CHAPITRE 4-Un pont sur le Saint-Laurent

Griffintown

Robinson et Leclerc étaient assis devant un bon repas dans leur auberge préférée, laquelle était un peu éloignée des circuits habituels de la police. C’était souvent l’occasion de parler plus librement, non seulement du travail, mais aussi de choses plus personnelles. Le chef et son adjoint se connaissaient depuis longtemps. Ils étaient devenus des amis. Néanmoins au travail, ils s’étaient donné une règle : Leclerc l’appelait chef et Robinson ne le désignait que par son nom de famille. Mais lorsqu’ils étaient entre eux, c’était leur prénom qu’ils utilisaient. Ce système fonctionnait bien en général.

— Alors, Émile, comment ça va ?

— Tu sais, Silas, perdre sa mère lorsqu’on a plus qu’elle au monde! On se sent orphelin.

— Je comprends très bien. On se retrouve sur la ligne de front. C’est nous les prochains.

— Un paquet de souvenirs me reviennent par bribes de mon enfance avec elle et papa. Je t’avais dit que papa était métayer dans l’une des fermes du séminaire ?

— Oui, je me rappelle.

— J’ai eu une enfance heureuse à travers les animaux et les semailles. J’ai beaucoup travaillé avec papa plus jeune avant d’entrer au collège. Maman et lui s’entendaient si bien. Elle est restée triste longtemps après sa mort. Ils me choyaient aussi beaucoup. Un enfant unique, tu comprends.

— Tu ne m’as pas déjà dit que ta mère avait toujours regretté de n’avoir pas eu d’autres enfants?

— C’est certain. Son accouchement avait été très difficile. Le docteur lui avait dit qu’elle ne pourrait plus avoir d’autres enfants.

— Ce qui fait que tu n’as ni frère ni sœur. As-tu un peu de famille ?

— Pas vraiment. Quelques tantes et cousins éloignés à la campagne, mais on ne se fréquente pas.

— Tu te retrouves bien seul.

— Eh oui, c’est la vie ! Et toi? Comment vont Rosalie et les enfants ?

— Rosalie ne vieillit pas. Je me demande comment elle fait. Toujours aussi active également dans son Asile de Madame Dupuis. L’évêque a commencé à s’intéresser de plus près à son œuvre de charité. Il est prêt à investir davantage d’argent, mais il pose comme condition que l’équipe des femmes qui s’en occupent se transforme en une communauté religieuse.

Émile pouffa de rire.

— J’aurais aimé voir le visage de Rosalie lorsqu’elle a reçu cette « offre ».

— Elle était évidemment furieuse. Mais comme elle commence à être à bout de ressources, l’héritage de son premier mari n’étant pas inépuisable, elle songe à abandonner l’Asile à l’évêché et elle a laissé à ses compagnes le choix de rester ou non.

— C’est malheureux tout de même! Après tout ce qu’elle a fait pour cette œuvre.

— Rosalie est une femme trop libre pour se laisser entraîner dans ce genre de mainmise. Elle préférera quitter l’Asile, j’en suis certain.

— Et les enfants ?

— Aimé a maintenant 17 ans. Il est en pension au Collège de Montréal. C’est un excellent élève. Quant à Thérèse, elle ressemble de plus en plus à sa mère du haut de ses 15 ans.

— Elle est jolie ?

— Elle sait ce qu’elle veut surtout, répondit Silas avec un petit sourire en coin.

Les deux hommes continuèrent leur repas en buvant leur bière pendant un moment sans dire un mot. On n’entendit plus que le brouhaha habituel des tavernes. Puis, Silas demanda.

— Tu ne trouves pas un peu étrange la réaction de l’abbé Meaney lorsqu’on lui a présenté les vêtements de Marie-Louise ?

— Bah, il était triste. C’est normal. Il la connaissait depuis plusieurs années, je pense.

— Triste au point d’éclater en sanglots comme il l’a fait ?

— C’est vrai que ça faisait un peu… comment dirais-je… théâtral. Mais ce prêtre est très engagé auprès de sa communauté. Je l’ai toujours connu près des gens et surtout des gens dans le besoin. Je l’ai vu organiser des collectes à l’église pour des œuvres de la paroisse et des bazars dont les profits allaient aux pauvres. Il passe beaucoup de temps à visiter ses paroissiens, à les réconforter, à les aider…

— Un vrai saint, quoi !

— Ne te moque pas, Silas. Vous les anglicans, vous pensez que tous les catholiques sont des hypocrites qui se cachent sous les jupes du Pape.

— Là, Émile, tu exagères un peu. Des hypocrites, il y en a partout. C’est même ce qui est le mieux partagé dans toutes les religions… à part bien sûr la bêtise.

Les deux compères partirent à rire en même temps. Après une autre gorgée de bière, Silas ajouta.

— N’empêche…

— N’empêche quoi ? Qu’est-ce que tu as derrière la tête ?

— N’empêche que je trouve bizarre l’attitude de ton prêtre. 

— Que veux-tu dire ?

— Il m’est arrivé souvent de voir de tels éclats chez des maris, des épouses ou des parents proches, mais le curé d’une paroisse avec l’une de ses paroissiennes… c’est une première… On a beau aimer les gens…

— C’est toi qui exagères maintenant.

— Je sais que tu tiens beaucoup à ton curé, que tu le respectes et que tu l’admires. Mais n’oublie pas que, dans le cas présent, tu es aussi un inspecteur de police. Tu te dois à une certaine objectivité. Du point de vue de l’enquête de police, Meaney cache quelque chose à propos de Marie-Louise. De cela, j’en suis persuadé.

Émile pencha la tête et garda le silence pendant plusieurs secondes avant de reprendre.

— Tu as raison, Silas. Je ne dois pas me laisser envahir par ma sympathie pour lui. C’est vrai qu’il a toujours été un peu cachottier concernant Marie-Louise. La première fois que je l’ai rencontré, j’avais été incapable de lui arracher plus que des bribes d’information à son sujet. Il s’est rapidement réfugié derrière le secret de la confession.

Silas et Émile terminèrent leur dessert, une excellente tarte à la crème. Émile soupçonnait même Silas de venir dans cette auberge surtout pour cette tarte. Son chef avait la dent sucrée.

— Je pense, ajouta Silas, que je vais m’intéresser un peu plus à notre petit prêtre. J’aimerais en connaître plus à son sujet. D’où vient-il ? Il est irlandais d’origine, cela, on le sait. Mais quel est son parcours ? Pourquoi a-t-il abouti au Canada ? Quelle est sa place chez les Sulpiciens ? Quel est son rapport à l’évêque ?

— Est-ce bien nécessaire d’aller aussi loin ? Son parcours est bien connu chez les Sulpiciens.

— Ce sera d’autant plus facile pour moi. Je veux savoir ce que cache cette respectabilité. De toute façon tout le monde cache quelque chose à tout le monde.

— Je te trouve bien pessimiste sur la nature humaine.

— Peut-être, mais cela m’a bien réussi jusqu’à maintenant.

— En ce qui me concerne, je vais me pencher sur Marie-Louise. Nous en savons finalement très peu à son sujet. Presque rien, en fait.

— Bonne idée ! Tu vas revoir ton curé ?

— Non, je crois plutôt que je vais m’intéresser aux personnes qui la connaissaient.

— J’ai cru comprendre qu’elles n’étaient pas nombreuses.

— Dans une ville comme Montréal, il y a toujours quelqu’un qui sait quelque chose sur les autres. Je vais commencer par m’intéresser aux œuvres de bienfaisance auxquelles elle participait. Dans ces organisations, les gens se rencontrent pour le travail bénévole, ils se côtoient dans leur activité régulière. Ils finissent toujours par se parler et par connaître plus ou moins leurs voisins. Je retournerai à l’église Sainte-Anne pour m’informer.

— D’accord. On se retrouve bientôt pour se faire un compte rendu.

Sur ces paroles, Silas et Émile se levèrent, payèrent leur repas et redevinrent le chef Robinson et son adjoint Leclerc.

***

Leclerc se dirigea encore une fois vers le quartier Sainte-Anne. Il y alla par la rue Wellington. Il ne cessait jamais de s’étonner devant le développement fulgurant de Montréal et de ses industries, lui qui avait vécu pendant toute son enfance sur une ferme, loin de la vieille ville. Depuis une dizaine d’années, il avait vu changer radicalement le visage de ce quartier qui avait déjà été une ferme, la ferme Saint Gabriel. Plusieurs rues avaient été construites perpendiculairement à la rue Wellington. On y trouvait des maisons plutôt pauvres, certaines bancales, habitées par des ouvriers travaillant dans les entreprises construites au sud du canal Lachine.

Le canal Lachine était la colonne vertébrale du quartier. Il avait été élargi il y a une quinzaine d’années pour permettre à des navires plus imposants d’y circuler. Le canal débouchait sur le port du fleuve Saint-Laurent. Il devenait inévitable alors que le quartier Sainte-Anne, autrefois agricole, attire un nombre impressionnant de grandes industries lourdes : du fer et de l’acier, mais aussi des raffineries et des meuneries. Toutefois, la plus importante d’entre elles était, et de loin, le Grand Trunk Railway Company, qu’on appelait communément le Grand Tronc. La manutention et le transbordement que supposait la proximité de ces usines et de ces entrepôts occupaient nombre de charretiers et beaucoup de travailleurs journaliers. 

Saint-Anne est le quartier le plus populeux de Montréal et sans doute le plus pauvre. Le salaire d’un journalier est d’environ un dollar par jour, celui d’un cordonnier est d’un dollar et quart et un travailleur de la construction gagne un dollar et demi. Comme il faut compter entre deux-cent-soixante-quinze et trois-cents dollars par année pour les stricts besoins essentiels (combustible, loyer, vêtements, nourriture) pour une famille de trois enfants, soit le salaire d’un cordonnier s’il travaille quarante heures par semaine, il suffit que le travailleur tombe en chômage ou devienne malade pour qu’une famille bascule dans l’indigence. 

Leclerc était sans doute plus sensible que d’autres à cette situation de pauvreté. Il habitait lui-même le quartier Sainte-Anne, au sud du canal Lachine, dans un nouveau développement appelé la Sébastopol Row. Il s’agissait d’une collection de plusieurs maisons d’appartements construits récemment afin de loger une main-d’œuvre qualifiée travaillant pour le Grand Tronc. Les appartements étaient implantés en bordure du trottoir et donnaient un accès direct aux usines de la grande entreprise. Avec leur toiture à deux versants et leur façade pratiquement dénuée d’ornementation, les séries de six maisons de type quadruplex, avec une maison de chambre au milieu pour les chauffeurs et techniciens du train, étaient modestes, mais confortables et propres.

Arrivé sur la rue Young, le détective tourna à droite et se mit en frais de chercher l’adresse de Marie-Louise. C’était une rue hétéroclite faite d’habitations et de petits entrepôts. Les maisons avaient des gabarits différents. Certaines ne présentaient qu’un seul étage, d’autres avaient un grenier à lucarnes. On y trouvait même une écurie pour l’entrepôt des chariots et l’entretien de quelques chevaux.

La petite maison qui l’intéressait était recouverte de planches de bois qui avaient sans doute eu une dernière couche de peinture avant la Conquête. Quelques fenêtres et la porte du rez-de-chaussée n’étaient pas mieux entretenues. Sur le côté, on trouvait un petit espace entre les deux maisons. Un escalier bancal permettait de monter à l’étage. Marie-Louise habitait la mansarde qui devait servir autrefois de grenier. Leclerc avait appris par Meaney que sa paroissienne louait ce coqueron à une vieille dame des plus acariâtre, la veuve Gingras. Cette dernière habitait le rez-de-chaussée. Leclerc cogna à la porte plusieurs fois et de plus en plus fort. Il finit par entendre des pas traînants et une femme âgée, toute mince et courbée, vint ouvrir la porte. Elle avait un visage sévère et peu amène. Elle le regarda d’un œil torve et demanda.

— C’est quoi ?

— Je suis de la police de Montréal.

La veuve, vraisemblablement un peu sourde, lui demanda.

— Qui ?

— La police, dit Leclerc en haussant le ton et en montrant son insigne accroché à son veston.

— La police ! C’est pourquoi ?

— Je peux entrer ?

— Bien non ! C’est pourquoi ?

— Vous êtes là logeuse de Marie-Louise Alarie ?

— De qui ?

— Votre locataire ! haussa de nouveau le ton le détective en montrant l’étage du dessus avec son index.

— Ah… Celle-là…

Leclerc commença à perdre patience devant la mauvaise humeur de la veuve.

— Madame Gingras… C’est ça… ?

— Ouais, pourquoi ?

— Madame, c’est moi qui pose les questions, dit Leclerc en haussant le ton un peu plus. Avez-vous vu votre locataire récemment ?

— Ma locataire… non… pourq… la veuve s’arrêta nette dans sa question. Non… je ne l’ai pas vue.

Leclerc renonça à aller plus loin dans l’interrogatoire de la femme pressentant qu’il allait perdre royalement son temps.

— Avez-vous les clés de son logement ?

— C’est certain que j’ai les clés.

— Pouvez-vous me les remettre, s’il vous plaît ?

— Pourquoi je ferais ça ?

— Parce que je vous le demande. Remettez-moi les clés tout de suite, dit un Leclerc furibond cette fois.

Le visage de la femme s’allongea et lui fit perdre son air revêche. Elle tourna les talons et mit quelques minutes pour revenir avec les clés dans les mains.

— C’est à moi. Vous me les remettrez.

Le détective la regarda sans rien dire, se retourna et alla vers le petit escalier de bois. Il monta avec précaution les marches vermoulues qui craquaient sous son poids. Il ouvrit avec la clé et pénétra dans le petit espace mansardé dans lequel on pouvait à peine se tenir debout. Son chef aurait sans doute dû marcher la tête courbée.

L’appartement sentait le moisi, mais de prime abord, il était propre, « trop peut-être » se fit-il la remarque. On y trouvait peu de meubles : une table de cuisine, deux chaises droites, un poêle à bois, un comptoir sur lequel étaient déposés une grande bassine et un cruchon d’eau. On apercevait une étagère sur laquelle reposaient quelques ustensiles et de la vaisselle. Dans un coin, il y avait un lit en métal et un matelas recouvert d’un drap et d’une couverture. Le lit était impeccablement fait. Une armoire fermée jouxtait le lit. Le détective ouvrit l’armoire. Il n’y avait presque rien : une robe d’intérieur usée et une paire de souliers racornis. Le seul objet incongru de la pièce était une machine à coudre. Elle était déposée sur un petit bureau de travail installé près de l’une des deux fenêtres. Quelques pièces de tissus, bien pliées, reposaient sur le rebord de la lucarne, prêtes à être utilisées.

Si le lieu où habite quelqu’un reflète un tant soit peu sa personnalité, Marie-Louise devait être une femme particulièrement économe et capable de vivre avec le strict minimum. Il n’y avait pas plus sobre, plus spartiate, que ce logement. On n’y trouvait rien de superflu : pas de toiles aux murs, par de babioles traînant ici et là, rien de personnel en somme. Ce n’est pas ici qu’il allait en apprendre davantage sur cette femme énigmatique. De plus, cet appartement laissa au détective un étrange sentiment. On aurait dit la garçonnière de quelqu’un qui passait son temps ailleurs. Néanmoins, il chassa rapidement cette impression de son esprit. Marie-Louise n’avait pas les moyens ni l’occasion de faire une double vie, cela lui apparaissait être une certitude. 

Il ressortit, descendit l’escalier, remis la clé au dragon et s’achemina vers l’église Sainte-Anne. Arrivé devant l’église, il aperçut un panneau sur lequel se trouvaient des inscriptions en français et en anglais. Il faut savoir que la population du quartier Sainte-Anne était soixante-quinze pour cent irlandaise anglophone et à vingt-cinq pour cent francophone. Sur le panneau, on pouvait lire que la Société Saint-Vincent-de-Paul utilisait le sous-sol de l’église pour son œuvre. Le détective contourna l’église et trouva la porte de côté. Il descendit quelques marches et se retrouva dans un vaste espace, mal éclairé et poussiéreux, parsemé de piliers. On trouvait là des tables et des chaises, des commodes et d’autres meubles semblables. Il aperçut dans un coin de la salle plusieurs dames qui s’affairaient à ouvrir des boîtes et à faire du classement de vêtements. 

Comme le savait Leclerc, c’était les femmes qui donnaient de leur temps bénévolement afin de chercher et de recueillir les dons de vêtements. Elles devaient ensuite les classer, les laver et les réparer pour qu’ils soient présentables aux pauvres de la paroisse. Il présumait que Marie-Louise, qui était l’une des bénévoles dans les œuvres de bienfaisance paroissiales, avait sans doute participé avec quelques autres femmes à ce travail ingrat.

— Bonjour, je peux vous aider, demanda l’une des dames dans un français marqué par un fort accent anglais.

Leclerc se présenta en montrant son insigne. La femme s’appelait Mary O’Connell. Elle était la responsable du groupe de femmes qui s’occupaient des vêtements.

— Ce sont des dons ? Demande Leclerc pour débuter la conversation.

— Oui. Il y a beaucoup de pauvres dans la paroisse.

— Votre organisation, c’est bien la Saint-Vincent-de-Paul ?

— C’est bien cela. Vous nous connaissez ?

— Non, mentit Leclerc qui comme toujours s’était informé sur cette organisation avant de venir. Vous devez connaître bien du monde ?

— Pas vraiment, monsieur le policier…

— … Détective…

— Monsieur le détective. Nous, nous ne faisons pas de visites à domicile.

— Ah bon !

— Non, non. Ce sont les hommes de la Société qui font cela. Nous, on reçoit les demandes qu’ils nous apportent et on prépare les vêtements.

— Vous n’avez donc jamais affaire aux personnes à qui vous les donnez.

— Bien sûr que non. Nous remettons aux hommes les vêtements après les avoir lavés et réparés, et ce sont eux qui vont les porter aux pauvres.

Leclerc avait une bonne connaissance de la Société Saint-Vincent-de-Paul qui faisait beaucoup de bien aux plus démunis. Aidée financièrement par les Sulpiciens, la Société s’était beaucoup développée en quelques années seulement. Presque chaque paroisse d’une certaine importance à Montréal avait sa conférence particulière, chapeautée par un Conseil central. Ce qui caractérisait la Société était les visites des pauvres effectuées à domicile. Lorsqu’ils se rencontraient hebdomadairement, les bénévoles n’avaient d’autre objet de discussion que les familles nécessiteuses. Pendant leurs réunions, ils rendaient compte de ce qu’ils constataient au cours de leur visite et décidaient alors si le secours devait être accordé, continué ou suspendu.

Ce que le détective ignorait, c’est que ce travail bénévole était réservé exclusivement aux hommes. Il avait cru pouvoir recevoir des informations de première main en venant ici, mais il lui apparaissait maintenant que ce ne serait pas le cas. À tout hasard, il demanda à la responsable :

— Connaissez-vous Marie Louise Alarie ?

— Oui, bien sûr. C’est une de nos bénévoles. D’ailleurs, il y a longtemps que je ne l’ai pas vue.

— Pouvez-vous m’en parler ?

— Attendez ! Je vais demander à Gertrude… Gertrude, peux-tu venir?

— Je te présente le… détective…

— … Leclerc…

— Le détective Leclerc de la police de Montréal. Il veut avoir des informations sur Marie Louise. Tu la connais bien, je pense?

— Je peux pas dire que je la connais bien, mais c’est vrai que nous travaillons ensemble comme bénévoles.

— Il y a longtemps que vous l’avez vue ? demanda le détective.

— Une quinzaine de jours, je dirais. Ici, on vient une fois par semaine et elle n’est pas venue les deux dernières fois. Pourquoi vous demandez ça ?

— Pouvez-vous me communiquer des informations à son sujet ? dit Leclerc en éludant sa question.

— Est ce que Marie-Louise a fait quelque chose de mal ? Je vous le dis tout de suite : c’est pas possible ! Marie-Louise est la femme la plus gentille et la plus douce que je connais. La plus honnête aussi. En plus, elle a un cœur gros comme ça. Elle aime ça aider les autres, même ceux que personne veut aider.

— Que voulez-vous dire ?

— Ben, nous autres ici, on est bien prêtes à rendre des services à des pauvres familles mal pris parce que c’est pas leur faute, parce qu’un mari est tombé en chômage ou est mort et que la femme a plusieurs enfants sur les bras. C’est pas leur faute, vous savez. Mais les ribaudes, là…

— Vous parlez des prostituées…

— Oui, ces filles-là. Elles font honte à toutes les femmes.

— Quand vous dites que Marie-Louise les aide, qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Ben, ça lui arrivait d’aller dans les maisons de débauche pour les rencontrer. Elle disait qu’elles avaient besoin de la charité chrétienne, comme toutes les autres pécheresses.

— Qu’est-ce qu’elle allait faire dans ces maisons ?

— Ben, elle se faisait amie avec elles. Il lui arrivait même de prier avec elles. Elle essayait de les faire sortir de la ribaude.

— Et elle avait du succès ?

— Je ne pense pas. Elle ne me l’a pas dit en tout cas. C’est une femme très discrète, vous savez… il faudrait bien que je prenne de ses nouvelles. Ça fait longtemps que je lui ai pas parlé.

— Savez-vous si elle avait un mari ?

— Elle était pas mariée, ça c’est certain : elle avait pas d’alliance. Puis, si elle était pas mariée, ça veut dire qu’elle n’avait pas d’enfants non plus, c’est sûr. En tout cas pour les enfants, je l’aurais su. Ici, entre nous, on fait seulement ça, se parler des enfants. Je lui ai demandé plusieurs fois pourquoi elle n’était pas mariée à son âge.

— Qu’est-ce qu’elle vous répondait ?

— Elle riait en disant que ça n’avait pas adonné. Pourtant, une femme si gentille et si généreuse. Elle aurait fait une bonne mère.

— Savez-vous si elle avait de la parenté ?

— Là non plus, elle m’en parlait pas. Ben discrète, notre Marie-Louise… Attendez !… C’est vrai… je me souviens d’une fois, ça ne fait pas si longtemps que ça. Elle m’a dit que sa sœur…

— Sa sœur ?

— Je crois bien que c’était sa sœur. En tout cas, c’est un des rares jours où je l’ai vue triste. Ça lui arrivait presque jamais. Quand je lui ai demandé ce qui n’allait pas, elle m’a dit que sa sœur était malade… Ça m’a étonnée qu’elle en parle. J’étais certaine qu’elle n’avait aucune parenté à Montréal. Elle m’a dit qu’elle n’allait jamais la voir. 

— Elle n’allait jamais voir sa sœur ? C’est surprenant.

— J’étais surprise moi aussi. Il paraît que son beau-frère ne voulait pas qu’elle vienne chez lui. C’est un Français vous savez. Ils sont bizarres ces Français. Un dénommé De Champoux. Je m’en souviens parce qu’il avait un nom pas comme nous autres, un nom spécial, comme tous les Français.

— Elle vous a dit pourquoi il ne voulait pas la voir.

— Non. Ça allait trop loin de me dire ces affaires-là. Marie Louise, elle préférait garder tout pour elle. Mais pourquoi voulez-vous savoir ça sur Marie Louise ? 

Le visage de l’interlocutrice de Leclerc devint soudain très pâle, comme si elle venait enfin de comprendre quelque chose à la démarche du policier. Elle ajouta.

— Il lui est arrivé quelque chose ?

Comme le détective ne voulait pas parler du décès de Marie-Louise, il lui a simplement dit qu’elle avait disparu et que la police la cherchait. Cela a eu l’effet d’une bombe chez les autres bénévoles. Elles semblaient réellement affectées par cette disparition. Le détective se félicita de ne pas leur avoir parlé de son décès. Elles le sauraient bien assez vite.

Leclerc réussit à s’extirper de l’amas de questions qui surgissaient de tout un chacun. Prétextant une urgence, il quitta l’église pour revenir au bureau.