CHAPITRE 17-Un pont sur le Saint-Laurent

Collège Saint-Marie

Nous étions le samedi matin 11 août. Cela faisait maintenant plus de deux semaines que l’on avait retrouvé le corps de Margaret O’Brian. À cause d’un problème d’identification, l’équipe des détectives avait perdu un temps précieux à la recherche de la mauvaise personne. Robinson sentait qu’il était proche de la solution. Il lui restait à vérifier un dernier élément. C’est pourquoi il se dirigeait maintenant vers le Collège Sainte-Marie.

Cette institution d’enseignement de haut niveau avait été fondée par la Compagnie de Jésus depuis à peine une quinzaine d’années à Montréal. On venait de construire un immeuble imposant en pierres sur la rue Bleury près de Dorchester. Les étudiants étaient des Canadiens français en provenance de tout le Canada Est. Ils étaient accueillis soit en pension, soit en externe.

Les Jésuites n’avaient pas bonne presse sous le régime britannique. Les Anglais les considéraient comme des agents de propagande papistes. Il avait fallu tout le prestige de Monseigneur Bourget pour que les autorités politiques leur donnent la permission de s’installer au Canada.

Robinson et Morin étaient arrivés au collège en cab de police cette fois. Leclerc n’était pas avec eux, car il avait demandé un congé spécial à son chef pour quelques jours. Robinson les lui avait accordés avec réticence. Comme Leclerc avait fait pression sur lui, ce qui n’était pas son habitude, il lui avait octroyé un congé d’une semaine. Robinson lui devait bien cela, car son adjoint n’avait jamais pris de congés depuis qu’il travaillait pour lui.

Le bâtiment qui se présentait à eux était majestueux. On y arrivait en passant par la rue Bleury. Il fallait s’engager dans une allée où des arbres pas encore tout à fait matures avaient été plantés pour former une sorte de haie, à la façon des manoirs anglais. Au bout de l’allée, apparaissait l’immeuble dans toute sa splendeur : quatre étages, cinq si l’on comptait la mansarde, surmontée d’une vaste coupole reposant sur un rectangle où apparaissaient trois immenses fenêtres. La largeur de l’édifice était aussi impressionnante que la hauteur : plus d’une vingtaine de fenêtres couvraient chaque étage du bâtiment.

Étonnamment, l’entrée était plutôt simple. On y accédait par quelques marches et le portail n’avait rien de l’esthétique des édifices des Sulpiciens. Il était bien connu que les Jésuites étaient plus ascétiques dans leur architecture que leurs confrères et rivaux. Le portier dirigea les détectives à l’étage vers le bureau du recteur. 

Le Père Félix Martin était un personnage bien connu dans la Compagnie de Jésus. Breton d’origine, il était arrivé au Canada sur le tard après avoir franchi d’innombrables obstacles en Europe à la suite des différentes péripéties que subissait la Compagnie de Jésus. Après la France, la Belgique et la Suisse, on lui avait demandé de venir fonder le Collège Sainte-Marie. Passionné d’architecture, il avait tracé lui-même les plans de l’édifice. 

Un homme au visage sévère portant la soutane jésuite et la barrette vint accueillir les policiers. Après les échanges de politesse et d’informations d’usage, le recteur les fit asseoir dans des fauteuils autour d’une table basse.

Robinson lui livra l’objet de sa visite. Il s’intéressait à Dylan, le fils des Hopkins, et voulait en savoir plus à son sujet.

— Vous avez un élève du nom de Dylan Hopkins ?

– Certainement. Nous le connaissons bien.

— Pourtant, il semble y avoir plusieurs centaines d’élèves ici et vous êtes capable de mettre un visage sur un nom immédiatement.

— C’est que nous avons très peu d’élèves anglophones dans notre collège. Quand ils viennent étudier ici, ils doivent le faire en français.

— Dylan parle donc français ?

— Et même très bien. Il est plutôt doué pour les langues. En plus de l’anglais, il parle le gallois, un dialecte celtique. Bien sûr, il a vite assimilé le grec et le latin. C’est un garçon très studieux, très intelligent aussi.

— Est-il pensionnaire chez vous ?

— Non, mais c’est tout comme. En plus des cours et des études, il participe à toutes les cérémonies religieuses que nous proposons, même si elles ne sont pas toutes obligatoires. De plus, on le trouve très souvent en prière à la chapelle.

— Vous devez être fier de ce garçon ?

Le père Martin hésita quelques secondes avant de répondre.

— Oui… Si l’on veut.

— Vous hésitez ?

— C’est-à-dire que Dylan est un être passionné. Il voudrait absolument joindre notre Compagnie à la fin de ses études.

— Cela devrait vous réjouir, non ?

— Pas vraiment. Évidemment, nous tentons d’engager les étudiants les plus prometteurs dans notre Ordre.

— Je sens qu’il y a un « mais ».

— Mais nous prenons quand même le temps d’évaluer le caractère de nos candidats. Notre Compagnie est un groupe d’élite, vous savez.

— Et Dylan ne correspond pas au profil espéré ?

— Oui et non. C’est un garçon très pieux, très obéissant aussi. De ce point de vue, il a l’étoffe nécessaire pour faire partie de la Compagnie. Par ailleurs, notre fondateur, Ignace de Loyola, était un ancien militaire. Il a créé la Compagnie de Jésus sur le modèle de l’armée. Nous sommes tous des soldats du Christ. Or, dans une armée, il y a une solidarité de corps qui nous fait considérer nos confrères comme des frères d’armes. Dylan est un garçon beaucoup trop individualiste pour cela.

— Donc, Dylan n’a pas le profil ? répéta Robinson.

— Il est un peu trop… passionné… je dirais même exalté. Il se laisse trop guider par ses émotions. Chez nous, les Jésuites, la raison compte tout autant que l’émotion. J’irais même plus loin : la raison contrôle les émotions comme un bon cavalier contrôle son cheval.

— Et vous pensez que Dylan se laisse mener par sa monture ?

— C’est le cas, effectivement. Il est même parfois tombé de son cheval. Son confesseur affirme qui lui arrive d’être en plein délire.

— Vous êtes au courant de cela ? Il n’y a pas de secret de confession chez vous ?

— Évidemment. Nous sommes des prêtres catholiques. Mais ces épisodes de délire ne sont pas arrivés pendant une confession. Ils ont tellement impressionné mon confrère qu’il est venu m’en parler. Dylan s’invente un destin de sauveur des âmes, comme Jésus.

— Et ce n’est pas bien ?

— Oui, évidemment. Nous cherchons à apporter le salut de Jésus-Christ aux âmes déchues. Mais lorsque nous le faisons, nous savons parfaitement que nous ne sommes que de simples instruments aux mains de Dieu. Pour Dylan c’est tout autre chose. On peut percevoir un formidable désir de puissance, comme s’il se prenait lui-même pour Dieu.

— Si je vous comprends bien, Dylan n’a pas une très bonne santé mentale.

— C’est ce que je suis tenté de dire. Il est certain que, pour nous, ce garçon n’aura pas de place dans la Compagnie de Jésus.

— Pourquoi le gardez-vous alors ?

— Parce que tout le monde a droit de recevoir une bonne éducation. De plus, connaissant le garçon, nous essayons de lui mettre un peu de plomb dans la tête chaque fois que nous le pouvons.

Robinson avait toute l’information qu’il désirait avoir de la part du père Martin. Il était maintenant prêt à envoyer chercher le jeune homme pour l’amener au poste de police.

***

Le matin même, Kelly était revenu au bureau après être allé examiner l’office de l’entrepôt de charbon dont Georges avait remis les clés. Il n’avait rien voulu dire à son chef, lui affirmant qu’il valait mieux qu’il vienne voir de ses propres yeux. Robinson était parti avec Kelly et Morin. C’est finalement Morin qui avait eu l’intuition de poser la bonne question à Georges Hopkins. Robinson lui avait demandé auparavant de s’informer sur les entrepôts du port. Il avait effectué le travail et rapidement découvert l’entrepôt de charbon de Hopkins. Mais à ce moment-là, le renseignement ne semblait pas pertinent et il avait oublié d’en parler à son chef. Ce souvenir lui était revenu lors de l’interrogatoire du frère d’Andrew Hopkins.

Les trois détectives pressèrent le pas vers l’entrepôt de charbon des Hopkins. Arrivés sur place, ils trouvèrent un cab de police et deux constables, pâles comme des draps, qui attendaient devant la porte. L’un d’eux avait vomi, car il y avait une flaque de dégueulis sur le sol. Kelly avait apporté avec lui une lampe de kérosène. Il la donna à Robinson et prit l’autre des mains de l’un des constables. « Vous êtes prêts ? » dit Kelly, puis il ouvrit la porte.

Une odeur fétide arriva aux narines des trois hommes. Morin recula en se bouchant le nez.

— Et encore… c’est presque du parfum par rapport à la première fois où j’ai ouvert la porte.

Les trois hommes entrèrent et élevèrent leurs deux lampes au niveau des yeux afin d’éclairer la pièce. Là, le spectacle qui se présenta à eux était monstrueux.

La première chose qui leur sauta aux yeux, c’était le très gros billot de bois trônant au centre de la pièce et surtout l’immense flaque de sang séché tout autour. Quelqu’un avait perdu tout le sang qu’il avait dans le corps. L’odeur provenait en partie du sang séché, mais également d’une bassine adossée à un mur où se trouvaient des excréments et de l’urine. Des mouches volaient dans tous les sens.

Cette image macabre contrastait avec ce qui se trouvait sur une étagère accolée au mur barricadé qui donnait sur l’entrepôt. On aurait dit un autel. Il devait bien y avoir une trentaine de bougies, la plupart ne formant plus qu’une flaque de cire sur l’établi. Au centre, sur le mur, on pouvait voir une grande image dessinée en couleur. On aurait dit un vitrail, mais sur papier. Il y avait un personnage en bure, la tête recouverte d’un capuchon. L’homme avait une longue barbe blanche qui se séparait au milieu. Son attitude était hiératique, la main droite levée et l’index pointant vers le ciel.

Dans un autre coin de la pièce, il y avait un paillasson et des restes de nourriture. Vraisemblablement, quelqu’un avait couché là. Un vêtement avait été jeté sur le lit, une bure brune qui ressemblait à celle du personnage de l’image.

— Une bure de pénitence, dit Robinson qui se souvenait de ses cours de théologie. C’est une bure de pénitence portée autrefois par les pèlerins qui allaient à Rome pour se faire pardonner leurs péchés.

— Et l’image ?

— Là, je ne sais pas. L’image d’un saint sans doute. Mais je ne le reconnais pas.

Morin, très pâle, demanda.

— Mais que s’est-il donc passé dans cette pièce ?

Les trois hommes regardèrent à nouveau la pièce en l’éclairant de leur lampe. Ils s’approchèrent lentement de la bûche.

— Nous venons de trouver le lieu où Margaret O’Brian a été tuée.

— Quelle horreur !

— Et voici l’instrument qui l’a tuée, dit Robinson un désignant une hache posée dans un coin de la pièce.

Ils s’approchèrent tous les trois du lieu où était déposé l’instrument. Il s’agissait du type de hache que seuls les gros gaillards étaient capables de manipuler en forêt. La hache était posée là, dans un coin, comme si elle était prête à servir de nouveau. Du sang couvrait le métal complètement ainsi qu’une partie du manche.

Les trois hommes retournèrent lentement vers la porte : il n’y avait plus rien à voir ici. En sortant, le chef demanda aux policiers de condamner l’office et de le garder jour et nuit, jusqu’à ce qu’il en ait décidé autrement. 

— Kelly, peux-tu envoyer chercher le docteur Campbell ? J’aimerais bien qu’il jette un coup d’œil à cette pièce. Je sais qu’il ne pourra rien en tirer, mais il aimerait sans doute confirmer son hypothèse quant à la sorte de mort de Margot.

— On n’a pas retrouvé la tête, dit Kelly. Qu’est-ce que le tueur a bien pu en faire ?

— Cela reste un autre mystère à résoudre. Morin, tu viens avec moi. Nous allons au collège Sainte-Marie.