appris qu’aimer, c’est penser à l’autre d’abord, quitte à souffrir soi-même pour le bonheur de celui qu’on aime. Voilà ce que j’ai appris de cette femme.

— Je pense comprendre ce qui s’est passé. Elle a préféré disparaître plutôt que de vous obliger à faire un choix si radical.

— Elle me disait que je souffrirais trop, que j’allais toujours regretter mon choix et que nos amours seraient entachées à jamais.

— Vous la croyiez ?

— Bien sûr que non. J’ai passé beaucoup de temps à tenter de la persuader que cela n’arriverait pas.

— Et elle n’a pas été convaincue ?

— Vraisemblablement. Mais je crois que c’était plutôt autre chose. Marie Louise était prête à sacrifier son bonheur, sa vie même, pour moi. Elle suivait à la lettre le précepte de l’Évangile : « donner sa vie pour ceux qu’on aime ». Je n’aurais pas dû lui faire sentir qu’elle avait tort.

— Parce qu’elle avait tort ?

— Je le pense toujours. Mais en même temps, qui suis-je pour juger ? Je suis plus faible qu’elle et je ne sais pas si j’aurais été capable d’un tel amour pour elle. Je ne pourrai jamais l’aimer comme elle m’a aimé. Jamais. C’est ma faute.

Les larmes se remirent à couler sur les joues du prêtre. Leclerc garda encore le silence pendant quelques instants avant d’ajouter.

— C’est pour cette raison qu’elle était autant préoccupée quelques semaines avant sa disparition. Elle se sentait coincée dans un impossible dilemme : se donner à vous sans condition ou disparaîtra à jamais par amour pour vous.

— Qu’a-t-elle fait, mon Dieu ! Qu’a-t-elle fait ? Où est-elle maintenant ? Je suis certain qu’elle est vivante. Je le sens dans mes entrailles. Allez-vous la chercher ?

— Bien sûr monsieur Meaney. Je m’y engage personnellement. Si elle est vivante, nous la trouverons.

— Vous me feriez une grande faveur en m’appelant Adrian.

Meaney se leva de sa chaise, s’approcha de Leclerc et fit une chose à laquelle le détective ne s’attendait nullement. Il le serra très fort dans ses bras.

— Comment pourrais-je vous remercier, mon ami ?

Leclerc fut très ému de cette marque d’affection. Il quitta Meaney en lui disant qu’il lui donnerait bientôt des nouvelles et espérait que ce serait de bonnes.

***

Leclerc venait de faire le chemin à pied vers le magasin des De Champoux. Il avait une dernière mission : annoncer à la sœur de Marie Louise que celle-ci était peut-être encore vivante. Il se souvenait de la peine de sa sœur lorsqu’il lui avait annoncé sa mort. Pourtant, elle ne l’avait pas vue depuis une bonne dizaine d’années. Mais Marie-Louise restait sa sœur avec qui elle avait partagé tant de choses dans sa jeunesse. De plus, Marie-Louise avait habité avec elle pendant quelques années et elle avait vu naître son premier enfant. Elle avait sûrement encore des liens d’affection très forts avec elle malgré la distance.

Lorsqu’il sonna, la même servante que la dernière fois vint lui ouvrir. Elle l’introduisit dans la salle à manger cette fois, car Madame De Champoux y prenait son repas avec son mari. Leclerc n’avait pas vu l’heure passer. Il arrivait à la fin du repas du midi, ce qui était plutôt inconvenant. Monsieur De Champoux fermait toujours sa boutique à l’heure du dîner, une habitude qu’il avait acquise en France. Il montait à l’étage pour prendre le repas. Fort heureusement, le couple en était rendu au fromage. Il restait encore un fond de vin dans les verres.

— Pardonnez-moi cette intrusion à l’heure du repas, mais je tenais à vous donner des nouvelles de votre sœur.

— Avez-vous trouvé son assassin ? demanda monsieur De Champoux.

— Notre enquête a fait de grands pas depuis quelques jours. Nous avons découvert que le cadavre retrouvé près du fleuve il y a quelques semaines n’était pas celui de votre sœur.

Le visage de la femme se désagrégea. Elle portait encore le deuil de sa sœur et on venait de lui apprendre qu’elle n’était pas décédée.

— Marie-Louise n’est pas morte ?

— Peut-être pas. En tous les cas, ce n’est sûrement pas elle que nous avons trouvée près du fleuve.

— Mais… ça veut dire qu’elle est vivante ?

— Pas nécessairement. Elle a disparu, c’est certain, mais nous ne savons pas si elle est vivante ou morte.

— Tout cela ressemble à une affabulation de sa part, dit le mari en regardant son épouse.

— Ah, et pourquoi dites-vous cela ?

— Marie Louise a toujours été une affabulatrice, vous savez. Elle aime attirer l’attention.

— Ce n’est pourtant pas le portrait que j’ai d’elle après avoir interrogé des témoins à son sujet. Avez-vous des exemples précis ?

— Un bon exemple est la façon dont elle a brisé son mariage. Elle racontait n’importe quoi.

— Et qu’en savez-vous donc puisque vous ne la voyez plus ? rétorqua Leclerc dont l’irritation montait de plus en plus.

— Nous le savons bien, n’est-ce pas, chérie ? Elle avait trouvé un bon mari et…

— Vous connaissiez donc son mari ?

— Euh… pas vraiment… nous l’avons rencontré une fois à son mariage.

— Et jamais par la suite ?

— Il ne voulait pas que Marie-Louise vienne nous voir, répliqua Madame De Champoux avant que son mari réponde. Elle m’avait seulement écrit quelques lettres après son mariage.

— Elle t’a écrit à toi et tu ne m’en as pas parlé ?

— Je savais que tu ne croirais pas ce qu’elle écrivait.

— Que devait-elle donc dire de si important, Dieu du ciel ?

— Elle écrivait que son mari la gardait prisonnière.

— Foutaise ! C’est une affabulatrice, je vous le disais.

Leclerc se retint difficilement de ne pas sauter à la gorge de l’homme. Il ajouta d’un ton un peu trop calme.

— Il est vrai qu’elle a dû inventer les blessures qui l’ont amenée à l’Hôtel-Dieu une ou deux fois.

— Qu’est-ce que vous racontez ?

— Monsieur De Champoux, son mari la battait. Quand Marie Louise l’a quitté, elle a dû passer plusieurs mois en convalescence dans une communauté religieuse tellement elle avait des blessures à soigner. Vous trouvez toujours que c’est de l’affabulation, ça !?

— Oh mon Dieu ! elle ne m’a jamais écrit cela. Je ne l’ai jamais su… mon Dieu ! Puis elle se tourna vers son mari en lui hurlant presque : espèce d’imbécile ! Tu te rends compte de ce que tu as fait. On aurait pu la sortir de là depuis longtemps déjà.

— Mais chérie… je ne savais pas.

— Tu ne savais pas. Tu ne voulais pas savoir surtout. Imbécile !

Leclerc était franchement surpris du revirement de situation. La femme qui avait passé tout du long pour un agneau s’était soudain transformée en lionne. Comme quoi les apparences sont souvent trompeuses.

— Mon Dieu, et moi qui n’ai rien fait et qui n’ai pas voulu la revoir. Je vais m’en vouloir pour le reste de ma vie.

Le mari rapprocha lentement sa main de l’épaule de sa femme, mais elle la rejeta brutalement avec un « laisse-moi ! » bien senti. Leclerc reprit.

— L’homme qu’elle a marié est un truand notoire. Nous l’avons même arrêté comme principal suspect lorsque nous pensions que Marie-Louise avait été tuée.

— Si j’avais su… répéta le mari.

— Et qu’est-ce que tu aurais fait : mettre ton poing sur la gueule de ce bandit ? Froussard comme tu l’es, ça m’aurait étonnée. Toi et tes maudits principes religieux.

La femme était furieuse. Il y aurait sûrement de l’orage dans l’air pendant plusieurs jours dans cette maison. Elle continua.

— Est-ce que vous pensez pouvoir la retrouver ?

— Je m’efforce actuellement de tout faire pour la retrouver. Nous avons évalué la situation et nous croyons que ce serait une disparition volontaire.

— Et pourquoi aurait-elle fait cela ?

— Nous ne le savons pas encore. Si nous la retrouvons, nous lui poserons la question, bien sûr. Vous auriez une petite idée de sa destination éventuelle ?

— Difficile à dire. Nous n’avons plus nos parents depuis de nombreuses années. Mon père avait un oncle qui est décédé peu de temps après lui sans enfant et ils étaient seulement deux dans leur famille.

— Et du côté de votre mère?

— Nous avons bien encore quelques cousins et cousines que nous ne fréquentons plus depuis longtemps.

— Nous avons de bonnes raisons de croire que Marie-Louise a voulu quitter Montréal. Trop de souvenirs douloureux la rattachaient à cette ville. En revanche, Marie-Louise est une femme de grande maturité, rationnelle aussi, et très organisée dans sa vie. Nous ne la voyons pas quitter son milieu sur un coup de tête sans avoir une idée de sa future destination.

— En effet, ce n’est pas du tout son genre de faire les choses ainsi. Elle était déjà comme cela plus jeune. Elle avait toujours besoin de connaître ce qu’elle devait faire et où aller. Ses poupées étaient toujours rangées soigneusement. Lorsqu’elle entreprenait un nouveau jeu, elle devait en connaître les règles à fond avant de commencer. Vous avez raison. Je ne la vois pas quitter son milieu sans savoir où elle irait.

— Pensez-vous qu’elle serait restée en contact avec des membres de sa famille ?

— Autrefois, quand elle a habité chez nous, elle gardait contact avec notre cousine Armande. C’est possible qu’elle ait gardé des liens avec elle. 

— Pourquoi avec cette cousine plus qu’avec d’autres ?

— Armande est une femme très famille-famille, d’autant qu’elle est expatriée dans un pays étranger. Elle a marié un cultivateur qui peinait à survivre sur sa « terre de roche », comme elle le disait. Ils avaient décidé d’émigrer aux États-Unis pour aller travailler dans les manufactures de vêtements. Je sais que Marie-Louise l’admirait beaucoup pour cela.

— Où est-ce donc ?

— Une des villes de Nouvelle-Angleterre, à Lowell au Massachusetts.

— Pensez-vous qu’elle y est encore

— Certainement. Elle a maintenant de nombreux enfants et elle est bien engagée dans sa communauté. J’ai reçu quelques lettres d’elle. Notre cousine est une femme qui aime beaucoup les gens et qui est très communicative. Elle tente le plus possible de garder contact avec la famille ici. Elle m’a même déjà invitée à venir faire un tour la voir. Je suis certaine qu’elle est restée en lien avec Marie Louise.

— Avez-vous son adresse ?

— Je l’ai gardée quelque part. Je lui écrivais aussi quelques fois. Pensez-vous que cela pourra vous aider ?

— Je trouve que c’est une excellente piste à suivre. Je ne vous dérangerai pas plus longtemps, Madame-Monsieur.

Il se leva suivi par le couple De Champoux. Leclerc entraperçut le regard que la femme portait à son mari. Si ses yeux avaient été des pistolets, il serait déjà mort sur le coup.

Le détective repartit avec un petit sourire sur les lèvres.