CHAPITRE 16 – Un pont sur le Saint-Laurent

Wrexham

Erin avait été tuée dans la nuit du 25 au 26 juillet. Le docteur Campbell l’avait confirmé hors de tout doute lors de l’autopsie. Mais alors, que s’était-il donc passé entre le moment de sa disparition, soit autour du 10 et 11 juillet, et sa mort ? Il y avait une période de plus de deux semaines pendant laquelle Erin avait disparu. Ce mystère intriguait Robinson, évidemment. Si quelqu’un de fou ou de très en colère avait voulu tuer Erin, il n’aurait pas attendu deux semaines pour le faire. Le meurtre aurait été accompli dès son enlèvement. D’attendre deux semaines supposait une bonne dose de rationalité de la part du tueur.

L’hypothèse la plus plausible était que l’on avait affaire à un meurtre prémédité, peut-être même préparé de longue date par un tueur minutieux. On n’était pas devant un meurtre gratuit ou crapuleux. Quelqu’un avait planifié son action. Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : il avait ciblé Erin de façon particulière. C’était elle qu’il voulait tuer et pas une autre. Mais quel genre d’individu aurait été capable, même en rêve, de penser à poser un tel geste ?

Lors d’une enquête de police, Robinson appliquait les règles de base qu’il avait acquises à la London Metropolitan Police, là où il avait appris son métier de policier. Dans toute bonne enquête, on se devait de répondre à un certain nombre de questions. D’abord le Quis, à savoir qui était la victime ? Dans ce cas précis, l’identité n’avait pas été simple à établir, car elle avait conduit à une fausse identification. Toutefois, on connaissait maintenant précisément l’identité de la victime, une double identité d’ailleurs : Erin lorsqu’elle travaillait au bordel et Margaret O’Brian, dite Margot, lorsqu’elle était servante.

La prochaine question était le Ubi, c’est-à-dire le lieu où s’était produit le meurtre. Ici, la réponse était moins claire. On savait exactement où le corps de la femme sans tête avait été trouvé, mais pas où elle avait été tuée. Il avait été établi, étant donné l’absence de sang près de la Roche Noire, qu’elle n’avait pas pu être tuée sur place.

Une autre question tirée de la méthode de Robinson portait sur le Quando, le quand ? l’autopsie avait été relativement précise à cet égard. Le Quando était fort important pour éliminer les suspects potentiels lorsqu’ils avaient un alibi pour cette période. En revanche, le fait de ne pas avoir d’alibi n’en faisait pas non plus des assassins. Il fallait répondre à d’autres questions pour arriver à cerner tous les aspects de l’enquête.

La question cruciale dans le cas présent, était le Quomodo, le comment ? L’enquête avait démontré qu’une hache devait fort probablement être l’instrument de l’assassinat. Ce ne pouvait pas être un autre outil selon les indices : ni une baïonnette, ni une épée, ni même un sabre n’auraient pu produire une telle coupure selon le médecin légiste. Il fallait un instrument plus lourd avec un tranchant très aiguisé. Selon le docteur Campbell, seule une hache de bourreau avait pu faire le travail ou à la rigueur une grosse hache de bûcheron. Ils restaient à se demander de quelle façon l’instrument avait pu être utilisé. On était devant un geste planifié et non un coup de colère. Il aurait donc fallu que l’assassin positionne la femme de façon précise. Il fut établi, selon l’attitude dans laquelle le corps avait été trouvé, que la femme était restée dans la même position au moment de sa mort, soit à genoux et les mains jointes en avant. Il restait à déterminer comment il était possible de couper une tête de cette façon sans que la victime se débatte ou réagisse d’une manière ou d’une autre.

Enfin, une dernière question portait sur le Cur, le pourquoi, le mobile. Quelles étaient les raisons du tueur pour poser un tel geste ? Et cela, seul l’assassin pouvait y répondre, si jamais on réussissait à le trouver.

Robinson avait commencé par éliminer un à un tous ceux qui tournaient autour d’Erin/Margot. D’abord, il était plus que probable qu’un homme ait pu la tuer. Tout convergeait vers cette hypothèse. L’instrument utilisé demandait une force peu commune. Il fallait également transporter le corps d’un endroit à l’autre. Une femme n’aurait pu le faire sans au moins un complice masculin. Or, Robinson avait la certitude que le tueur avait agi seul.

Pour en savoir plus sur le décès de la femme, il fallait s’intéresser au réseau d’individus qui gravitaient autour d’elle. En réalité, il y avait deux personnages chez cette femme, Erin et Margot, et donc deux réseaux. En ce qui concerne Erin, il fallait écarter les clients du bordel selon le témoignage des filles de Madame Simone. De son côté, Ronco paraissait hors de cause malgré sa mauvaise réputation et son faible alibi. Il aurait peut-être pu avoir un mobile, c’est vrai. Après tout, c’était sa préférée. Mais quel mobile? Pas la vengeance, pas la jalousie. Le seul mobile semblait être un geste fatal dans un moment de colère. Mais il était d’ores et déjà établi que le geste avait été longuement prémédité. Ce mobile ne tenait pas. Enfin, il n’aurait pas pu commettre l’irréparable dans le bordel. Et Erin ne l’aurait jamais suivi à l’extérieur du bordel où elle travaillait. 

Restait l’entourage du personnage Margot. Par conséquent, Robinson devait s’intéresser à la maisonnée de la famille Hopkins. Margot aurait-elle pu avoir une relation avec l’un des ouvriers qui gravitaient autour de la maison ? Comme les Hopkins n’avaient ni jardinier ni chauffeur, ce ne pouvait être que les livreurs qui venaient de temps à autre déposer des denrées. Or, Thérèse était formelle : c’est avec elle que ces livreurs faisaient affaire et non avec Erin. Margot n’avait aucun lien avec eux. Thérèse ne l’aurait pas permis de toute façon, car elle avait un droit d’ancienneté à cet égard.

Enfin, il était peu crédible que Erin/Margot ait pu rencontrer quelqu’un en dehors de ces deux cercles d’individus. Erin/Margot n’avait aucun moment de répit entre ses deux emplois très exigeants en termes de temps. Quand et où aurait-elle pu rencontrer cet homme mystérieux dont avait parlé Agathe aux policiers en dehors de l’un de ces deux réseaux ? Quoi qu’il en soit, il fallait envisager l’hypothèse de la maisonnée des Hopkins avant de penser sortir de ces deux cercles. On suivait toujours ainsi la méthode du grenier selon Robinson : examiner systématiquement tous les objets se trouvant dans la soupente et les éliminer jusqu’au dernier.

Robinson allait donc se concentrer dorénavant sur la famille Hopkins. Dans un premier temps, il avait fait peser ses soupçons sur Andrew, le chef de famille. La réputation de coureur de jupons des maîtres par rapport à leurs servantes ressemblait au droit de cuissage chez les chevaliers du Moyen-Âge. Certains se croyaient tout permis avec elles. Toutefois, le détective avait des réserves quant à Hopkins lui-même. C’était un homme arrogant et plein de préjugés. Toutefois il avait des principes religieux qui lui interdisaient tout geste déplacé envers ses servantes. Thérèse, un témoin privilégié dans cette maisonnée, avait été catégorique à cet égard : Monsieur n’avait jamais touché un cheveu de Margot.

Qui restait-il donc ? Le plus évident était le frère d’Andrew, Georges. Cet homme apparaissait beaucoup moins scrupuleux que son frère. Comme il n’en savait pas beaucoup à son sujet, il avait demandé à Leclerc de se renseigner. C’est ce qu’il avait fait pendant toute la journée de la veille. Le chef préférait toujours avoir une longueur d’avance lorsqu’il voulait interroger quelqu’un. Leclerc lui avait appris un certain nombre de choses utiles. 

Georges était le plus jeune de la famille qui comptait quatre filles et deux garçons. Andrew était l’aîné. Georges, le benjamin, était né et avait vécu comme son frère dans la ville de Wrexham au pays de Galles. Cette ville n’avait rien de spécial hormis le fait qu’elle se situait là où se trouvait le plus important bassin houiller du pays. Le charbon et son commerce faisaient littéralement vivre la ville. 

Andrew Hopkins était venu au Canada parce que ce pays neuf lui offrait plus d’opportunités que Wrexham. Avec une partie du capital accumulé par sa famille, il avait fait armer un navire qu’il avait rempli de charbon. C’était toujours une entreprise risquée que de faire traverser l’Atlantique Nord par un navire dans lequel on avait investi presque tout son capital. Or, Andrew avait réussi son pari une première fois. Il avait donc décidé de s’installer à demeure à Montréal, de racheter un entrepôt sur le port et de faire venir régulièrement des chargements de charbon. Cette manœuvre l’avait progressivement enrichi.

Pour Georges, son frère, c’était une autre histoire. Comme plus jeune de la famille, il n’avait pas accès à du capital comme son frère. Il décida quand même de venir le rejoindre au Canada en espérant s’associer à lui. Mais ce dernier avait refusé. Il l’avait plutôt engagé comme contremaître lors du déchargement des bateaux et du transbordement du charbon dans les trains.

Encore une fois, Robinson s’était demandé comment Leclerc s’y était pris pour apprendre toutes ces choses en si peu de temps. Il n’y avait pourtant pas de secret, selon son adjoint : le bouche-à-oreille et le porte-à-porte suffisaient. Il avait rencontré quelques ouvriers et quelques contremaîtres sur le port. Le détective savait par expérience qu’ils étaient capables de jacasser comme deux vieilles sur un perron d’église. Il suffisait de savoir comment s’y prendre. On peut toujours compter sur l’envie et la jalousie pour faire parler les gens. Par exemple, on voyait plus souvent Georges qu’Andrew et très rarement ensemble. L’une des fois où on les avait aperçus côte à côte, ils se traitaient comme cochons. « On pouvait les entendre jusqu’à Longueuil », avait dit l’un des ouvriers ayant un don évident de l’exagération. 

Ces renseignements avaient décidé Robinson à faire venir Georges à son bureau pour l’interroger. Ce dernier attendait depuis une heure dans la salle d’interrogatoire. Le chef voulait l’interroger avec Morin et il avait voulu lui transmettre le plus d’informations possible avant de passer aux choses sérieuses. Robinson aurait préféré travailler avec Leclerc, mais ce dernier n’était pas disponible pour quelques jours.

***

Robinson et Morin pénétrèrent dans la salle d’interrogatoire. Comme à son habitude, le chef avait apporté un dossier qu’il déposa bruyamment sur la table. La plupart des suspects regardaient l’objet fixement, se demandant ce qu’il pouvait bien contenir. Or, la plupart du temps, il y avait bien peu de choses dans ce dossier, sinon quelques feuilles remplies d’une écriture illisible. Le chef utilisait ce truc pour mettre son interlocuteur mal à l’aise.

L’homme qu’il avait devant lui était plutôt massif avec de larges épaules et un torse impressionnant. Il semblait plutôt grand, même assis. Il avait une tête ronde (décidément, ces Gallois avaient tous la tête ronde), le visage rougeaud et une petite moustache qui lui donnait un air ridicule.

— Qu’est-ce que je fais ici ? Vous me faites attendre depuis une heure. J’ai du travail. Il y a un chargement qui arrive par bateau et mes hommes attendent les ordres.

— Vous travaillez, vous ? Je croyais que vous passiez votre temps à faire la fête.

— Pourquoi m’avez-vous fait venir ici ?

— Vous auriez préféré que je vous interroge sur votre lieu de travail, à la vue de tous. Quelle image cela aurait donnée de vous ?

L’homme baissa les yeux. Le chef venait d’obtenir une première victoire. Le fait de ne pas regarder son interlocuteur dans les yeux le plaçait en état d’infériorité.

— Vous êtes bien le frère d’Andrew Hopkins ?

— Vous le savez déjà. Vous avez l’air de connaître tant de choses sur moi.

— Bien sûr que nous le savons. Nous avons seulement besoin que vous nous confirmiez votre identité.

Robinson ouvrit son dossier et fit semblant de le lire attentivement.

— Vous vous appelez Georges Hopkins. Vous êtes né à Wrexham, dans le pays de Galles. Vous êtes arrivé au pays en 1852 et vous travaillez depuis pour votre frère. C’est bien cela ?

— Si vous le dites.

— Vous pouvez me le confirmer, s’il vous plaît ?

Une autre stratégie d’interrogatoire était de ne jamais laisser l’autre prendre l’initiative sur vous par ses commentaires vagues ou impertinents.

— Oui, c’est bien cela.

— Vous n’êtes pas marié, Georges ?

— Non.

— Vous n’avez jamais pu trouver chaussure à votre pied au Canada ?

— De quoi… ?

— Vous n’avez trouvé aucune femme qui aurait voulu vous épouser ?

Georges se mit à sourire pour la première fois, puis il répondit.

— Je ne voulais pas faire un choix. Je les voulais toutes.

— Vous êtes un homme à femmes alors ?

— Qui ne l’est pas ?

— Je connais beaucoup d’hommes qui préfèrent avoir affaire à une seule femme.

— Ils ne savent pas ce qu’ils manquent, dit-il toujours avec son sourire niais collé aux lèvres.

Robinson regarda Morin qui écrivait sur son carnet.

— Mon adjoint aime bien écrire tout ce qu’il entend. Ça ne vous dérange pas ?

— Je n’ai rien à cacher. Vous ne m’avez quand même pas fait venir pour parler de mon état matrimonial ?

— Non, bien sûr, pardonnez-moi cette digression.

— Cette quoi… ?

— Le détour que j’ai fait dans la conversation, si vous voulez. Non, je voulais vous entendre sur vos rapports avec votre frère et sa famille. Vous vous entendez bien avec eux ?

— Meredith est une femme bien. Et Gladys, la petite, est charmante.

— Vous les voyez souvent ?

— Bah, on m’invite pour le repas du dimanche après la messe environ une fois par mois.

— Ah oui, c’est vrai. J’ai appris que les Hopkins étaient catholiques. Les catholiques sont minoritaires en Angleterre. Je suis moi-même un sujet britannique anglican. J’ai rencontré souvent des catholiques en Irlande, mais au pays de Galles…?

— C’est vrai que ce n’est pas courant, les catholiques au pays de Galles. Mais à Wrexham, là où je suis né, nous sommes nombreux. 

— Les Hopkins sont donc tous de bons catholiques ?

— Mes grands-parents et mes parents l’étaient, c’est certain. Mon frère aussi.

— Mais pas vous ?

— Bah, je trouve que les catholiques ont trop de règles.

— Vous seriez donc ce que l’on appelle un rebelle ?

— Sûrement pas. Mais je suis un homme libre et je veux faire ce que bon me semble de ma vie.

— Quand je vous ai demandé votre opinion au sujet de votre famille au Canada, vous m’avez parlé de la mère et de la fille. Et votre frère alors ?

— Andrew est un imbécile. Il me reproche toujours ma vie qu’il dit désordonnée, et aussi de ne pas être marié. Ce genre de foutaises! Vous voyez.

— Selon mes sources, il ne vous reproche pas seulement cela.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— On vous a entendu vous disputer plusieurs fois.

— Qui vous a dit cela ?

— Peu importe. Est-ce vrai ?

— On ne s’entend pas très bien, c’est vrai. Je suis le plus jeune de la famille et il se prend pour mon père. Il est tellement rigide si vous saviez.

— Il n’y a pas que cela. J’ai été étonné d’apprendre que lorsque vous êtes arrivé au Canada, il ne vous a pas pris comme associé. Cela a dû vous donner un choc. Votre propre frère qui ne vous fait pas suffisamment confiance pour s’associer avec vous.

— Si votre frère vous avait fait un coup pareil, vous auriez pensé quoi ?

— Et pourquoi donc a-t-il fait cela ?

— Il me trouvait trop dépensier. Il me disait que l’argent me filait entre les doigts, que je le dépensais pour des choses futiles comme avec des filles ou dans les tripots.

— Et c’est exact ?

— C’est surtout exagéré…

Le silence tomba dans la salle. Allez savoir ce qui pouvait se passer dans la tête de Georges à ce moment-là.

— Et pour le jeune homme… ?

— Dylan ! Oh lui, je ne le vois presque jamais. Il est toujours caché sous la soutane des jésuites au collège.

— Vous n’avez pas l’air de l’apprécier beaucoup ?

— C’est un drôle de garçon. Il l’a toujours été, même enfant.

— Dans quel sens ?

— C’était un garçon à part des autres. À ma connaissance, il n’a jamais eu d’amis, même lorsqu’il était plus jeune. Il restait dans son coin à lire ou allait s’enfermer dans la chapelle de Wrexham pendant des heures. Qu’allait-il y faire, je vous le demande ?

— Il est aussi religieux que son père ?

— Plus, bien plus. Ce garçon a des lubies. Juste un exemple. Quand toute la famille était encore à Wrexham, il s’était mis en tête de faire un pèlerinage dans un trou perdu près de la mer, à Clynnog Fawr, où il y avait disait-on les reliques d’un saint. Il paraît que c’est une légende entretenue par les jésuites. C’était toute une randonnée pour s’y rendre à pied, je vous le dis. Il était revenu complètement épuisé et malade. Il a fallu quelques mois pour qu’il se rétablisse.

— Je vois. Et qu’est-ce que ses parents pensent de lui ?

— Andrew s’en désintéresse complètement. Quant à Meredith, elle s’est rendue à son désir de faire un jésuite. Elle l’encourage même. Vous voyez cela ? Ces maudits jésuites ! Plus rigide que ça, tu meurs. Vous connaissez leur devise : « perinde ac cadaver » : obéir comme un cadavre. Brrrr ! Ça fait froid dans le dos.

— Si vous ne les appréciez pas plus que ça, pourquoi continuer à fréquenter cette famille ?

— Parce que la famille, c’est la famille.

— La famille, c’est la famille, surtout si vous pouvez vous remplir la panse de temps en temps et… peloter les servantes.

— Qu’est-ce que vous dites là ? Je ne ferai jamais une chose pareille.

— Et menteur en plus ! Décidément, vous avez tous les défauts. Un témoin vous a vu tasser dans le coin la petite Margot, l’une des servantes.

— Qui vous a dit cela… Ah, je vois, c’est sans doute l’autre… le laideron. Elle, c’est certain que pas un homme ne voudrait en prendre soin.

— Ah, parce que vous appelez cela « prendre soin d’elle » lorsque vous forcez une femme à se laisser peloter par vous dans un coin.

— Bah, c’est parce qu’elle le voulait bien, la jolie. J’ai tout de suite vu qu’elle était… accommodante. Je connais bien ce genre de fille.

— Et quel est donc son genre ?

— Bah, vous savez. Une fille qui aime ça, quoi.

— Avez-vous été plus loin avec elle que de la peloter dans le corridor ?

— Ben non. Pensez donc, une fille comme ça. Mais pourquoi vous posez toutes ces questions à son propos ?

— Vous ne lui avez jamais proposé de partir avec elle ou de la marier ?

À ces mots, il partit d’un grand rire gras.

— Vous êtes sérieux, là? Vous l’avez vue, la jolie. Peut-être pour un coup d’un soir… et encore. La marier ?! continua Georges en riant de plus belle. Elle est bien bonne, celle-là.

— Vous savez qu’on a trouvé Margot (c’était son nom : Margot) assassinée il y a quelques semaines.

— Assassinée ! Mais qu’est-ce que vous dites là ?

— Eh oui ! la tête tranchée par un homme qui lui en voulait beaucoup.

— La tête tranchée !

Quand Georges comprit finalement que les policiers le soupçonnaient d’avoir tranché la tête de la servante, il réagit immédiatement en se levant.

— Assoyez-vous, Georges, dit Robinson d’une voix ferme

L’homme se rassit, mais la peur se lisait sur son visage.

— Vous croyez que c’est moi qui l’ai tuée. Mais ça ne va pas !

— Pourquoi ce ne serait pas vous ?

— Je la connaissais à peine, cette petite. Quand je la voyais dans la maison d’Andrew, je ne lui parlais même pas. Je n’avais aucune raison de lui faire ça. En plus, ce n’est pas mon genre de maltraiter les femmes. Je déteste quand un homme bat une femme. Je ne le laisse pas faire quand je m’en aperçois, croyez-moi. Il connaît ma médecine, dit Georges en montrant ses gros poings.

— Quand avez-vous vu Margot pour la dernière fois ?

— Quand je suis allé dîner un dimanche chez mon frère. C’était… attendez… oui, c’était l’anniversaire de Gladys, le premier juillet.

— Vous avez vu Margot à ce moment-là ?

— Oui je crois. On a dû se… croiser… dans le corridor, mais sans plus.

— Vous ne l’avez pas revue depuis ?

— Non, je vous le jure.

— Que faisiez-vous dans la nuit du 25 au 26 juillet ?

— C’était quand ça ?… Il y a deux semaines ?… Je devais être dans une soirée mondaine.

— Une soirée mondaine ?

— Il m’arrive parfois d’être reçu chez des amis pour, comme on dit, « faire salon ».

— Il y avait des filles, je suppose ?

— Des filles et surtout des tables de jeu. On prend un verre aussi. On s’amuse bien.

— Et ces soirées durent longtemps ?

— Jusqu’aux petites heures du matin la plupart du temps.

— Vous allez devoir m’écrire le nom de votre ami ainsi que ceux qui étaient présents ce soir-là. Nous allons vérifier.

— Je vous donnerai les noms de ceux que je connais.

Morin, qui n’avait pas encore parlé, posa une question qui sembla surprendre Robinson.

— Georges, vous vous occupez de l’entrepôt de charbon de la famille Hopkins n’est-ce pas ?

— Oui, c’est ça.

— Est-ce qu’il y a un office dans cet entrepôt ? Il me semble qu’il y a toujours un petit espace dans un entrepôt pour installer un bureau. Comme vous êtes le contremaître, vous devez le connaître ?

— Oui, il y a bien un office, mais je n’y mets jamais les pieds. Je ne sais même pas ce qu’il y a à l’intérieur.

— Avez-vous les clés de cette pièce ?

— Certainement. Je peux vous donner la clé si vous le voulez. C’est une clé de cadenas puisque la porte est verrouillée de l’extérieur. On ne peut pas y avoir accès par l’entrepôt. Le charbon, c’est trop salissant et mon frère l’a barricadé pour ne pas que les poussières s’infiltrent.

— Vous me donnez aussi l’adresse ?

Robinson et Morin avaient terminé leur interrogatoire. Le chef décida de garder Georges en prison malgré ses protestations, le temps de vérifier son alibi. Si c’était lui le tueur, il valait mieux l’avoir à l’œil.