CHAPITRE 3-Un pont sur le saint-Laurent

Le port de Montréal

Comme toujours les lundis matin, l’équipe de détective se réunissait pour faire le point. Cela faisait plus d’une semaine que Leclerc avait enterré sa mère et trois jours qu’un corps sans tête avait été découvert près d’un pilier du nouveau pont. Comme toujours, un bon nombre d’événements s’était passé, dont quelques-uns comportaient des morts. C’était bien sûr à l’équipe de Robinson de s’en occuper.

Silas Robinson était un homme dans la bonne quarantaine. De haute stature, il impressionnait lorsqu’il arrivait quelque part, et encore plus lorsqu’il parlait. Il avait une voix de baryton qu’il était capable de moduler à sa convenance, soit pour lever le ton ou pour chuchoter. Son visage sévère était barré d’une moustache fournie qu’il entretenait soigneusement en en retroussant les extrémités avec de la cire. C’était un Britannique d’origine s’étant expatrié au Canada une quinzaine d’années auparavant après avoir quitté la London Metropolitan Police. Il avait gardé son accent londonien lorsqu’il parlait anglais. En revanche, il maîtrisait très bien le français tant à l’oral qu’à l’écrit. Il rencontrait seulement quelques difficultés à comprendre certaines parlures des habitants venant de la campagne, jusqu’à avoir besoin d’un interprète parfois. Depuis quelques années, c’était l’un des personnages les plus respectés de Montréal. Lorsqu’il avait des requêtes à faire à son surintendant ou au maire, il était presque toujours exaucé.

Ce matin, il était assis à son bureau et écoutait son équipe faire ses comptes rendus. D’abord, Kelly informa l’équipe des derniers développements concernant les deux décès lors de la rixe en face de l’entrepôt de Toussaint Lecompte. Il avait passé les derniers jours à tenter de retrouver des témoins de la bagarre. Il avait interrogé plusieurs charretiers ainsi que des badauds qui avaient tout vu de l’agression. Il avait obtenu suffisamment de renseignements pour faire émettre un mandat d’arrestation par un juge de paix. Plusieurs avaient désigné un même suspect comme le gros bras le plus agressif dans la bagarre. Il faisait partie de la bande engagée par Toussaint Lecompte pour briser la manifestation des charretiers indépendants. 

La bande était arrivée de nulle part et avait commencé à repousser les manifestants en dehors du périmètre de l’entrepôt. Plusieurs charretiers avaient préféré revenir à leur chariot et repartir, mais un petit nombre était resté et les injures ont commencé à pleuvoir.

— C’est à ce moment-là que la machine s’est emballée, dit Kelly. Plusieurs gros bras avaient des bâtons et ont commencé à mouliner leur engin tout autour. L’un des charretiers… son nom… attendez… oui c’est ça : Arthur Lacombe, s’est avancé en criant. L’un des gros bras est arrivé devant lui et lui a donné un sacré coup de bâton sur la tête.

— Qu’est-ce qui lui a pris de faire ça ? demande Morin.

— Là, je ne sais pas. Des témoins ont dit que le salaud n’avait jamais été provoqué par personne. En tous les cas, Lacombe est tombé à la renverse, s’est cogné la tête sur les pavés et ne s’est plus jamais relevé.

— Bon, dans le feu de l’action, une bagarre peut dégénérer, dit Leclerc.

— C’est certain qu’à première vue, ça peut ressembler à un accident. Mais attends la suite. Le fils de Lacombe était avec lui. Il s’est jeté sur son papa pour tenter de le ranimer. C’est alors que le même salaud s’est approché de lui et lui a donné un coup de bâton avec autant de force. Le fils s’est écroulé à côté de son père, mort lui aussi. Ce n’était plus un accident, mais un assassinat. Tu ne penses pas ?

— Tu as raison. Il l’a fait de façon délibérée.

— Alors, on en est où avec cette affaire ? demanda le chef.

— Comme je l’ai dit, j’ai demandé un mandat d’arrestation pour celui qui se fait appeler Buffalo. Il est vrai qu’il avait un peu l’air d’un bison à le voir : massif, pas de cou, une tête carrée. On lui aurait mis des cornes et on aurait pu le confondre facilement avec l’animal.

— Tu l’as arrêté ?

— Non sans peine, chef. Je savais qu’il traînait dans une taverne près du port : le Worker’s club.

— Le Worker’s club ! C’est quoi ça ? demanda Leclerc.

— C’est également la question que je me suis posée. Je connais tous les tripots de la ville, mais celui-là, c’est la première fois que j’en entendais parler. Il est ouvert depuis à peine une année. Jusqu’à maintenant, on y avait fait profil bas : pas de grabuge, ni de bagarre, rien pour faire venir les forces policières. 

— Effectivement, ça ne ressemble pas à nos tavernes habituelles.

— En réalité, on ne la présente pas comme une taverne, mais comme un club privé, une sorte « d’œuvre de bienfaisance » qui aide les travailleurs à trouver un emploi

— Toute une œuvre de bienfaisance qui engage des salauds pour massacrer d’autres travailleurs

— Exactement. C’est louche. Très louche.

— Et tu as pu faire son arrestation ? demanda le chef.

— J’y suis arrivé. Heureusement que j’avais pris deux policiers plus costauds que moi. Et il a même fallu qu’ils sortent leur matraque et que je montre mon Colt. Il y avait là toute une bande de taupins qui buvaient de la bière et qui nous regardaient d’un air méchant. Lorsque j’ai réclamé Buffalo, il y en a un qui s’est approché pour me demander ce qu’on lui voulait.

— C’était qui, ce type ?

— J’ai tout de suite compris que c’était leur chef, parce que tout le monde est devenu silencieux pendant qu’il parlait.

— Son nom, c’est quoi ?

— Un nommé Giuseppe Ronco.

— Tiens, un Italien ! dit Leclerc. Il n’y en a pas beaucoup par ici.

— C’est vrai! Je n’en sais pas plus sur lui. Il a fait lever le dénommé Buffalo, lui a dit d’aller avec moi et qu’il lui trouverait un avocat.

— Ton Buffalo, il est en prison ?

— Oui, je le laisse mijoter avant d’aller l’interroger.

— D’accord, dit le chef. Tu iras aujourd’hui et tu seras accompagné par Morin.

— C’est parfait. Le rookie va apprendre comment on fait ça, l’interrogatoire d’un salaud.

— Kelley, tu fais attention. Tu sais ce que je t’ai souvent répété sur les interrogatoires brutaux. D’abord, ça nous met dans des situations difficiles devant la cour. Puis on arrive rarement à trouver toute la vérité en tapochant un suspect. Un peu de subtilité, je t’en prie.

— Comme toujours, chef, dit Kelly avec un grand sourire.

— Concernant notre inconnue sans tête, où en est-on, Leclerc ?

— Pas facile, chef. J’ai passé beaucoup de temps à m’informer sur les manufactures de textile. Je pense que selon les informations que vous nous avez données sur les vêtements de la femme, c’était la façon la plus plausible de commencer,

— Tu as raison, Leclerc. Cette femme aurait d’une façon ou d’une autre un lien avec les entreprises qui travaillent dans la confection de vêtements. C’est du moins ce que je pense, mais je peux aussi me tromper.

— Je me suis donc présenté dans plusieurs manufactures en commençant par celles du quartier Sainte-Anne. J’ai pensé que la femme avait pu habiter à proximité d’où on l’a trouvée. Ce n’est pas une certitude cependant. Si on l’a tuée dans les parages, elle aurait pu venir d’ailleurs, d’un autre quartier par exemple. De plus, on ne peut pas savoir de quelle race elle est, hormis que c’est une blanche. Bref, j’ai fait toutes les manufactures du quartier Sainte-Anne. Personne n’avait entendu parler de la disparition d’une de leurs ouvrières.

— Pas de chance, donc.

— Non, pas de chance. J’ai quand même étendu mes recherches dans les manufactures d’autres quartiers : Saint Louis, Saint-Jacques et même sainte Marie. Il y en a très peu dans ces quartiers. Je n’ai pas eu plus de chance.

— C’est raté pour une ouvrière du textile officielle. Il nous reste le monde des petites mains qui travaillent à la maison. Et là, comme on dit, nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

— Non, c’est certain. Beaucoup de ces ouvrières ne sont répertoriées nulle part dans les statistiques, lesquelles sont d’ailleurs imprécises sur l’emploi exercé par les hommes et les femmes sondés.

— Et toi, Morin. Je suppose que tu n’as pas eu plus de succès dans les archives des personnes disparues ?

— Effectivement, ces archives sont très minces, chef. Trop. On y trouve à peine quelques dizaines de personnes disparues depuis plus d’une année. Rien de plus récent.

— Il faudra mettre de l’ordre dans tout cela, dit Robinson furieux. Ces sacrés constables sont trop paresseux pour enregistrer les plaintes. Je vais remonter les bretelles de leur capitaine, je le jure.

Quand Robinson montait le ton ainsi, même ses collaborateurs se taisaient par crainte de le contrarier. Il se reprit et dit plus calmement.

— La femme que nous recherchons est disparue bien plus récemment… bien plus…

Le chef retrouva son regard fixe en examinant attentivement une latte du plancher de bois. Il reprit.

— Nous avons reçu le rapport d’autopsie du Dr Campbell. Comme toujours, c’est précis et nuancé. Ce rapport nous aidera beaucoup. Le Dr Campbell a aussi fait rapporter au poste de police les vêtements de la morte. Il a dit qu’il conservait dans de la glace le corps en attendant qu’on prenne une décision à son sujet. On ne sait jamais. Nous aurons peut-être besoin de l’examiner ultérieurement.

— Qu’est-ce que ce rapport nous apprend de plus que ce que l’on sait déjà ? dit Kelly toujours aussi sceptique par rapport à l’opinion des médecins. Cette femme n’est quand même pas morte en s’étouffant avec une arête de poisson.

— Très drôle Kelly, dit Leclerc. Le rapport dit que la tête n’a pas été coupée nette par une lame tranchante, comme les bourreaux le faisaient autrefois en Angleterre, comme cela est arrivé à la reine Marie Stuart.

Robinson reprit.

— N’oublie pas que le bourreau de la reine avait un coup dans le nez et qu’il a dû s’y reprendre plusieurs fois pour faire tomber sa tête. On dit que le spectacle avait été horrible. Cela a dû être affreux également pour cette femme. Selon le Dr Campbell, la hache utilisée pour tuer notre inconnue était des plus ordinaires, comme celle employée par les bûcherons. La coupure était hachurée et montrait des signes qu’on s’y est repris plusieurs fois pour aboutir au résultat escompté.

Un lourd silence tomba dans la salle pendant un moment devant l’horreur de la situation. Morin finit par ajouter.

— Quel genre d’individu est capable de faire subir cela à un autre être humain? Et à une femme en particulier ! Il doit être complètement fou…

— … ou complètement saoul à ne pas savoir ce qu’il faisait, reprit Kelly.

— … ou quelqu’un de très en colère, reprit Robinson. Le docteur a attendu que là rigor mortis se dissipe pour examiner le corps. Il a conclu que la femme avait eu la tête tranchée dans la position où on l’avait trouvé. Il est presque certain que son bourreau l’avait installé comme autrefois, à genoux, la tête penchée sur un gros billot de bois. La seule différence était que les mains n’avaient pas été attachées derrière le dos. La femme avait les mains jointes en avant, comme si elle était en prière au moment de sa mort.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Morin.

— Difficile de conclure quoi que ce soit avant d’en savoir plus, dit le chef. Peut-être une exécution ? On aurait voulu punir cette femme. 

— Pour quelle raison ? Qu’avait-elle fait de si affreux pour mériter un tel sort ?

— No se, dit Leclerc en espagnol.

— Son exécution a dû laisser beaucoup de sang là où le drame s’est produit.

— C’est certain. Tant que nous n’aurons pas circonscrit suffisamment le lieu du crime, on ne peut rien faire de plus.

— Parlons-en du lieu du crime. On sait que le meurtre ne s’est pas produit là où l’on a trouvé le corps. Il a fallu le transporter. Comment ? Une voiture sans doute, suffisamment commune pour passer inaperçue ? Un chariot quelconque ? Après tout, le Black Rock est tout près de nombreux entrepôts de marchandises où les chariots circulent régulièrement.

— Il a quand même fallu que l’on sorte le corps du véhicule sans éveiller les soupçons.

— On a dû le faire de nuit. Sortir la femme du véhicule ne devait pas être très difficile pour un homme, étant donné que cette femme était plutôt menue. Et comme le poids de la tête d’un être humain représente environ vingt pour cent de celui de son corps, cette femme devait être encore plus légère. De plus, le meurtrier a dû attendre que la rigor mortis s’installe, rendant la tâche plus facile.

— Ce qui nous amène à se poser la question du quando, c’est à dire quand l’inconnue est-elle morte ? dit Leclerc.

Il feuilleta les quelques pages devant lui et ajouta.

— Selon le rapport d’autopsie, elle est probablement décédée la veille du jour où on l’a trouvée, peut-être pendant la nuit du 25 juillet ou tôt le matin.

— Ce qui veut dire qu’elle serait disparue le 24 juillet.

— Pas nécessairement, Morin. Le meurtrier a pu la garder en vie, prisonnière, pendant un certain temps. Ce serait logique si ce n’était pas un enlèvement spontané, mais planifié. Il voulait peut-être la punir. Dans ce cas, l’assassin la connaissait… et il la connaissait depuis un certain temps, suffisamment pour qu’il ait des choses à lui reprocher… des choses qu’il jugeait suffisamment graves pour qu’elle le paye de sa vie.

— Donc, nous avons affaire à quelque chose de personnel ?

— Je le crois, dit Robinson.

— Et vous pensez à quoi ? demanda Leclerc.

— En réalité, je ne suis pas certain de mon hypothèse.

— Je sais que vous répugnez toujours à émettre des opinions tant qu’elles ne sont pas suffisamment fondées.

— C’est vrai. D’autant que cette hypothèse repose plus sur une intuition que sur des faits. Concrètement, elle repose sur une coïncidence… et tu sais que je n’aime pas les coïncidences.

Les trois autres membres de l’équipe l’écoutaient avec attention, comme s’ils attendaient une révélation divine.

— Quelle coïncidence ? demanda Leclerc.

— Leclerc, quand tu m’as fait part au début de la semaine de la disparition de cette femme qui faisait du ménage chez ton curé… 

— … Le directeur de la paroisse Sainte-Anne… oui, Marie Louise… vous pensez que… non… ce n’est pas possible…

— Lundi, tu m’annonces qu’une femme a disparu quelques jours auparavant et trois jours plus tard, on retrouve le corps d’une femme assassinée. Sacrée coïncidence !

La réflexion de Robinson eut son petit effet sur l’équipe. Chacun a ouvert à tour de rôle de grands yeux, comme s’ils venaient de faire une découverte importante.

— Oui, dit Kelly. Ça se tient. Cette ménagère du directeur, cette Marie Louise, aurait disparu autour du 10 juillet et on retrouve un corps de femme le 25 juillet. On est presque certain que le meurtre a quelque chose de personnel et que l’assassin l’a peut-être gardée prisonnière un certain temps avant de la « punir ». Ça se tient…

— De plus, c’est une femme célibataire, comme Marie-Louise. Il faudrait savoir si elle travaillait à la confection de vêtements à la maison. Ce n’est sûrement pas avec son maigre salaire de ménagère qu’elle pouvait survivre seule dans cette ville.

— Ça se tient, répéta Kelly.

— Mon Dieu, dit Leclerc, j’espère seulement que votre hypothèse n’est pas la bonne, sauf votre respect, chef. Monsieur Meaney semblait beaucoup tenir à elle.

— Comme nous n’avons rien d’autre pour l’identifier que ses vêtements et ses chaussures, il faudra faire venir Meaney pour les lui montrer. S’il la connaissait bien, il n’aura aucune difficulté à reconnaître ses vêtements. Leclerc, il faudrait que ton curé vienne au poste. Peux-tu aller le chercher ? Sois délicat. Ne lui annonce pas tout de suite notre hypothèse. Il devra identifier les vêtements d’abord.

— Ça me peine beaucoup pour lui, dit Leclerc. Je vais aller le chercher immédiatement.

***

Meaney était debout devant une table dans l’une des salles d’interrogatoire. Il regardait avec stupéfaction les vêtements qui y étaient étalés.

Quand Leclerc était passé le chercher le matin même où Robinson avait émis son hypothèse, il était tout aussi anxieux que lors des autres rencontres avec Leclerc. Et même plus.

— Vous l’avez retrouvée ?

— Non, Monsieur, mais nous avons découvert quelques indices et nous avons besoin que vous veniez au poste. Votre témoignage est nécessaire.

— Des indices ? Quels indices ?

— Vous savez, ce qu’il y a de pire dans les disparitions, c’est l’absence de faits tangibles. Nous sommes toujours dans le brouillard pendant un certain temps. Il y a beaucoup de tâtonnements dans ce genre d’enquête et nous avons besoin de beaucoup d’informations de la part de nombreux témoins. Or, vous êtes un témoin privilégié. Nous avons besoin de vous.

Il ne semblait pas satisfait de la réponse, mais il ne dit rien. Il commença à reboutonner le haut de sa soutane, rattacha son col romain, remplaça son bonnet noir par sa barrette qu’il porta délicatement à sa tête en la tenant entre le pouce et l’index de la main droite. La soutane couvrait son corps du cou au pied ; elle s’attachait devant par une longue série de boutons. Leclerc s’était toujours demandé combien de temps il fallait au prêtre pour les boutonner au complet. Enfin, le sulpicien attacha son ceinturon de la même couleur que son vêtement. Quand ils furent prêts, ils sortirent tous les deux et embarquèrent dans le cab conduit par un policier.

Le cheval trottina lentement en frappant de ses sabots les pavés de la rue Wellington, contourna l’édifice des Sœurs Grises, s’engagea sur la rue Saint Paul en passant devant l’Hôtel-Dieu et arriva finalement en face de l’édifice Bonsecours. Pendant tout ce temps, pas un mot ne fut prononcé.

Meaney souleva sa soutane lorsqu’il descendit du cab. Il fit la même chose lorsqu’il fallut monter les escaliers jusqu’au premier étage. Sur son passage, les fidèles catholiques, surtout les Canadiens français, baissaient la tête en une sorte de petit salut. Les Sulpiciens étaient très respectés à Montréal. On les considérait presque comme des aristocrates, ce qui n’était pas tout à fait faux d’ailleurs. Ceux-ci étaient encore des seigneurs qui possédaient une partie du territoire de la ville. Même après la conquête anglaise, les Britanniques n’avaient pas osé abolir leurs privilèges, préférant composer avec eux plutôt que de les affronter. Et cela avait bien servi les deux parties finalement.

Robinson accueillit le prêtre et se dirigea avec lui dans la salle d’interrogatoire où il avait disposé les vêtements sur la table.

— Il semble que vous ayez des indices à me montrer? demanda l’abbé.

— Effectivement. Nous avons besoin d’un témoin fiable.

— De quoi s’agit-il ?

— Vous le verrez bien. Venez avec moi.

Les trois hommes se dirigèrent vers la salle d’interrogatoire. Robinson le fit entrer le premier suivi de Leclerc et il referma la porte derrière lui. Il le fit avancer vers la table et se mit en retrait afin de mieux examiner son visage. Le détective savait par expérience que les premiers instants de ce genre de confrontation sont cruciaux. La façon dont un témoin réagit face à une situation en apprend beaucoup, surtout lorsqu’il est mis en face de faits aussi importants.

— Vous reconnaissez ces vêtements ? demanda Robinson.

Meaney avança plus près pour les examiner. Son visage avait un air interrogateur, mais neutre. Il porta la main sur la robe pour la toucher et pris une chaussure dans ses mains. Au fur et à mesure qu’il posait ces gestes, sa face changea. Il devint très pâle et son regard manifesta de l’incrédulité.

— Cette robe ressemble à celle de Marie-Louise…

Puis, il commença à s’agiter en faisant passer son poids d’une jambe à l’autre, comme si les images qu’il voyait pénétraient enfin dans son cerveau. Il y eut un long moment de silence avant qu’il ajoute.

— Ce sont les vêtements de Marie-Louise.

— Vous en êtes certain ?

— Je reconnais la robe qu’elle portait parfois, les chaussures aussi et surtout les broderies… elle les avait faites elle-même de sa propre main.

Il aperçut les grandes taches marron qui s’étalaient sur le corsage.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Du sang séché.

À ce moment-là, Meaney s’appuya des deux mains sur la table. Leclerc lui présenta rapidement une chaise sur laquelle il s’assit lourdement.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Monsieur, nous sommes désolés de vous apprendre cela, mais nous avons retrouvé un corps il y a quelques jours… et nous pensons que c’est celui de Marie Louise.

— Un corps ? Comment cela ? Où ?… Elle est morte ?

— Nous ne sommes pas certains que c’est elle.

Une lueur d’espoir s’alluma dans les yeux du sulpicien pendant quelques secondes.

— Vous n’êtes pas certain ? Où est le corps ? Je pourrais l’identifier si c’est bien elle.

— Nous ne pouvons pas vous montrer le corps.

— Et pourquoi cela ? Je pourrais m’assurer que c’est bien elle. C’est peut-être une autre personne. C’est sans doute une autre femme.

— Ce sera difficile… le corps que nous avons trouvé… n’a plus de tête…

— Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Plus de tête !

— La femme que nous avons trouvée a eu la tête coupée et nous avons retrouvé seulement son corps.

C’est alors que l’abbé s’effondra complètement. Les détectives crurent un moment qu’il allait perdre connaissance. Mais ce ne fut pas le cas. Il enfouit son visage entre les mains et se mit à sangloter comme un enfant en répétant.

— Non… non… pas Marie-Louise… pas elle… non…