CHAPITRE 2 : Un pont sur le Saint-Laurent

Le Pont Victoria

On dit de l’ouvrage que c’est la huitième merveille du monde. 

Le pont est effectivement spectaculaire. Il fut réalisé en cinq ans grâce au travail de 3000 ouvriers, pour la plupart des Irlandais immigrants, dont un certain nombre d’enfants de 9 à 15 ans. L’ouvrage a de quoi impressionner avec ses 24 piliers en maçonnerie façonnée en éperon qui joue un rôle de brise-glace. Un million de rivets avaient été nécessaires pour tenir ensemble la structure métallique. La travée centrale était recouverte d’une paroi aveugle en forme de tube rectangulaire de 1,75 mile de longueur, ce qui en faisait le pont le plus long du monde. Le tablier s’élevait à 60 pieds au-dessus du fleuve dont la profondeur à cet endroit était de 22 pieds. Le tout pesait plus de 9000 tonnes. Un véritable exploit qu’on croyait impossible à réaliser sur une telle longueur dans un pays aussi froid, alors que le fleuve gèle une partie de l’année. Parce qu’on espérait voir la Reine Victoria venir en personne faire l’inauguration, on lui avait donné le nom de pont Victoria. Toutefois, c’est seulement le Prince de Galles qui allait se déplacer. 

Lorsque les ouvriers avaient commencé à creuser pour construire les premiers piliers sur la rive, ils étaient tombés sur des ossements qui s’étaient avérés être les restes d’immigrants irlandais morts de maladies contagieuses quelques années auparavant. Les victimes avaient alors été inhumées dans un cimetière improvisé, tout près des vingt-deux baraquements destinés à soigner les malades. La plupart y avaient été enterrés dans l’anonymat le plus total. Comme la grande majorité des ouvriers du pont étaient irlandais, ils ont décidé de faire un monument aux morts à l’aide d’un immense rocher qu’ils venaient de sortir du fleuve. Ils avaient déposé le morceau de granit, le Black Rock, sur le lieu même du cimetière et y avaient inscrit: « pour protéger de la profanation les restes de 6000 immigrants morts de la fièvre des navires ».

Robinson, Leclerc et Morin se tenaient debout devant l’immense rocher et le regardaient fixement. Ce n’était pourtant pas le monument qui les intéressait, mais ce qui avait été déposé devant lui. Des femmes d’ouvriers irlandais, qui venaient à intervalle régulier faire le ménage autour du Black Rock, avaient cru à des sacs de détritus déposés là par de mauvais plaisants. En s’approchant davantage, elles avaient découvert une femme morte. Elles s’étaient enfuies en courant tout en appelant à l’aide.

***

L’équipe du chef n’était pas au complet. Robinson avait laissé Kelly s’occuper seul des deux morts du port. Pour ce genre d’enquête, son inspecteur n’avait besoin de personne. De plus, Kelly préférait de ne pas avoir de témoin pour le genre d’interrogatoire qu’il dirigeait. Il avait été un bagarreur de rue avant de rencontrer sa Nora adorée. Il avait changé à son contact et s’était engagé dans la police qui avait surtout besoin d’hommes de gros gabarit. Toutefois, Kelly avait aussi une cervelle. Il avait appris à lire et à écrire et même commencé une formation en droit sans jamais la terminer toutefois. De son propre aveu, les études lui donnaient davantage mal à la tête que les coups qu’il recevait dans ses bagarres.

Le détective était revenu la veille faire son compte rendu à l’équipe. Il avait pu recueillir quelques informations et fait une découverte expliquant bien des choses. Ce n’était pas un hasard si la bagarre s’était produite; elle était délibérée. La compagnie du Grand Tronc, cette entreprise de chemin de fer prospère, était le plus grand employeur de Montréal. Elle engageait depuis quelque temps une nouvelle agence de recrutement qui venait d’être créée. Lorsqu’on avait besoin de travailleurs à bon marché, on demandait à cette agence de lui fournir la main-d’œuvre. Or celle-ci, qui n’avait pas de nom officiel, recrutait surtout auprès des immigrants qui se cherchaient désespérément du travail.

Cette agence avait aussi des à-côtés. Il lui arrivait à l’occasion de fournir quelques gros bras pour faire régner la loi et l’ordre dans le monde du travail. L’entreprise de Toussaint Lecompte avait donc demandé de l’aide à l’agence pour remettre à leur place des petits charretiers afin qu’ils cessent leur harcèlement. Évidemment, l’inévitable devait se produire.

Kelly avait retrouvé l’un de ses gros bras et il lui avait fait cracher le morceau… ainsi que quelques dents. Il en savait maintenant plus sur l’organisation de cette agence, mais pas encore suffisamment pour retrouver les coupables. Il en était rendu à avoir besoin d’aide de quelques bons policiers capables de faire une descente musclée dans un lieu dont il avait obtenu l’adresse.

***

Les détectives regardaient toujours aussi fixement la morte vêtue d’une robe marron. Elle était adossée au Black Rock, les mains aux doigts croisées sur les cuisses, comme pour prier. En revanche et compte tenu de sa position, elle ne semblait pas assise. Elle était vraisemblablement accroupie, plus certainement à genoux. Comme la robe ample lui cachait le bas du corps, il faudrait la soulever pour le savoir avec certitude. Si elle était à genoux, il était clair toutefois qu’elle ne priait pas au moment de sa mort. C’était littéralement impossible qu’elle puisse prier. Comment voulez-vous faire vos prières à Dieu si vous n’avez plus de tête ? 

En effet, on avait brutalement coupé la tête de la pauvre femme.

Les policiers qui avaient fait la macabre découverte avaient bien effectué leur travail. Ils avaient tracé un périmètre d’une trentaine de pieds autour du monument et avaient délimité l’espace avec des cordes attachées à des piquets. Robinson avait donné des instructions claires à tous les policiers. En présence d’une mort suspecte, à l’intérieur comme à l’extérieur, il fallait protéger la scène de crime. De cette façon, elle ne serait pas souillée par les badauds si quelques indices avaient été laissés par le ou les tueurs. Dans le cas présent, et comme ce n’était pas un lieu très fréquenté, il y avait bon espoir de trouver quelque chose. Seules les trois femmes qui avaient découvert le corps avaient pu contaminer la scène, mais elles étaient tellement effrayées qu’elles ne s’étaient jamais approchées à moins de trente pieds du cadavre, selon leur propre dire.

Avant d’aller examiner le corps, les trois détectives scrutèrent attentivement les lieux. Morin et Leclerc se mirent à quatre pattes pour être plus près du sol, Robinson se contentant d’une vue d’ensemble. Les deux hommes s’engagèrent dans une démarche lente qui les faisait ressembler à des chiens de chasse cherchant leur gibier. Morin partit vers la gauche et Leclerc vers la droite en effectuant des cercles concentriques en spirale pour terminer près du cadavre. Il y avait toutefois un problème avec ce sol. Ce n’était pas de la terre meuble ou herbeuse, mais plutôt un ramassis de pierrailles et de gravier, vraisemblablement des rebuts du creusage des piliers du pont. Impossible donc de déterminer si un ou deux hommes ou même un véhicule comme une brouette avaient pu passer par là.

Morin eut de la chance. À la fin de son parcours, il avait trouvé un bouton près du corps. Le détective avait véritablement des yeux de faucon, parce que ce bouton était pratiquement invisible, la couleur grise se confondant avec le gravier. Robinson l’examina attentivement. C’était un bouton des plus ordinaires et il aurait été étonnant qu’il puisse servir à identifier le meurtrier. Cependant, il l’enfourna avec précaution dans une enveloppe et le mis dans son cartable. Après une demi-heure de recherche, les détectives avaient terminé leur examen.

Plusieurs policiers étaient restés en dehors du cordon de protection afin de repousser les observateurs. Robinson avait pris l’habitude d’examiner attentivement ces badauds. Par expérience, il avait appris que les meurtriers reviennent souvent sur le lieu de leur crime. Toutefois, rien ne l’avait frappé dans ces visages d’hommes et de femmes qui étiraient le cou pour apercevoir la femme. Robinson restait toujours étonné de la fascination qu’un cadavre pouvait exercer sur le commun des mortels. Il ne le comprenait pas, lui qui n’avait que de la sympathie et de la pitié pour ces êtres humains meurtris qui, pour la plupart, ne méritaient pas ce qui leur arrivait.

Avant de s’attarder de plus près au cadavre, le chef demanda à Leclerc d’installer son appareil. Il préférait que les photographies soient prises avant toute manipulation du corps de crainte de déranger quoi que ce soit. Leclerc se mit en frais de déballer l’instrument qu’il avait transporté sur son dos.

La « chambre de Chevalier », une invention plutôt récente, repose sur l’emploi d’un monorail, sorte de planche unique supportant l’avant et l’arrière de l’appareil. Les deux parties de bois sont reliées par un soufflet étanche à la lumière qui s’articule plus ou moins selon la mise au foyer désiré. Le monorail, solidaire du pied, permet de fixer par des écrous les deux parties en bois. Cet arrangement particulier rend l’appareil transportable dans toutes sortes de circonstances.

Leclerc déploya le trépied rétractable, le fixa avec des écrous et y installa la chambre solidement en l’orientant vers le cadavre, à environ cinq ou six pieds de lui. Puis, après avoir inséré une plaque dans la partie opposée à la lentille, enlevé son chapeau et enfoui sa tête sous un grand drap noir qui recouvrait une partie de la chambre, il procéda à la photographie. Il recommença deux autres fois le même manège en changeant d’angle.

Lorsque Leclerc eut terminé son travail, il remballa ses outils. Pendant ce temps, le chef s’approcha du corps avec précaution. 

Le principal problème avec un corps sans tête était l’identification, le visage étant pratiquement le seul moyen pour y arriver. De plus, l’avantage de pouvoir prendre des photographies aurait facilité les choses à cet égard. On aurait pu faire circuler des exemplaires de son visage auprès de différents informateurs. Mais sans tête, un cadavre risquait de rester anonyme. Il fallait donc que Robinson se rabatte sur les vêtements ou sur toutes autres choses que la victime portait sur elle, seuls moyens de fournir quelques pistes. C’est la raison pour laquelle Robinson prit tout son temps à détailler les vêtements.

La femme était habillée d’une robe à la mode sans corset ni crinoline, avec un jupon toutefois. La robe était coupée en deux pièces. Une ceinture large d’une autre étoffe séparait la jupe du corsage. Ce dernier était fermé devant par des boutons blancs. Il n’en manquait pas et donc le bouton trouvé par Morin n’appartenait pas à la femme. Les manches montées basses étaient modérément bouffantes et se terminaient par un mince poignet d’un pouce sur lequel on apercevait un bouton blanc. Des manchettes blanches amovibles avaient été ajoutées en dessous pour finir proprement la manche. Aucune des deux ne manquait. 

Robinson avait acquis une bonne expérience des vêtements. Son métier l’exigeait. Il avait même effectué des recherches dans des catalogues ainsi que dans certains magasins pour se faire expliquer des détails de la confection des vêtements d’hommes comme de femmes. Il savait comment cette expertise pouvait lui être utile lorsqu’il se retrouvait devant des cadavres. Et cela allait bien lui servir aujourd’hui. Il demanda à Leclerc de prendre des notes à chaud.

— La robe est composée d’une cotonnade de qualité dont les rayures sont tissées et non imprimées, du seersucker sans doute. Il s’agit d’une robe simple, mais de très bonne qualité, un modèle plutôt commun. Une seule pièce de vêtements lui donne quelque distinction, soit un ruban de soie à motif écossais porté croisé à plat sur le col. La robe n’est pas trop usée et est propre en général, à l’exception de…

Robinson montra à Leclerc les grandes taches de sang séché sur le corsage et à l’encolure qui était attaché au ras du cou dont il ne restait qu’un gros moignon. Leclerc continua à prendre des notes.

— À première vue, cette robe n’appartient pas à une femme pauvre ou à une prostituée. Ce n’est pas non plus une robe de la haute société. Sans doute une ouvrière.

Robinson s’approcha de la robe jusqu’à ce que son nez la touche presque. Il prit délicatement une couture entre les doigts. 

— Elle a probablement été confectionnée à la main. Les coutures ne correspondent pas à du travail mécanique.

Morin intervint pour la première fois.

— Comment pouvez-vous savoir une chose pareille, chef ?

— Les détails, Morin, les détails. Quatre-vingts pour cent du travail d’enquête réside dans les détails et le travail minutieux.

Le chef demanda l’aide à ses adjoints pour soulever et déplacer le corps. Robinson toucha les mains de la victime : elles étaient froides. Pourtant la température était chaude en ce mois de juillet. La rigor mortis, la rigidité cadavérique, était encore présente. Cela signifiait que la femme était décédée depuis au minimum 12 h, sans doute un peu plus, mais pas au-delà de 36 heures alors que la rigidité aurait disparu. La rigor mortis était un excellent indicateur pour déterminer l’heure de la mort. En revanche, il faudra attendre que la femme soit sur la table d’autopsie pour découvrir la livor mortis, la lividité cadavérique. Il sera dès lors possible de déterminer si la personne avait été tuée dans cette position. Il était évident de toute façon qu’on ne l’avait pas assassinée près du Black Rock étant donné l’absence totale de flaques de sang autour du cadavre.

Morin et Leclerc déposèrent le cadavre sur le côté. Le chef souleva légèrement la robe et la jupe au-dessus de la cheville et examina attentivement les souliers, en cuir marron avec un talon bas empilé légèrement usé. Leclerc s’apprêta de nouveau à prendre des notes.

— Une chaussure de bonne qualité, bien que relativement usée. Elles ont beaucoup servi ; sans doute une femme qui marchait souvent et longtemps.

— Chef, c’est quoi cette pièce de tissu ? dit Morin en montrant du doigt la chaussure.

— Bonne question, Morin. Ce genre de chaussure de travail n’en comporte généralement pas. On se contente d’une boucle en tissu de même couleur que le soulier. Nous avons affaire ici à une broderie de tambour multicolore qui forme un motif semblable à celui du ruban de soie du col.

Robinson retira l’une des chaussures y mettant de la force, le pied n’ayant pas encore retrouvé sa souplesse. Il la leva à la hauteur des yeux. L’intérieur était usé, mais pas outre mesure. Il examina la chenille entourant l’arc du soulier.

— La chenille est plutôt ordinaire et appartient à la chaussure d’origine, vraisemblablement.

Il reporta son regard vers l’applique attachée sur le dessus du soulier.

— Cependant, la décoration du dessus du pied est de très bonne qualité. Il s’agit d’une applique polychrome et orteil brodé avec plaid en soie et tissu fin. Elle a sans doute été confectionnée à la main. Au surplus, le modèle est semblable à celui du col, lequel est aussi fait main.

— Et ça veut dire quoi, à votre avis ?

— C’est un indice important, Morin. Une robe faite main avec des garnitures aussi faites main et de si bonne qualité nous dit que cette femme était sans doute une ouvrière du textile.

— Elle travaillait dans une manufacture ?

— Peut-être. Mais je ne le pense pas. Elle n’aurait jamais eu le temps de confectionner ce vêtement pour elle-même si elle avait travaillé dans une manufacture. Non. Elle était plutôt travailleuse à la maison.

— La majorité des petites mains qui fabriquent nos vêtements travaillent chez elles, ajouta Leclerc. Il arrive même parfois que les industries du vêtement leur fournissent une machine à coudre afin qu’elles aillent plus vite.

— Mais ce n’est pas le cas pour ce vêtement, répliqua Robinson. Soit la femme n’a pas de machine à coudre et travaille pour son compte. Soit elle en a une, mais elle a préféré confectionner sa robe à la main. Dans l’un ou l’autre des cas, cette femme est très soignée et a un souci d’élégance. Elle considère sans doute que l’on se doit de garder un certain décorum, même si l’on n’est pas riche.

Le détective retira l’autre soulier et les enferma tous les deux dans son cartable. Il déboutonna les manchettes et les mit aussi en réserve. Le cartable commençait à déborder. Il roula quelque peu les manches de la robe. Pas de bracelet.  

— Pas de collier non plus, dit Leclerc qui examinait le haut du tronc.

— C’était prévisible étant donné la sorte de mort que la femme a subie. S’il y avait eu un collier, il aurait de toute façon disparu lors de la décollation. 

Leclerc se pencha sur les mains de la femme.

— Pas de bague, et surtout pas d’alliance. Cette femme était célibataire.

— Sans doute, dit le chef, mais il ne faut présumer de rien, Leclerc. Elle a peut-être déjà été mariée, mais est maintenant séparée ou divorcée.

— Ce sera difficile de l’identifier, dit Leclerc.

— Oui effectivement. Une femme dont on n’a pas encore l’idée de l’âge, qui vit seule sans doute, célibataire ou divorcée, et qui travaille dans le domaine du textile. Il y en a plusieurs milliers à Montréal.

— On devra peut-être vérifier les personnes disparues.

Le détective regarda fixement le sol. C’était toujours le signe d’une réflexion intense de sa part. Leclerc qui le connaissait bien lui demanda.

— À quoi pensez-vous, chef ?

Robinson n’aimait pas ce genre de question qui supposait d’émettre des hypothèses ou de faire des spéculations au-delà des faits qu’il avait devant lui.

— Rien… Non rien… heureusement que nous conservons les archives des personnes disparues depuis quelque temps. Morin, tu t’y mettras dès que possible.

— À vos ordres, chef.

Le détective fit un signe aux policiers qui s’approchèrent avec une civière extraite depuis peu du cab de police qui attendait un peu plus loin. Ils s’approchèrent du corps et le soulevèrent délicatement. Celui-ci n’était pas très lourd. Le cadavre recroquevillé était toujours aussi raide et ils durent le déposer sur le côté de telle sorte que les jambes dépassaient allègrement sur l’un des côtés.

— Vous transporterez la femme au McGill College. Leclerc, tu iras avec eux et avertiras le Dr Campbell qu’il y a une autopsie à faire.

Le docteur George Campbell était un chirurgien réputé, reconnu comme une sommité dans le domaine de la médecine légale au Canada. Le chirurgien avait fait aménager un local de dissection dans l’annexe du collège appelée par les étudiants « la maison des morts ». C’est dans ce local, toujours rempli de l’odeur d’alcool utilisé comme désinfectant, que les autopsies se pratiquaient.

Robinson regarda partir l’équipe de policiers avec le corps. Il n’avait plus rien à faire ici et s’apprêta à quitter lorsqu’il s’aperçut que Morin n’était pas auprès de lui. En jetant un regard circulaire, il l’aperçut un peu plus loin en train de contempler le fleuve. Il s’approcha de lui en silence jusqu’à se trouver à sa hauteur. L’attitude de son détective l’étonna quelque peu. Il lui demanda.

— Ça va, Morin ?

— Oui, oui, ça va.

— Pourtant, ça n’a pas l’air d’aller.

— Ah, ce n’est rien chef. Ne vous en faites pas.

— Je vois bien que tu es triste.

Morin regarda de nouveau le pont en silence. Puis il ajouta.

— C’est ici que nous venions souvent. Hanna et moi, pour suivre la construction du pont. Ça la fascinait autant que moi. Tous ces matériaux immenses, ces hommes en mouvement sur les poutres qui les supportaient à peine. Oui, ça nous fascinait.

Ce fut au tour de Robinson de garder le silence en attendant que Morin continue de parler.

— Il y a quelques semaines que je ne suis plus venu ici. Je n’y voyais plus l’intérêt depuis qu’Hannah et moi nous nous sommes séparés.

— Oh! C’est bien triste. Vous sembliez bien vous entendre pourtant ?

Morin avait rencontré Hanna lors d’une enquête antérieure. Elle était veuve, de très bonne éducation, issue d’un milieu aisé et anglo-protestante de surcroit. Morin quant à lui venait d’être nommé inspecteur. Il était sans le sou, issu d’une famille nombreuse de la campagne et catholique. Il avait été le seul enfant de sa famille à avoir fait des études qu’il n’avait pas terminé. En réalité, tout les séparait, Hanna et lui. Morin avait eu un véritable coup de foudre pour elle. Après plusieurs tentatives timides, il avait réussi à l’inviter au restaurant et à des spectacles. Cette relation, toujours un peu distante, avait duré un bon moment. Quand il avait pris son courage à deux mains et l’avait demandée en mariage, elle avait refusé. Hanna prétexta qu’elle n’avait pas été heureuse lors de son premier mariage et qu’elle ne voulait pas revivre la même chose. C’est du moins ce qu’elle lui avait dit. Et il l’avait cru.

— On s’entendait bien, c’est vrai… mais comme de bons amis seulement, pas comme des amoureux… en tout cas, pas pour elle.

— Qu’est-ce qui est arrivé ?

— Elle a seulement dit que ça ne marcherait pas entre nous. Elle ne voulait pas me faire de peine en continuant à me voir.

Robinson garda encore une fois le silence devant le désarroi de son détective. Il ajouta.

— Tu es encore jeune, Morin. Il y aura d’autres occasions.

Morin tourna son visage vers son chef. Des larmes coulaient sur ses joues.

— Je l’aimais chef. Si vous saviez comme je l’aimais.

Robinson sortit un mouchoir propre de sa poche et le lui remit. Morin s’essuya le visage et voulut remettre le mouchoir à son chef.

— Garde-le.

Sans dire un mot de plus, ils se retournèrent tous les deux en même temps et repartirent vers le bureau.